MALAWI – Dans la peau d’un explorateur

Un petit avion quitte la savane de Nairobi à destination du Malawi. Deux heures plus tard, quand il se pose sur une plaine ocre, les passagers se croient arrivés. Sauf qu'il n'en est rien. Sans crier gare, l'oiseau blanc a fait une escale à Dar es-Salam, en Tanzanie, histoire d'embarquer quelques passagers. Deux heures plus tard, l'avion atterrit réellement au Malawi, terra incognita pour la plupart des Occidentaux.

 

Malawi Nature

 

Les paysages ont changé. Touffue, la végétation a pris le pas sur les constructions des hommes. Bienvenue à Blantyre, la grande ville de ce pays ignoré du reste du monde. D’ailleurs, ce pays existe-t-il vraiment ? L’ex-capitale du Malawi a été baptisée ainsi en hommage à la ville natale du docteur Livingstone, le grand explorateur écossais qui a sillonné la région à la fin du XIXe siècle. « Mais à part le nom de la ville, c’est tout ce que les colonisateurs britanniques ont laissé ici », ex¬plique un habitant en désignant des édifices rectangulaires, plus semblables à des entrepôts qu’à des monuments.

 

Les vrais chefs-d’œuvre du Malawi se trouvent plus haut, au-dessus des bâtiments de briques rouges. Des arbres immenses qui dominent la ville, la tempèrent, font que la chaleur n’y cède jamais la place à la touffeur. Les rues ombragées sont une bénédiction pour les Malawites, qui circulent presque tous à pied. À l’aube et à la tombée de la nuit, ils quittent le centre-ville pour se rendre dans leurs « townships », selon l’expression locale consacrée. Les voitures sont rares. Seuls quelques minibus permettent aux plus fortunés de rejoindre plus rapidement leurs habitations.

 

Grande ville apaisée, Blantyre semble vivre à l’abri des tumultes du monde, protégée par les collines qui l’entourent. Au-delà de leurs courbes, le regard est attiré par le mont Mulanje, l’un des plus hauts sommets d’Afrique après le Kilimandjaro. « Celui qui n’a pas été là-bas ne connaît pas le Malawi. Cette montagne est somptueuse », affirme un restaurateur qui veut absolument m’y envoyer séance tenante. Plus facile à dire qu’à faire. Le mont Mulanje se trouve à deux heures de route de Blantyre. « Il faut louer un minibus », me glisse un étudiant désireux, avec d’autres Malawites présents, de m’accompagner.

 

Rendez-vous est donc pris le lendemain à l’aube. À l’heure prévue, nul véhicule à l’horizon. « Nous avons une grève des transports », explique Steve, un jeune journaliste, du voyage lui aussi. Un mouvement inhabituel au Malawi mais qui, cette fois, est très suivi par les chauffeurs de mini-bus. « Il y a eu des accidents très graves. Le gouvernement veut imposer une limite au nombre de passagers par minibus. Les transporteurs n’acceptent pas cette décision de justice. Ils ont peur que leurs bénéfices diminuent », poursuit le journaliste. Du coup, par crainte des représailles de ses confrères, notre chauffeur a décidé de renoncer au voyage.

 

Mais une idée surgit dans l’esprit de Steve. « Il faut qu’il se rende au commissariat pour demander une autorisation. Après tout, il ne sera pas un briseur de grève, notre véhicule ne servira pas à des transports urbains puisque nous nous rendons en pleine brousse. » Le chauffeur accepte l’argument, la police aussi. Un grand papier officiel, bardé de tampons, est scotché sur la vitre du véhicule. La bonne humeur est revenue, nourrie de la promesse des merveilles du mont Mulanje. Puis, tout à coup, deux minibus nous font une queue de poisson et nous forcent à nous garer. Des individus, armés de gourdins, en sortent, crient, menacent, semblent décidés à en découdre. L’espace d’une seconde, tout paraît sur le point de basculer.

 

Finalement, les hommes en colère acceptent de lire notre autorisation officielle. Un « agresseur » identifie l’un des passagers. « Je suis commentateur de foot sur une radio locale. Il écoute mon émission. Le fait de me reconnaître l’a calmé », explique Tadeus, le passager en question. Alors que nous approchons de Mulanje, les champs de maïs laissent place aux plantations de thé. Les femmes s’affairent à la récolte des feuilles. Elles épient les passagers du minibus, qui les regardent à peine. Leurs yeux sont aimantés par la montagne abrupte, ses sommets noirs et les torrents d’eau qui dévalent de ses flancs.

