AFRIQUE – De l’art ou du business ?

Les premières découvertes d’objets d’art en terre cuite de ce qu’on appelle aujourd’hui la culture Nok, du nom d'un village, datent de 1928, dans la région de Jos, au centre du du Nigeria. Dans les décennies suivantes, des fouilles ont permis de mettre au jour toute une ­série de magnifiques statues en terre cuite, de tailles diverses, datant de 500 ans avant notre ère, échos d’une civilisation dont on ignorait jusqu’alors l’existence. La statuaire Nok présente de fortes parentés avec l’art égyptien. Cette ­mys­té­rieuse civilisation se serait éteinte à la suite d’une épi­démie ou d’une famine dévastatrice. Ces terres cuites constituent la seule mémoire de ce qui fut sans doute une des civilisations les plus sophistiquées du continent noir.

 

Lagos

 

Tout commence par un bel après-midi parisien, sur les bords de Seine. En flânant dans le quartier latin, votre regard est attiré par l’une des devantures qui exposent de l’art africain. Une belle femme, habillée du dernier chic, vous adresse un discret sourire destiné à vous mettre à l’aise dans ce temple dévoué à la culture. Vous déambulez paisiblement dans la boutique où règne un silence propre à la méditation. La belle femme, une jeune métisse, se propose de vous renseigner sur le prix de ces objets éblouissants. Elle vous flatte en vous disant que vous avez l’air d’être connaisseur. Et puis, brusquement le masque tombe. La voix devient dure. Les mots se veulent blessants. «Mais cela ne vous regarde pas. Qu’est-ce que cela peut vous foutre d’où viennent ces objets. Allez sortez. On ferme.» Vous avez osé la question qui fâche : d’où viennent ces ces belles têtes Nok, originaires du Nigeria? Comment peut-on être sûr qu’elles sont sorties légalement de leur pays d’origine ? Dans la plupart des boutiques, la provenance des objets n’est jamais indiquée. Comme s’ils avaient été déposés sur cette terre par des extraterrestres.

 

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Dans la boutique, j’avais ­sur­pris une conversation téléphonique. La galeriste avait demandé à son interlocuteur si son voyage à Cotonou (Bénin) avait été fructueux, s’il avait ramené des têtes Nok. Renseignement pris auprès de Béninois vivant à Cotonou, la capitale économique de leur pays était en effet une des places fortes du trafic. D’après la rumeur, les têtes rouges venues clandestinement du Nigeria échouaient dans le port de Cotonou, les antiquaires de New York, Bruxelles ou Paris, préférant faire leur shopping au “paisible Bénin” plutôt que dans le “féroce Nigeria”.

 

Dès mon arrivée à Cotonou, j’ai pu constater que la réputation de cette ville n’était pas usurpée. Des têtes rouges ? Tous les antiquaires de Cotonou en proposent. Depuis les cours intérieures du quartier Zongo, les antiquaires suivent avec intérêt les nuages de poussière soulevés par les taxis des acheteurs blancs qui sillonnent au ­ralenti les rues cahoteuses. Ils ­distinguent de loin le profil d’un habitué, un Espagnol. Chacun se demande où il s’arrêtera cette fois-ci. L’un des jeunes Nigérians, ­Tunde, Yorouba au sourire de ­gamin et aux épaules de docker, porte de guingois une casquette de cuir bariolée. En parlant l’anglais, il imite l’accent américain. Tunde est fier.

 

Grâce au commerce de l’art, il vient d’acheter sa première voiture, une 504 Peugeot (neuves, elles valent 1,8 million de naira au Nigeria, environ 12 millions de CFA, soit l’équivalent de soixante ans de salaire pour un professeur du secondaire). «Il y a deux ans, j’avais du mal à faire deux repas par jour. Je vendais des fripes sur les marchés du sud Nigeria. Et puis un jour, un ami m’a initié!», explique le jeune Tunde, encore tout surpris de sa bonne fortune.

