La colère d’Houphouët-Boigny

 

Feu Houphouët-Boigny.Feu Félix Houphouët-Boigny.

J’ai passé ce weekend à Yamoussoukro avec des amis, et nous en avons profité pour visiter la résidence de Félix Houphouët-Boigny, le premier président de notre pays, celui dont les dirigeants du Rassemblement des républicains (Rdr) et du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) se réclament, au point de vouloir fusionner leurs partis respectifs pour l’appeler Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp). Nous avons tous apprécié les goûts de ce grand homme, nous nous sommes extasiés devant la simplicité de sa chambre, devant tout ce qu’il a fait pour notre pays dans les conditions qui étaient celles de son époque, nous avons vu l’affreuse statue de lui qui est dressée devant sa résidence, nous nous sommes demandé ce qu’il a bien pu nous faire pour que nous le traitions ainsi, et nous avons abouti à la conclusion qu’il n’est peut-être pas étranger à tout ce qui nous arrive depuis son décès.

 

Il y a au Japon un sanctuaire baptisé Yasukuni-jinja, construit en 1869, pour rendre hommage aux Japonais « ayant donné leur vie au nom de l’Empereur », et les âmes de plus de deux millions de soldats morts de 1868 à 1951 y sont déifiés. Je ne vous dirai rien du culte qui est réservé dans ce pays à l’Empereur, qui est pratiquement considéré comme un demi-dieu. En Chine, j’ai vu le corps de Mao qui a été conservé intact, et qui est toujours vénéré, presque comme un Dieu. En France, il y a un monument, le Panthéon, où sont inhumés les grands personnages ayant marqué l’histoire du pays. Et là-bas, chaque fois qu’un soldat tombe sur un champ de bataille quelque part dans le monde, on lui rend hommage dans un lieu appelé « Les Invalides ». Aux États-Unis, on ne compte plus les monuments dédiés aux pères de l’indépendance du pays et à tous les personnages qui ont marqué son histoire. Il y a aussi des grands monuments dédiés aux soldats morts pour leur pays et ils ont leur cimetière à part. En Afrique du Sud également, on ne compte pas les monuments ou espaces dédiés à Nelson Mandela et aux autres présidents de ce pays. Au Ghana, il y a une place réservée à Kwame Nkrumah.

 

C’est nous, en Côte d’Ivoire, qui ne savons pas que nous avons de grands personnages dans notre histoire, des hommes et des femmes qui ont bâti ce pays ou qui sont morts pour le défendre, et qu’il faut leur rendre hommage. Qu’avons-nous fait de la première résidence du président Félix Houphouët-Boigny située sur la Corniche ? Nous l’avons livrée aux squatters qui en ont fait un dépotoir ! Ne parlons pas des autres maisons qu’il avait habitées avant de devenir président. Ailleurs, toutes ces maisons seraient des musées. Ici, on les ignore royalement.

 

Ailleurs, tous les grands hommes et femmes qui ont marqué positivement l’histoire du pays ont leurs musées, afin que les générations qui viennent après eux s’instruisent de leurs vies. Ici, nous n’avons aucune mémoire de personne. Même pas de celui qui a construit ce pays, qui l’a conduit à l’indépendance. Nous sommes capables de croire aux saints européens, de les prier, de croire qu’ils peuvent intervenir dans nos vies ou intercéder auprès de Dieu pour nous, de les honorer, mais nous ne sommes pas capables de croire en nos morts à nous et d’imaginer qu’eux aussi peuvent intervenir dans nos vies. Qui sont les saints ? Des hommes et des femmes qui selon la vision de l’église catholique, ont mené des vies exemplaires. Si ces hommes et femmes ayant vécu il y a des siècles en Europe peuvent intervenir d’une manière ou d’une autre dans nos vies ici, pourquoi Houphouët-Boigny ne le pourrait-il pas lui aussi ? N’est-ce pas en Afrique que l’on dit que « ceux qui sont morts ne sont jamais partis, ils sont dans l’ombre qui s’éclaire et dans l’ombre qui s’épaissit, les morts ne sont pas sous la terre, ils sont dans l’arbre qui frémit… » ?

 

Oui, je peux croire qu’Houphouët-Boigny est en train de nous punir de notre ingratitude envers lui. Méditons sur le sort de ses successeurs au pouvoir. Henri Konan Bédié avait entrepris de transformer la maison où Houphouët-Boigny avait vécu pour s’y installer. Il n’y a passé qu’une seule nuit. Il a perdu le pouvoir le lendemain. Robert Guéï est arrivé au pouvoir par la violence, il en est parti en fuyant. Laurent Gbagbo s’est installé dans la maison où Houphouët-Boigny avait vécu, sans lui demander la permission. Cette maison a été bombardée et Gbagbo y a été arrêté. Méditons cela. Il n’y pas que Houphouët-Boigny qui soit en colère contre nous. Il y a aussi tous ces soldats morts pour la patrie au cours de notre histoire mouvementée de ces dernières années à qui nous n’avons pas été capables de dresser un petit monument. Les seuls monuments aux morts que nous avons sont dédiés à ceux qui sont morts dans les deux guerres mondiales, les guerres des Européens.

 

L'écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de "Catapila, chef du village".L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de « Catapila, chef du village ».

Sous Gbagbo il avait été question de transformer la résidence d’Houphouët-Boigny de Yamoussoukro en musée. Je faisais partie du groupe qui y travaillait et qui était dirigé par Madame Yamoussou Thiam, ce qui m’avait donné l’occasion de visiter cette maison de fond en combles. Puis le projet a été stoppé sans que nous ne sachions pourquoi. Et il n’a plus été repris, alors que ce sont des Houphouétistes déclarés qui dirigent le pays. Honnêtement, cela ruinerait-il ce pays que l’on construise un lieu où l’on pourrait découvrir la vie et l’œuvre d’Houphouët-Boigny ? Cela ruinerait-il ce pays que l’on transforme en musée sa résidence de Yamoussoukro qui est abandonnée depuis sa mort, c’est-à-dire depuis plus de 23 ans ?

 

L’année prochaine, cela fera 25 ans qu’Houphouët-Boigny sera parti rejoindre ses ancêtres. Que ceux qui l’ont vraiment aimé s’organisent pour lui rendre l’hommage qu’il mérite et pour sauver ce qui peut l’être encore de son souvenir. C’est à ce prix que notre pays connaîtra la paix. Oui, je sais, c’est de la superstition. Je l’assume.

 

Par Venance Konan

(édito de ce lundi 13 février)

Source: Fraternité Matin

 

 

 

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