 

Mes compagnons de voyage s’inquiètent. « Le mont Mulanje n’est pas un lieu où l’on pénètre facilement. Là-bas, il y a des esprits puissants. Plusieurs personnes ont disparu. Même une Hollandaise dont on n’a jamais retrouvé le corps », me prévient Thérèsa, étudiante. Elle ajoute avec un soupir : « Cette Hollandaise est devenue mythique, la presse locale consacre régulièrement des articles à sa disparition. » J’accepte de prendre les précautions requises, c’est-à-dire de ne pas me promener seul. « Pour éviter de disparaître, nous devons grimper au sommet avec un guide local. Il dira des prières afin que les esprits nous laissent en paix », explique Cynthia, elle aussi étudiante.

 

Dans le hameau blotti au pied de la montagne, plusieurs jeunes villageois sont assis au bord de la route. À peine nous ont-ils repérés qu’ils proposent leurs services. L’un d’eux saute dans notre véhicule. Pas pour longtemps. Nous venons de pénétrer au cœur du parc naturel, au milieu duquel se trouve le Mont Mulanje. Nous devons laisser le mini-bus à l’entrée. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Ici, s’arrêtent les routes. Nous commençons à marcher en file indienne derrière le guide qui marque un arrêt face aux ravins pour dire une prière. Nous marchons près de quatre heures. Aucun être humain à l’horizon. « Les esprits sont trop puissants par ici. Aucun villageois ne viendrait vivre si près du mont Mulanje », explique le guide.

 

Alors que la fatigue commence à se faire sentir, nous entendons le bruit d’une source. Oubliée la peur des esprits ! Mes compagnons se mettent en maillot de bain pour plonger dans l’eau cristalline. Tout à coup, un Blanc, portant un couvre-chef noir, apparaît au-dessus du torrent. Affichant des faux airs d’Indiana Jones, il marche aux côtés d’une jeune Malawite. « Nous sommes les gardiens du parc », explique le Harrison Ford local. D’origine galloise, il veut parler rugby, des performances de l’équipe de France et de son ex-sélectionneur Bernard Laporte. Étrange…

 

Peu au fait du monde de l’ovalie, mes amis malawites ne rêvent que de regagner le véhicule. D’autant que le ciel d’orage qui menace crève soudain sur nos têtes. Nous partons en courant vers le minibus. L’un des nôtres s’égare… Angoisse. Plus tard, il expliquera qu’il s’est réfugié dans une grotte. « J’ai lancé des invocations aux esprits pour qu’ils s’en aillent. » Certains de mes compagnons y voient le signe que le nouveau Dieu – celui que les protestants ont amené dans leurs bagages – est plus fort que ceux du passé. Depuis que Livingstone a posé le pied sur cette terre, le protestantisme domine, même si les croyances ancestrales restent vivaces.

 

Revenu à Blantyre, l’un de mes compagnons lâche : « Comment quitter ce pays sans avoir vu le lac Malawi ? Ces terres sont hantées par le Docteur Livingstone. Son cœur est enterré là-bas. » Il faut encore quitter Blantyre. Cinq heures de 4×4, de paysages vallonnés, de routes bordées d’eucalyptus : nous voilà au bord de ce lac grand comme la Belgique. Des eaux noires, comme celles des lacs d’Écosse. C’est peut-être pour cela que Livingstone s’y sentait à son aise. Cherchait-il le reflet de son âme ? Chacun ici peut se prendre pour le docteur Livingstone, se dire qu’il a échappé l’espace d’un instant à tous les Stanley du monde, ces êtres terre à terre qui veulent vous replonger dans les pesanteurs de l’Occident…

 

Une multitude de lodges sont installés au bord des immensités calmes où les bateaux de plaisance cohabitent avec les pêcheurs. L’un des lodges est tenu par un Indien du Malawi. Né dans ce pays où il a toujours vécu, l’homme semble avoir trouvé la paix de l’âme entre le lac et les eaux alcoolisées de son bar d’acajou. À deux pas de là, dans un lodge mitoyen, un barbu au visage blafard est accoudé au bar. Il se dit photographe et travaille pour une fondation écossaise protestante. À y regarder de plus près, il ressemble étrangement à Livingstone. J’ai failli dire « Docteur Livingstone, I presume ». Et s’il était resté là, accoudé au bar pendant des années, dans ce pays où l’Internet cesse de fonctionner dès qu’il pleut un peu trop fort ? Mais je me suis retenu à temps. Livingstone ou pas, on le laissera en paix. Le mystère reste entier, I presume.

 

 

 

 

Pierre Cherruau

 

Source : Ulysse

 

 

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