Sur la colonisation

 

L'écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de "Catapila, chef du village".L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de « Catapila, chef du village ».

Le 15 février dernier, M. Emmanuel Macron, ancien ministre français de l’Economie et candidat à l’élection présidentielle de son pays, avait déclaré ceci à Alger : « la colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. » Ces déclarations ont soulevé un énorme tollé en France où certains ont même menacé de poursuivre M. Macron en justice. « Honte à Emmanuel Macron qui insulte la France à l’étranger ! », s’est ainsi insurgé un certain Gérard Darmanin du parti Les Républicains, tandis que Christian Estrosi, l’ancien maire de Nice estimait pour sa part que M. Macron avait « discrédité la grande histoire de France », pendant que Marine Le Pen, autre candidate à l’élection présidentielle française se demandait : « y a-t-il quelque chose de plus grave, quand on veut être président de la République, que d’aller à l’étranger pour accuser le pays que l’on veut diriger de crime contre l’humanité ? »

 

La colonisation, nous semble-t-il, est l’une des pages de l’histoire de leur pays que de nombreux Français ont du mal à assumer entièrement. Il y a peu, M. François Fillon, ancien premier ministre et lui aussi candidat à la présidentielle française, déclarait que la colonisation fut simplement un échange de culture. Pour M. Nicolas Sarkozy, ancien président de la république française, « le colonisateur a pris, mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. » Tout cela provient sans doute du fait que l’histoire de la colonisation n’est pas enseignée en France dans toutes ses dimensions, ou alors, elle est simplement réduite aux seules relations entre la France et l’Algérie. Il y eut une guerre entre ces deux pays, qui se solda par l’indépendance du second après des milliers de morts et des actes de torture, et le retour forcé de milliers de Français vivant en Algérie, ceux que l’on appela les « Pieds Noirs. »

 

Cette histoire n’a pas encore été totalement digérée des deux côtés de la Méditerranée, et c’est ce qui explique sans doute que chaque homme ou femme politique français qui se rend en Algérie est presque sommé de se prononcer sur le sujet. Il y a deux jours, un homme politique français qui s’exprimait sur les propos de M. Macron disait que la colonisation française, ce ne fut pas que l’Algérie, mais aussi Madagascar, le Cameroun l’Indochine. Rappelons-lui que cela ne s’arrêta pas à ces seuls pays. En Afrique noire, il y eut également la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée Conakry, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Gabon, la Centrafrique, le Congo, le Tchad, Djibouti, les Comores.

 

Que fut la colonisation dans ces pays ? Lisons ces extraits du « discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire : « J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir. Cela n’a pas l’heur de plaire à tout le monde. Il parait que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire ! Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie : « pour chasser les idées qui m’assiègent quelques fois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichaut, mais bien des têtes d’hommes. » Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson : « il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. » Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons, les arbres. »…

 

Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre : « les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant…A la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? » Les histoires de ce genre, ils sont encore nombreux, nos parents toujours vivants qui les ont vécues dans leurs chairs. La colonisation, ce fut aussi ce qu’Albert Londres raconta dans son livre « Terre d’ébène », notamment l’inhumaine exploitation du bois en Côte d’Ivoire, et la construction de la ligne de chemin de fer Congo-Océan qui coûta la vie à des milliers de personnes. Le journaliste conclut ainsi son reportage : « Epuisés, mal traités par les capitas, loin de toute surveillance européenne, (monsieur le ministre des Colonies, j’ai pris à votre intention quelques photographies, vous ne les trouverez pas dans les films de propagande), blessés, désolés, les nègres mouraient en masse. » Des chefs de village préféraient se suicider plutôt que d’envoyer des hommes de leurs villages sur ce chantier de la mort. La colonisation, ce furent aussi les mains que l’on coupait aux paysans du Congo belge qui ne ramenaient pas assez de latex. Si Houphouët-Boigny devint un héros dans toute l’Afrique noire, c’est parce qu’en faisant voter la loi qui mettait fin au travail forcé, il avait sauvé de la mort et de souffrances indicibles des milliers de personnes sur tout le continent.

 

Alors, la colonisation fut-elle un crime contre l’humanité ? Oui ! Elle avait tout simplement dénié leur humanité à des millions d’Africains et d’Asiatiques, et au nom de cela, ils furent torturés, massacrés, spoliés. Que dire alors de ce que selon M. Sarkozy, le colonisateur a donné ? « La colonisation a introduit une modernité par effraction » dit Emmanuel Macron.

 

Par Venance Konan

 

 

 

A lire aussi:

 

La chronique du blédard : De la colonisation, de ses crimes et de la repentance

 

Terrorisme salafiste : Violence ou raison

 

La société de consommation et du plaisir

 

La colère d’Houphouët-Boigny

 

L’intraitable Tshisekedi s’en va avec un pan entier de la mémoire historique du Congo

 

Temps d’incertitudes en Côte d’Ivoire

 

Yahya Jammeh : un roi nu

Commentaires