DAESH n’a pas sa place au Tchad !

 

Photo d'archives d'un bâtiment qui rappelle les années de guerre au Tchad.Photo d’archives d’un bâtiment qui rappelle les années de guerre au Tchad.

 

Le Tchad est à nouveau menacé sur sa partie septentrionale. Cette menace, annoncée par le Gouvernement, est-elle nouvelle ? Quelle pourrait être sa nature et ses connexions ? Et sa portée éventuelle ? Nous allons tenter de rassembler quelques éléments connus dans les milieux spécialisés mais ignorés d’une grande partie de l’opinion. En effet, les menaces qui s’entrecroisent dans la zone saharo-sahélienne ces dernières années, ont des origines endogènes et extérieures complexes.

 

1) Les menaces hégémoniques des années 70 à 2000 :

 

Le Tchad est la conquête périphérique à l’extrême Est de la colonisation française en Afrique. Au-delà, c’est une autre zone d’influence qui s’étend jusqu’à la Mer Rouge et à l’Océan indien. Ceci est important car le Tchad sera dès le départ une zone de turbulence entre ces influences françaises et anglo-arabes. C’est pourquoi le Borkou-Ennedi- Tibesti ne sera remis à l’administration tchadienne que quelques années après l’Indépendance (vers 1965).

 

Dès cette année-là, la montée en puissance du Soudan de El Nimery s’imposera dans l’histoire politico-militaire du Tchad jusque dans les années 2000, à travers le parrainage des mouvements de rebellions, les influences culturelles et économiques. L’arrivée au pouvoir de feu Kaddafi dans les années 70 marquera un degré de dénie de l’existence du Tchad en tant qu’entité étatique réelle. Kaddafi développera à son tour ses velléités hégémoniques et son influence jusqu’à sa mort, soufflant le chaud et le froid sur les événements au Tchad.

 

Partagé entre ces hégémonies voisines et la tutelle française, le Tchad devra chercher péniblement à défendre son existence, et l’hémorragie humaine sera considérable durant plus de trente ans de conflits violents attisés par les parrains extérieurs. Cependant, il faut souligner le fond de patriotisme qui ressurgit au pire des moments, quand tout semble être perdu. Ainsi, nous ne devons jamais oublier le sacrifice héroïque de nos forces et de nos martyrs, en s’emparant de Aouzou et de Maaten Es Sahara (en territoire libyen) !
Cette première phase de l’instabilité chronique et des menaces cycliques sur le Tchad s’est achevée vers 2010, à la faveur de plusieurs facteurs dont les plus importants étant la fin des parrainages extérieurs voisins et le contexte international défavorable au soutien des mouvements armés classiques.

 

2) La transition vers un nouveau contexte de crises et de menaces majeures :

 

La fin de la première phase des menaces majeures n’a pas été la fin des problèmes et des causes qui ont servi à justifier les guerres et le foisonnement de plus d’une quarantaine de mouvements de rébellion en trois décennies au Tchad. En effet, les régions durement frappées durant ces longues années d’instabilité chronique, ne se sont pas engagées dans de vrais processus de développement local, qui aurait permis le développement des économies capables de prendre en charge le boom démographique, le chômage massif des jeunes de ces régions et de s’attaquer à la dégradation de l’environnement et de l’écosystème de ces régions (poussant les immenses troupeaux dans le réduit agricole du sud du pays où flambent les conflits agriculteurs-éleveurs).

 

Tout s’est focalisé sur le partage de l’appareil sécuritaire et des circuits financiers de l’Etat, ce qui a favorisé l’émergence de minorités fort riches. Ce que les pro-marxistes appellent la bourgeoisie compradore très développée au Tchad à la faveur des désordres instaurés par les décennies de guerre et de la loi du plus fort ! C’est le mal actuel qui cristallise les ressentiments et la haine des milieux qui se sentent exploités et frustrés. Mais il faut être très prudent car l’exploitation à outrance d’un tel sentiment est un couteau à double tranchant pour les milieux opposés qui s’y livrent !

 

Il faut rappeler que, de 1991 jusqu’en 2007 avec la conclusion d’un important accord politique entre le pouvoir en place et les partis politiques, ce sont les politico-militaires qui s’étaient imposés sur l’échiquier politique du Tchad. La désarticulation totale de l’administration publique sur ses fondements classiques, les dérogations à la règle de l’égalité des citoyens devant la loi, le droit aux privilèges non mérités, la notion d’Etat-butin de guerre, sont des héritages de cette époque sinistre de notre histoire. La restauration des fondements de la République exigera de grands sacrifices et un changement radical des mentalités publiques sur une longue période.

 

3) La nouvelle phase de menaces du terrorisme international et ses combinaisons:

 

Après la disparition de Kaddafi, un autre phénomène a changé le cours de l’histoire du monde : la naissance et la montée des mouvements terroristes. Passons des détails qui sont connus. Cependant, Boko Haram, AQMI et DAESH sont les portes-flambeaux de ces nouvelles menaces majeures sur le monde, notamment dans les pays du Sahel, en Libye, en Tunisie et en Algérie.