 

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Installé à Benin City, ville du Sud Nigeria, qui tire une grande partie de ses ressources de “l’exportation” de femmes en Italie et en Espagne, Tunde paie des gamins de la région pour “ramasser” les fétiches des villages. «Parfois, ils ont peur de les déterrer, ils croient encore aux dieux anciens. Alors je leur demande de m’indiquer l’endroit. Et la nuit venue, j’y vais.» Récemment converti à l’islam, Tunde avoue qu’il a dû attendre la mort de son père pour se lancer dans ce «business» : «Mon grand-père était un dignitaire ­important dans l’ancien culte­­ ­yorouba. Forcément, ma famille voit mon activité d’un très mauvais œil, surtout ma mère. Mais j’en ai rien à foutre.» Même dans les villages non islamisés, Tunde prétend trouver des complices. «Au fond, quelle que soit la religion, tout le monde aime l’argent, n’est-ce pas ?» Pourtant, le vol de fétiche reste un métier à risque. «Parfois, les villageois tuent ceux qui les dépossèdent. Surtout en pays Ibo, ils ne rigolent pasavec ça», reconnaît Tunde, qui s’aventure rarement dans l’ex-Biafra.

 

La plupart des antiquaires refusent de communiquer leur adresse. «Il faut être sûr de pouvoir faire confiance. On ne plaisante pas avec les têtes Nok», menace Omar. Pour justifier sa prudence, il invoque les pouvoirs occultes des Nok : «Avant de les remettre à un Blanc, il est nécessaire de faire des ablutions, de verser le sang d’un animal, un mouton ou un poulet. Sinon la Nok risque de se briser pendant levoyage ou de libérer ses pouvoirs maléfiques.» Les antiquaires restent discrets sur les contacts dont ils disposent pour se jouer des frontières. «Le fait d’être haoussa (ethnie dominante dans le nord du Nigeria) nous ­facilite la tâche, reconnaît Ibrahim, un jeune collègue de Omar. Au Nigeria, beaucoup de dirigeants de la Douane et de la Police appartiennent à notre ethnie. Des douaniers acceptent même detransporter les Nok de la frontière à Cotonou dans leurs propres véhicules.» A Cotonou, certains antiquaires sont même accusés de mettre à profit leurs bonnes ­relations avec la Douane pour dealer autre chose que de la ­terre cuite. «Les rumeurs de trafics de drogue enflent d’autant plus vite que la plupart des Béninois n’arrivent pas à imaginer que les Blancs puissent dépenser autant d’argent pour seprocurer des vieux objets dont plus personne ne se sert», constate Michel, journaliste à Golfe FM.

 

Le marché international de Dantokpa à Cotonou est l'un des endroits où les Vidomégon sont le plus utilisés.Le marché international de Dantokpa à Cotonou est l’un des endroits où les Vidomégon sont le plus utilisés.

 

Pour Omar et ses collègues qui pêchent dans les eaux troubles du Nigeria, il est de plus en plus rare de revenir le filet plein. La frénésie des Nok est en train d’épuiser le gisement. Pendant le règne de Sani Abacha, de 1993 à 1998, des dizaines de milliers d’hommes ont fait des fouilles dans le nord du Nigeria. Très bien organisées, ces extractions se pratiquaient de jour comme de nuit sous protection des militaires. A partir de 1995, une ville champignon a même vu le jour à Kawu, un hameau à 50 ­kilomètres d’Abuja, la capitale ­fédérale. Pour soutenir le moral des 2000 mineurs, des bars et des ­bordels avaient vu le jour. Même les agriculteurs de cette région s’étaient mis à saccager leur champ à la recherche des terres cuites. La moindre d’entre elles pouvant leur rapporter 20000 francs CFA, soit plus que la culturede l’igname en un mois.Encore aujourd’hui, chaque année des milliers de Nok quittent le nord du Nigeria, notamment la région de Jos, où des sculptures Nok furent découvertes au fond d’une mine d’étain pendant la Deuxième Guerre mondiale. Des diplomates occidentaux en poste à Abuja font régulièrement le voyage à Jos, histoire de s’approvisionner en têtes rouges. Comment les ramener en Europe? La valise diplomatique sert aussi à ça. A Jos, on trouve des têtes Nok en quantité. Partout, sauf au musée, qui est pourtant le plus vaste de tout le Nigeria. Seules deux étroites têtes Nok sans grand intérêt “croupissent” dans leur prison de verre. Le guide du musée s’en désintéresse complètement. Quand un visiteur occidental lui demande leur signification, il répond sérieusement que «les fétiches ont été inventés pour distraire les enfants au moment de Noël».

