Laurent Pokou, une fierté ivoirienne

 

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Je ne me souviens plus de l’année ni de l’âge que j’avais, mais j’étais encore à l’école primaire, à la mission catholique de Ouellé. Un jour nous entendîmes que Laurent Pokou se trouvait dans une voiture qui était tombée en panne à l’entrée de notre bled. Nous désertâmes aussitôt nos classes et nous rendîmes sur les lieux. Nous vîmes un homme que l’on nous présenta comme Laurent Pokou, et nous écarquillâmes les yeux pour le regarder. À cette époque, il n’y avait pas d’électricité à Ouellé, et donc pas de télévision. Fraternité Matin, l’unique journal du pays, ne parvenait que rarement à ceux de nos parents, peu nombreux, qui savaient lire. Les petits « broussards » que nous étions n’avions donc jamais vu Laurent Pokou jouer, et à vrai dire, nous ne le connaissions pas du tout. Mais sa légende avait traversé les forêts et les savanes pour nous parvenir dans notre Ouellé qui n’était alors qu’un gros village, près de Daoukro. Nous regardions, intimidés, cet homme que l’on disait être Laurent Pokou. Lui, nous chassait de la main, nous demandant de retourner à l’école.

 

Penser qu’un jour Laurent Pokou serait mon ami était un fantasme que je ne me serais jamais permis à cette époque. Mais de longues années plus tard, Laurent Pokou et moi sommes devenus des amis. D’abord à l’issue d’un voyage que nous avions effectué ensemble au Liban, en 1998 si ma mémoire est bonne, et surtout lorsque nous sommes devenus des voisins de quartier à Vridi Cité, pendant presque sept ans, de 2009 à l’année dernière. Il fut un peu triste lorsque je lui dis en décembre dernier que je quittais le quartier. Peu de temps après que je suis devenu son voisin, un Français qui écrivait un livre sur lui est venu m’interviewer sur Laurent Pokou. Et c’est lui qui m’a fait une photo avec Laurent, sur ma terrasse, la seule que j’aie avec lui, et que j’ai publiée récemment sur ma page Facebook. J’avais raconté ce jour-là à Laurent et à ce Français l’anecdote de Ouellé, mais Laurent ne s’en souvenait plus. Il avait bien déjà entendu le nom de la ville, mais ne se rappelait pas y être passé un jour. Et je me suis dit que l’on nous avait peut-être présenté à cette époque quelqu’un qui n’avait qu’une ressemblance avec lui.

 

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Il y a quelques mois, avant que Laurent ne tombe malade, j’avais entendu sur Radio France internationale (Rfi), un autre Français, ponte du football hexagonal, citer Laurent parmi les footballeurs qui l’avaient le plus impressionné. Aujourd’hui, au Stade de la route de Lorient où évolue le Stade Rennais, l’équipe où il brilla de mille feux en France, un salon dédié aux entreprises porte le nom de Laurent Pokou. Il est souvent présenté comme le meilleur joueur de l’histoire de ce club. Aucun Breton de ma génération ou de celle d’avant, amateur de football, n’ignore le nom Laurent Pokou. Il fait aujourd’hui partie de la légende de ce club. Ils l’avaient surnommé là-bas « le Duc de Bretagne », quand il était pour nous « l’Empereur baoulé ». Mais les spécialistes du football parleront mieux que moi de ce que notre compatriote a apporté à ce sport. Je crois que nous Ivoiriens, ne mesurons pas suffisamment la marque que Laurent Pokou a laissée sur le football ivoirien et français. Il fallait écouter le journaliste français Gérard Dreyfuss parler de lui sur Rfi, avec toute l’émotion qu’il essayait de contenir, pour le comprendre. Disons « Yako » à tous les Bretons qui partagent aujourd’hui notre deuil.

 

Pour moi et pour tous les Ivoiriens cependant, qu’ils aiment ou non le football, Laurent Pokou était notre idole, notre fierté nationale. Et je considérais pour ma part comme un privilège de le fréquenter, de pouvoir aller chez lui quand je voulais, et de le voir débarquer chez moi sans prévenir. Il avait arrêté le football depuis longtemps, mais il était toujours notre héros national, et même si son titre de meilleur buteur à la Coupe d’Afrique des Nations qu’il détenait depuis 1968 et 1970 lui avait été ravi en 2008 par Samuel Eto’o, il restait pour nous à jamais « l’homme d’Asmara ». C’est pourquoi toute la Côte d’Ivoire fut scandalisée lorsqu’il fut molesté par six policiers le 6 avril 2008 lors d’un contrôle de routine. Laurent Gbagbo, alors Président de la République, lui rendit visite à son domicile en soulignant que ces policiers s’étaient attaqués à un symbole. Oui, symbole, Laurent Pokou l’était ! Symbole d’une Côte d’Ivoire capable de briller comme une étoile au firmament, symbole aussi de simplicité et de gentillesse.

 

Toute la Côte d’Ivoire avait été sous le choc lorsqu’il avait été annoncé qu’il était très malade. Toute la Côte d’Ivoire avait prié pour lui. Bien que les visites lui aient été interdites à la clinique où il avait été admis, il m’avait fait l’honneur de me recevoir et je lui avais promis l’emmener connaître ma nouvelle maison quand il sortirait. Il n’est plus ressorti vivant de la clinique.

 

Nous pleurons aujourd’hui un ami, un parent, mais c’est surtout une partie de notre histoire qui s’en va avec lui. La Côte d’Ivoire est en pleurs. La Bretagne aussi. Et nul doute qu’un grand hommage lui sera rendu à Rennes, cette ville qui l’a adopté pour toujours. Pour nous, Ivoiriens, une place de choix doit être réservée à Laurent Pokou au Panthéon de notre football et de notre histoire tout court. Et qu’il ne soit surtout pas dit un jour que les Bretons l’ont plus aimé et honoré que nous.

 

Par Venance Konan

 

 

 

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