 

Ces mouvements sont d’un autre genre, particulièrement intolérant et violent. Ils ne cherchent aucun compromis avec leurs adversaires sinon l’écrasement mortel. Ils n’acceptent pas la démocratie ni la liberté. Ils ne distinguent ni musulmans, ni chrétiens, ni minorités car ils ont leur vision du monde. Ils sont farouchement riches, grâce aux arsenaux dont ils se sont emparés et au contrôle de puits de pétrole et d’espaces économiques importants dans tel ou tel pays, comme en Irak, en Syrie et en Libye.
Ce qui se cache derrière cette menace, c’est la fin des partis politiques, des syndicats, des associations, des bars dancing, de la télévision libre. Ce sont les prisons de reconversion, les exécutions atroces et les viols religieux. Les parrains ne feront pas exception pour le Tchad s’ils ne l’ont pas fait ailleurs, au Moyen Orient arabe et en Afrique là où ils ont pu occuper le terrain un temps. Leurs méthodes sont connues et suffisamment documentées. Vouloir démontrer le contraire n’est que mascarade !

 

Au niveau de la Libye, les groupes proches de DAESH et basés tantôt dans la région de Syrte, ont des connexions avérées avec Boko Haram et la plupart des groupes armés qui sévissent dans les pays du Sahel. On y trouve en leur sein toutes les nationalités du Sahel et d’anciens combattants de mouvements armés de l’époque précédente. Des jeunes sahéliens au chômage et peu alphabétisés sont massivement recrutés à coups d’argent. Ils contrôlent nombre de pistes du désert, et avec l’ampleur de leur arsenal, défient les forces armées de ces pays. Ils sont aussi garants de tous les trafics (drogue, êtres humains, migrants, armes) et passent aisément entre les mailles des filets de sécurité grâce à leurs capacités financières et aux complicités de responsables cupides.
Lors d’une rencontre organisée par un pool international de médiation à Tunis en 2015, à laquelle nous avions pris part, pour réconcilier les Libyens noirs (Toubous) et les Touaregs, suite aux affrontements sanglants de Sebha, les spécialistes avaient prédit, carte à l’appui, que la défaite du groupe de Syrte allait pousser vers le Tchad ces hordes d’étrangers membres ou alliés à DAESH, avec armes et bagages. Donc, il n’est pas surprenant que notre pays soit subitement menacé et dangereusement par sa frontière nord.

 

Il est absurde d’établir des liens logiques entre cette menace subite et la crise qui affecte le pays. Même si, pour la propagande, les aventuriers tentent d’établir de tels liens pour justifier la menace qu’ils font peser sur le pays, cette fois-ci les Etats et les organisations internationales et régionales sont très documentés sur la nature, l’ampleur et les agendas de ces nouvelles menaces. Depuis le Moyen Orient arabe jusqu’en Afrique, la conscience humaine libre est alertée sur cette nouvelle formule de destruction des peuples, de leurs cultures, de leurs religions et de leurs patrimoines.

 

De milliers d’intellectuels, de cadres, de commerçants ont fui les pays antiques et bien bâtis du Moyen Orient, avec leurs familles, pour se réfugier en Europe, laissant leurs villes écrasées sous les bombardements. Plus d’Etat, plus de maisons, plus de salaires, plus de vie familiale, etc. C’est le même type de menace qui avance vers le Tchad par la Libye et elle sera traitée de la même manière par les mêmes puissances. Il ne faut pas avoir une fausse lecture et se bercer d’illusions qui vont tourner en cauchemars des plus affreux tels que nous n’en n’avions jamais connu !

 

Nous avions négligé les prémices de ce qui allait arriver en Centrafrique et nous voici obligés d’en assumer douloureusement les conséquences. Si la menace par le nord progresse, les connexions avec Boko Haram vont apparaître au grand jour mais il serait trop tard pour tout le monde ! Chacun devra défendre sa vie, son identité, un espace pour y vivre avec sa famille. Il n’y aurait plus de possibilité d’approvisionnement du Tchad en vivres et en marchandises car tout le flanc ouest par le Cameroun serait incontrôlable. Et la vraie nature de la menace sèmerait un chaos sans précédent, d’abord entre les composantes ethniques de la partie nord du pays, ensuite avec le sud qui tentera d’entrer en sécession pour sa seule survie.

 

Enoch DjondangEnoch Djondang

Trop alarmiste ? Utopie ? Il y a des détails qui ne peuvent être publiés dans un tel article, fruit de recherches, à cause de la sensibilité des sujets sécuritaires. Cependant, en tant que patriote, nous appelons les tchadiens à prendre conscience que la paix relative actuelle est précaire et que les menaces de notre environnement géopolitique sont réelles et ne nous raterons pas, si nous nous montrons légers en continuant avec la guéguerre « c’est lui, c’est l’autre ». Nous risquons un jour un réveil collectif difficile et pour courir vers où ?

Le Tchad n’est plus à envahir ni à détruire : « Tu as conquis ta terre et ton droit, ta liberté naitra de ton courage, lève les yeux, l’avenir est à toi ! »

 

Par Enoch Djondang

 

Enoch Djondang est ancien président-fondateur de la Ligue tchadienne des droits de l’homme (LTDH), ancien ministre, écrivain et essayiste.

 

 

 

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