 

Quand on demande où sont passées les centaines de Nok de la collection du musée, il répond sans se démonter qu’ils sont conservés dans les «entrepôts du musée». En entendant le mot Nok, un de ses collègues propose de conduire les Blancs dans les lieux où l’on peut en acheter. Au musée de Makurdi, à 200 kilomètres de Jos, le directeur est plus franc : «Depuis cinq ans, le musée est vide !» Selon lui,«des voleurs particulièrement rusés ont versé un somnifère très puissant dans une boisson offerte aux gardiens de nuit.»

 

Selon le docteur Eluyemi, directeur de la commission nationale du Patrimoine, l’explication de ces vols est plus simple : «80 % du personnel des musées serait complice des voleurs». Un universitaire britannique qui souhaite garder l’anonymat affirme même que «les conservateurs nigérians ont mis au point une belle arnaque. Ils réclament la restitution de pièces volées. Dès que le chef-d’œuvre est de retour au musée, ils en font faire une copie et ils revendent à nouveau l’original.» Les gardiens prennent d’autant moins de risques pour sauver le patrimoine que leur salaires sont dérisoires. En outre, les braqueurs n’hésitent pas à employer la manière forte. Le musée d’Ifé a été pris d’assaut trois fois en un an. Dans une de ces razzias, les assaillants ont emporté un butin estimé à 200 millions de dollars.

 

Quoi qu’il en soit, au musée de Lagos, la capitale économique du Nigeria, les écoliers déambulent dans des salles où aucune tête Nok n’est visible depuis plusieurs années. Officiellement, là encore, les têtes sont “rangées” dans la réserve du musée. Le musée préfère mettre l’accent sur la “culture kaki”. La moitié de sa superficie est consacrée aux milliers de photos des généraux qui ont dirigé le Nigeria depuis son indépendance. Mais le clou du musée reste la voiture criblée de balles de Murtala Mohamed, général assassiné par ses collègues quelques mois après son arrivée au pouvoir en 1976.

 

Wolé Soyinka, Prix Nobel de Littérature.Wolé Soyinka, Prix Nobel de Littérature.

«Les Occidentaux disent qu’ils gardent les trésors de l’Afrique dans leurs musées jusqu’à ce que nous soyons capables de les recevoir. Mais qui décidera quand les Africains seront prêts ? Tout cela est très paternaliste, estime l’écrivain nigérian Wolé Soyinka, prix Nobel de littérature en 1986. Les musées occidentaux exposent des objets qui ont été volés au Nigeria et ailleurs en Afrique. On ne peut trouver de justification morale à ce type d’attitude», tempête-t-il.

 

«C’est rageant, s’emporte Steve Ayorinde, journaliste au quotidien nigérian The Punch, l’un des plus lus de Lagos. Les jeunes générations n’ont même pas le droit de voir ce que la culture africaine a produit de plus beau 800 ans avant la naissance du Christ. Le colonisateur a essayé de nous faire croire que nous étions des sauvages avant l’arrivée de l’homme blanc. Les Nok montrent qu’une civilisation très sophistiquée existait en Afrique noire bien avant. Pour le découvrir, il faut que les Nigérians aillent visiter le musée de Chirac à Paris, c’est absurde !» A la sortie du musée de Lagos, les écoliers peuvent découvrir les têtes Nok… A condition d’avoir les moyens d’acheter des cartes postales vendues à la sortie du musée.

 

 

Pierre Cherruau

Source : Ulysse

 

 

Pierre Cherruau est l’auteur d’un polar sur le sujet : Nok en stock, éd. l’Ecailler du Sud (2004).

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