Terrorisme salafiste : Violence ou raison

 

Zachée Betché, essayisteZachée Betché, essayiste

Les discours de violence ont la fâcheuse tendance à vouloir s’approprier la raison. La logique cynique du Loup de de La Fontaine n’a pas souvent épargné cette nature humaine obstinée et tenace. Raison et violence s’identifient l’une l’autre au grand dam de l’Agneau. Le terrorisme djihadiste, dans les lieux et les temps de son enkystement, se met sur ce piédestal solitaire du Loup lorsqu’il n’est pas simplement geste de lâcheté. Il se peut bien qu’il se refuse à toute contrariété : là où il n’est pas possible d’exercer sa violence, l’islamisme militant sait alors comment faire profil bas en lançant ses cris stridents de guerre avec la dernière désespérance empruntée à la religion.

 

Les relais de ce mouvement téméraire sont nombreux : les puissances obscures, les professionnels d’armes, les amateurs, les visages de l’ombre, les kamikazes aux conversions « religieuses » improbables tant il est difficile de se rendre à l’évidence qu’un humain doté de tous ses sens en arrive là. Peut-être faudra-t-il convoquer des regards différents telle la psychanalyse pour faire le tour de la question.

 

Il ne s’agit pas ici de mettre en évidence l’inconscient psychique à la manière freudienne pour dénoncer la violence que le sujet terroriste extériorise ou se projette à lui-même par une inqualifiable gymnastique de réflexivité. Dans une interview accordée au journal Le Monde du 21 novembre 2015, le philosophe allemand Jürgen Habermas qualifiait de « défi dramatique » l’existence même du terrorisme et n’exempte pas ses acteurs de toute responsabilité. Là où l’agitation de l’inconscient psychique tenterait de dédouaner le sujet, comme cela arrive souvent dans les sociétés surtout occidentales, il faudrait savoir raison garder pour sauver ce qu’il reste à sauver. L’idée consiste à dévoiler cette forme d’autopromotion explicite qui, paradoxalement, s’oppose au religieux. Car, user aveuglement de la violence, voire de l’auto-violence,  est à priori un acte d’anti-héros.

 

Or, il est difficile de concevoir que celui qui accepte d’incarner la terreur ne se résolve, par le fait même, à se singulariser. Le geste est, pense l’essentiel des observateurs des faits sociétaux et religieux, celui d’un manipulé chronique. Il y a, objectivement, dans ce geste de radicalisation de l’autre un obscur transfert d’agressivité. Dans ce cas, le sujet mû d’une conscience « normale », l’être raisonnable (René Descartes, Discours de la Méthode), aura disparu pour laisser place aux laïus doctrinaires ou à l’organisation faîtière qui construit cette obstination débordante chez l’autre. La culture du chaos atteint son point de non retour dans l’attentat-suicide. Sans doute, le propre du chaos est la négation de toute forme d’espérance. Hormis les situations où l’individu ne participe d’aucune façon à sa propre déstabilisation – d’ailleurs on ne parlerait pas de suicide dans ce cas -, en arriver là n’est simplement que l’expression la plus insoutenable de haine de soi.

 

A l’opposé des terroristes contemporains, la cécité de Samson dans le livre des Juges (13-16) était bien réelle. Sachant qu’il allait être, in fine, offert en sacrifice au dieu Dagon des Philistins, à cause de son égarement qui a profité à la méchanceté élaborée par ses bourreaux, l’ex-héros décide de briser les colonnes afin de détruire le palais qui abrite ses derniers soubresauts. Ce geste, d’abord de désespoir, va entraîner l’extermination de ses bourreaux et de lui-même. Le personnage était à l’ultime étape de son déclin et ne pouvait se résoudre à l’attente d’une nouvelle perspective de vivre. Sa condition d’être s’étiole et se brise finalement en morceaux.

 

La convocation du héros biblique de Samson dépasse l’usage stérile de la comparaison d’avec le texte coranique qui ne reconnaît point en ce personnage une figure prophétique. Bibliquement aussi, Samson était un chef occasionnel du temps où les rois avaient failli. Toutefois, l’idée qu’il rencontre une mort problématique est éthiquement questionnante. Samson était-il un adepte de l’attentat-suicide ? Lui fallait-il absolument anticiper son acte de mourir au lieu de subir l’esclavage et le sacrifice pour lequel son destin était associé ?

 

Dans ce contexte extrêmement délicat, la dialectique semble rompue au seuil d’une agonie violente. Cependant, un certain héroïsme innervé par une force transcendante habite cette mort d’où jaillira l’espoir pour-autrui. Le croupissement de Samson, paradoxalement, devient une mort utile sans vouloir insinuer la moindre apologie de celle-ci ou celle de la souffrance. Le héros déchu va donner vie au travers d’une issue improbable dans laquelle il s’était retrouvé prisonnier. Il y a inexorablement dans cette forme de déclin la semence d’un espoir possible.

 

Qu’en est-il du terroriste salafiste qui emprunte l’itinéraire chaotique et émet des doutes quant aux causalités, aux normativités et aux intentionnalités même de l’existence ? Sauve-t-il son « peuple » dont la délimitation, en passant, s’avère très problématique ? Cette notion devient floue. Hélas, l’absurdité atteint son paroxysme parce que dans ses espérances, seuls des mirages post-existence : une vie entourée de vierges par dizaines ou par centaines dans son univers édénique hors temps et espace en guise de justice. Or, du sort de ces vierges fort hypothétiques on ne peut s’économiser un regard éthique. Ces êtres mériteraient un repos éternel dénué de machisme et de violence. La raison islamiste militante prolongerait la violence même dans l’au-delà. Il y a là, de toute évidence, un autre paradoxe religieux dans lequel l’idée du « sur-musulman » chère au psychanalyste Fethi Benslama. C’est-à-dire que l’excès continuerait à faire son chemin même là où se perd définitivement le regard humain.

 

Pourtant, le djihadisme, selon certains de ses segments révolutionnaires, vise d’abord à attirer l’attention sur des injustices directement ou indirectement inhérentes au réel, à la globalisation qui avance tantôt masquée, tantôt à découvert. De toute évidence, les manifestations de celle-ci ne revêtent pas exclusivement un caractère économique. La globalisation réduit les différents champs de l’existence humaine – politique, art, culture, vision du monde – à son seul pouvoir. Cependant, la justification islamiste terroriste veut opposer à ce monolithisme inacceptable, un absolutisme fracassant.

 

Avec son incohérence fondamentale du fait de la démesure, du désespoir ontologique, de l’usage jubilatoire de la violence, l’hydre islamiste n’a aucune issue. La terreur ne peut que néantiser le peu de désir d’être qui habiterait le mouvement djihadiste réactionnaire pourtant enclin à revivre l’ère des ancêtres (Salaf). L’exemple de l’irruption de Boko Haram au Nigéria n’en est pas moins éloquent. Si cette forme d’islamisme ne vise qu’originellement à attirer l’attention sur l’actualité délabrée des populations, alors le prix à payer est à la fois inadapté et singulièrement mortifère. La violence ne serait plus raison mais assurément tout son contraire.

 

Par Zachée Betché

 

Essayiste, il est notamment l’auteur de: Le phénomène Boko Haram, Au-delà du radicalisme, Ed. L’Harmattan, 2016

 

 

 

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