Bénin : Marcellin Zannou indique l’urgence d’une « réflexion stratégique »

Suite à la toute récente décision du Nigéria interdisant l’importation des véhicules neufs et d’occasion par les frontières terrestres, l’administrateur des douanes à la retraite, Marcelin Zannou analyse les conséquences « évidentes » pour l’économie béninoise. Dans cette interview accordée à la rédaction d’Afrika7, il estime que cette décision porte en perspective un coup aux recettes du budget général d’Etat exercice 2017 estimé à plus de 2010 milliards de franc CFA. Mais à l’opposé, l’Etat ne perd pas grand-chose mais par contre les privés qui ont investi dans les parcs et qui vendent les véhicules d’occasion vont beaucoup en souffrir. Constats et propositions de Marcellin Zannou.

 

Le colonel des douanes à la retraite, Marcellin ZannouLe colonel des douanes à la retraite, Marcellin Zannou

 

Afrika7:  Comment comprendre la décision du Nigéria qui interdit l’importation des véhicules neufs et d’occasion par les frontières terrestres?

 

Je pense que c’est une décision que le Nigéria a prise en toute responsabilité, c’est son droit le plus légitime de légiférer et de règlementer certains aspects de son économie et je pense qu’ils ont certainement leurs raisons. Bon, maintenant, le Nigéria n’est pas une ile. Il y a des voisins qui déjà depuis très longtemps étaient habitués à un système d’exportation ou de réexportation ou de transit vers le Nigéria. Et il va de soi que cette décision aura un impact dans certains pays notamment le Bénin. Et je pense que c’est ce qu’il faut dire à l’étape actuelle des choses sur cette mesure-là.

 

Afrika7: Pour un habitué du système douanier et du commerce international que vous avez longtemps côtoyé pendant que vous étiez encore en service, qu’est ce qui pourrait motiver un pays, une puissance économique comme le Nigéria à en arriver à une décision pareille ?

 

Qu’il vous souvienne qu’à un moment donné, le Nigéria avait surclassé l’Afrique du Sud et était devenu la première puissance économique de l’Afrique. Avec le temps, le Nigéria avait été supplanté par l’Afrique du Sud. Il faut avouer que face à ce constat, le Nigéria se doit de voir l’adaptation nécessaire à faire pour rendre son économie performante. Et c’est en toute légalité qu’il a estimé qu’il faut revoir certains aspects des choses. N’oublions pas que l’immense majorité des véhicules qui vont au Nigéria le sont peut-être en fraude. Eh bien si on veut lutter contre la fraude, il faut donc prendre des mesures radicales d’interdiction d’importation. Donc, c’est le Nigéria qui sait quelles sont les raisons qui motivent cette interdiction. Et nous ici on ne pourra que spéculer sur les raisons internes qui ont conduit le Nigéria à prendre cette mesure. Mais nous pouvons apprécier l’impact de cette décision sur les pays voisins dont notamment notre pays le Bénin.

 

Afrika7: Quels pourraient être justement ces impacts auxquels vous faites allusion ?

 

Relativement aux véhicules d’occasion, il faut avouer que le simple fait que le Naira ait été dévalué, a déjà eu un impact négatif sur la vente des véhicules d’occasion. Vous verrez aujourd’hui sur les parcs, il y a nombreux de véhicules; l’offre existe mais la demande a complètement chuté. Ce qui a fait que cette loi de l’offre et de la demande étant un peu biaisée, la demande étant un peu forte auparavant, tout se passait normalement. Aujourd’hui, par rapport aux Nigérians qui venaient acheter des véhicules ici, la demande est devenue très faible parce que le Naira a été dévalué et il faut débourser plus d’argent pour acheter un véhicule. Ce qui fait que les Nigérians ne viennent plus sur le marché béninois pour acheter les véhicules d’occasion. Ceci avait déjà mis ce secteur d’activité de véhicules d’occasion en difficulté. Maintenant le Nigéria a voulu assener le dernier coup mortel en interdisant carrément l’importation des véhicules d’occasion vers son territoire. C’était une situation agonisante et on n’a pas voulu laisser persister l’agonie, on a estimé qu’il faut achever et puis ils ont pris leur décision pour achever.

Ils auront nécessairement leur point d’importation ou du moins ils vont créer une industrie de montage de véhicule. Il faut avouer que déjà dans les années 80 le Nigéria avait son industrie de montage de véhicules. Les Peugeot étaient montés au Nigéria. Il n’est pas à exclure aujourd’hui que pour rendre son économie performante, le Nigéria ait décidé d’installer des usines où les véhicules pourront être montés. Alors quand on crée cette industrie il est évident qu’on va prendre des mesures pour protéger ces industries-là.

De ce point de vue, le Bénin assurément va en souffrir. Et quand je dis le Bénin, il faut situer les choses. Avec les véhicules d’occasion, l’Etat ne gagnait pas grand-chose. C’est essentiellement les privés qui gagnaient énormément. Et donc aujourd’hui, l’Etat, le secteur public ne perd pas grand-chose du fait que ces véhicules sont interdits d’exportation vers le Nigéria. Mais par contre, les privés qui ont investi dans les parcs et qui vendent les véhicules d’occasion, eux ils vont beaucoup en souffrir. Et de ce point de vue, c’est une chaine. Sur chaque parc, vous avez beaucoup de gens qui travaillent, ceux-là n’auront plus de travail aujourd’hui, donc ils seront contraints au chômage. Ce qui va créer une tension sociale perceptible dans notre pays. De ce point de vue la première conséquence de cette décision du Nigéria, c’est que ça va créer plus de chômeurs au Bénin et engendrer une tension sociale surtout en cette fin d’année où généralement avec un peu de sous on essaie de fêter dans les meilleures conditions. Aujourd’hui, on ne pourra plus fêter dans les meilleures conditions que possible ce qui va renforcer la tension sociale.

 

Afrika7: D’aucuns disent que c’est le Bénin qui a donné le ton en interdisant l’importation des produits de consommation, est-ce que vous aussi vous êtes dans cette logique ?

 

Non, j’avais toujours dit que cette mesure du Bénin qui visait à interdire l’importation par voie routière ne marchera pas. Je l’avais dit. Techniquement ça ne peut pas marcher. Nous sommes dans un environnement. Nous appartenons à des instances internationales qui régissent les échanges entre les pays. Donc on ne peut pas se permettre quand on est membre de ces instances de prendre ces mesures-là. Ça c’était évident. Et le Bénin fort heureusement est déjà revenu sur cette décision-là qui n’est plus d’actualité aujourd’hui. Et c’est après ça maintenant que le Nigéria a pris sa mesure. Donc on ne peut pas faire de liaison entre les deux même si ces mesures s’accompagnent l’une et l’autre. Mais on ne peut pas dire que c’est à cause de ce que le Bénin a fait que le Nigéria aussi a fait. Parce que déjà on voyait venir la situation depuis très longtemps.

 

Afrika7: Vous dites que le Bénin ne pourrait pas prendre une décision d’interdiction d’importation parce qu’étant dans un contexte de coopération bilatérale mais le Nigéria et le Bénin c’est aussi la CEDEAO et il n’en demeure pas moins que le Nigéria en vienne à prendre la sienne. On dirait qu’il n’a pas pris en compte cet aspect de la chose avant d’en arriver-là ?

 

Non, il faut comprendre que nous sommes sur le chemin de l’intégration. Mais pour aller à l’intégration, il faut des économies fortes qui s’imbriquent. Aujourd’hui, le Nigéria veut avoir une économie très forte et le Nigéria décide de ce qui lui est utile pour rendre son économie performante. Au Bénin aussi face à cette situation-là, -et c’est ça mon conseil à notre pays- nous devons rentrer maintenant dans une phase de réflexion stratégique pour voir par rapport à l’environnement actuel où le Naira a été dévalué, où le Nigéria prend des mesures d’interdiction d’importation de véhicules où il y a telles ou telles autres mesures qui se font par-là, que devons-nous faire au Bénin? Je pense que nous devons engager une réflexion stratégique. A l’heure nous parlons, chaque seconde qui passe où nous n’avons pas initié cette réflexion-là est une perte énorme pour notre pays. Et je pense que les gouvernants doivent comprendre qu’en ce moment, il faut mettre en place rapidement une cellule de réflexion stratégique. Parce que les nigérians, ça fait près de huit ans qu’ils viennent dans notre pays, qu’ils vont aux ministèrex, qu’ils vont dans les services pour interroger. Et ils ont vu de quoi notre économie est faite. Et par rapport à cela ils savent ce qu’il faut pour se développer là-bas. Et ils ont commencé par prendre des mesures. Depuis 2015 ça a commencé. Nous avons commencé par noter que certaines marchandises qui alimentaient les recettes au Bénin ici ont commencé par être déclassés et ce déclassement a commencé par créer des préjudices, des manques à gagner au trésor public. Depuis ce temps, on pourrait commencer par engager une nouvelle stratégie. On ne l’a pas fait. On attendait pendant que de l’autre côté les gens réfléchissaient. C’est pourquoi je dis qu’aujourd’hui il faut que notre pays engage le plus rapidement possible, je dis bien le plus rapidement possible et pas dans la précipitation, une réflexion stratégique pour voir comment redimensionner notre économie, quels sont les atouts, les leviers sur lesquels il faut agir pour que notre économie puisse redémarrer. Voilà ce qu’il faut faire.

 

Afrika7: Faut-il craindre d’autres décisions du genre  au cours des années à venir ?

 

Non, non. Il faut avouer que les pays ne prennent pas les décisions sans réfléchir. On ne prend pas des décisions au pifomètre. On ne prend pas des décisions tous les jours. Et j pense qu’aujourd’hui il y a un environnement. Nous devons analyser tous les paramètres de cet environnement là et prendre des décisions pertinentes sans précipitation. Il ne faudrait pas qu’on prenne des décisions ici en nous basant sur la recette douanière. Et aussi il faudrait qu’on évite cette erreur-là. Nous mettrons en place une politique et les recettes seraient la conséquence de cette politique-là. Il ne faudrait pas qu’on fixe des quotas à atteindre où on va prendre des mesures inappropriées qui vont nous enfoncer davantage. Il faut mettre en place une politique commerciale, une politique douanière dont les recettes seraient la conséquence.

 

Afrika7:  Vous risquez de ne pas être compris par le gouvernement Talon qui a misé sur ces réformes douanières pour atteindre le plafond du budget exercice 2017.

 

Si vous le voulez, je vous le répète et je confirme que les recettes douanières ne constituent pas la politique douanière. Je l’ai souvent dit à l’occasion des travaux que nous avons souvent effectués pour les réformes douanières. Et nous avons été compris dans le sens–là. Et nous avions été compris dans ce sens-là. Et les mesures qui ont été prise l’ont été dans la perspective que nous mettrons en place une politique pour moderniser l’administration des douanes. Une politique pour maitriser la base impossible, une politique de transparence, de facilitation. Et ce faisant, nous aurons une conséquence sui serait l’augmentation exponentielle des recettes. Donc on met en place un dispositif qui génère les recettes. Mais il ne faut pas regarder les recettes pour commencer par mettre en place des mesures qui ne constituent pas des réformes. Les mesures n’ont jamais été des réformes. Les réformes partent d’un diagnostic, d’initiatives documentées avec des chronogrammes bien déterminés des actions bien précises et dans ces conditions, on aboutit aux résultats. Je pense qu’aujourd’hui, c’est ce qu’il est important de faire si tant est que nous voulons remettre notre pays sur les deux pieds.

 

Afrika7: Autrement la mobilisation des recettes telle que prévue va souffrir cette année; c’est ce que vous êtes en train de dire ?

 

Mais nous le constatons déjà. Même déjà cette année, si vous voyez comment est-ce que ces douaniers évoluent, vous comprendrez qu’il y a un problème de ce point de vue-là. On ne peut pas baser une politique d’une nation sur les recettes douanières, ce n’est pas possible. C’est une erreur grave et j’espère nous comprendrons bien vite que nous en train de commettre une erreur et que nous allons rapidement revenir sur les principes élémentaires de gestion d’une économie à savoir engager une réflexion stratégique. Voilà.

 

                                                                                                                Source: http://www.afrika7.com

 

Afrika7 (USA)

 

 

 

 

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