PR. JEAN-EMMANUEL PONDI : « Aucun pays émergent ne l’a été sans changer, au préalable, son système éducatif »

Le professeur Jean-Emmanuel Pondi, spécialiste en Relations internationales, est diplômé, tour à tour, de l’Université d’État de Pennsylvanie aux États-Unis d’Amérique, de la London school of economics en Angleterre et de l’Université de Cambridge en Grande-Bretagne. Il s’est entretenu dernièrement avec Le Potentiel à Yaoundé au Cameroun. Il a écrit plusieurs ouvrages dont « Du Zaïre au Congo démocratique, les fondements d’une crise », « L’Onu, vue d’Afrique » et « Thomas Sankara et l’émergence de l’Afrique au 21ème siècle », publié aux Éditions Afric’Éveil et préfacé par la veuve Sankara, Mariam Sankara. Dans ces ouvrages, il s’appesantit sur les atouts et les faiblesses de l’Afrique pour lesquels les Africains, est-il convaincu, sont capables de renverser la vapeur. Dans cette deuxième partie, Jean-Emmanuel Pondi répond aux préoccupations relatives à d’où vient l’Afrique, où elle est et où elle va.

 

Pondi spcialiste 2

Vous êtes spécialiste en relations internationales. Le monde est en pleine mutation. Pouvez-vous nous faire l’état des lieux pour savoir d’où nous venons, où nous sommes et où nous allons ?

 

Nous nous trouvons, aujourd’hui, au début du 21ème siècle, pour l’Afrique, dans un tournant historique sans précédant. Pour la première fois, soit l’Afrique se propulse vers une ère où elle arrive à maîtriser son destin, soit elle va encore régresser et être dominée.
Nous sommes à lisière des moments très importants. Parce que, contrairement à ce que nous avons vu depuis très longtemps, quand vous regardez le taux de croissance des autres continents, vous constatez que, pour l’Europe, il est à peine à 0,9% en termes réels ; pour l’Amérique, ce taux est autour de 2% maximum ;  pour l’Asie de 3 à 3,5%.
Mais, pour l’Afrique, c’est entre 5 et 7%. Et vous avez, en Afrique, six de dix économies qui ont connu le plus grand taux de croissance. Qui plus est, contrairement aux autres continents, pour ce qu’on appelle les ressources humaines, c’est-à-dire le futur, tout cela est du côté de l’Afrique.
Nous avons plus de 600 millions d’Africains qui ont moins de 18 ans. Cela veut dire que les 20, 30 prochaines années, seront, en termes de dynamisme humain, du côté de l’Afrique. C’est tout à fait le contraire en Europe où la population est vieillissante, de plus en plus incapable de subvenir à ses propres besoins en termes de couverture sociale, etc.
C’est un peu différent pour l’Amérique qui a quand même un taux, en termes de ressources humaines, qui est la médiane autour de 39-40 ans. Quand on regarde tout ça, on voit que les indicateurs sont, sur le plan macro-économique, du côté de l’Afrique.

 

Mais que se passe-t-il ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à décoller franchement ? Voilà la question fondamentale. Sans avoir réponse à tout, on peut quand même esquisser quelques réponses.

 

La première qu’on peut apporter, c’est la croissance en Afrique qui n’est pas dirigée vers les ménages africains, c’est-à-dire que ce qui fait augmenter le taux de croissance, ce sont les exportations. Curieusement, c’est une croissance appauvrissante. Les ménages ne ressentent pas dans le panier de la ménagère un mieux-être.
Pourtant, les indicateurs macro-économiques sont bons. Paradoxalement, c’est très dangereux parce qu’il est mieux encore que tout le monde soit pauvre que d’avoir de plus en plus des gens qui deviennent pauvres et de moins en moins des gens qui deviennent riches. C’est une situation qui peut mener, paradoxalement, vers l’explosion et non vers une sorte d’apaisement social. C’est ça le danger.
La deuxième réponse est de n’avoir pas changé la configuration de l’économie africaine. Celle-ci reste encore configurée comme il y a 40, 50 ans. C’est-à-dire une économie qui exporte beaucoup de choses. On ne peut pas accroître les échanges intra africains parce qu’on produit les mêmes choses (…). Nous n’arrivons pas à accroître la seule chose qui rend la richesse, c’est-à-dire les échanges intra africains.
Si vous prenez l’exemple de l’Europe, 50% de sa richesse est produite par les échanges intra européens. 55% de la richesse américaine est produite par les échanges à l’intérieur l’espace américain comprenant les Etats-Unis, le Mexique et le Canada. Pour l’Afrique, ce chiffre n’est qu’à 10%. On ne produit pas une richesse endogène à cause des échanges qui n’ont pas lieu.
Ce qu’il faut faire, c’est de reconfigurer notre économie pour que le vin dont nous avons besoin soit acheté en Afrique du Sud ; le coton au Burkina Faso ; le bois que nous allons finir en termes de meubles au Congo ou au Gabon. En diversifiant l’économie, nous allons être capables d’accroître le taux d’échange entre les différentes régions.
Nous avons le Nepad que nous avons présenté aux Canadiens lors du sommet de G8. Ce qui est un suicide. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que ceux qui considèrent la prospérité africaine comme un danger puissent aider l’Afrique à se mettre sur pied.
C’est une proposition tout à fait irrationnelle. Je vous donne un exemple : vous ne trouverez jamais un Américain qui dit des louanges vis-à-vis de l’Union européenne. Et c’est normal. L’Union européenne est un frein à l’hégémonie américaine en Europe et ailleurs.
Donc, les Américains considèrent l’Union européenne comme un adversaire. Et tout comme le Nepad, il ne peut pas être vu d’un bon œil par ceux qui, justement, ont comme l’objectif de maîtriser l’Afrique sur les plans économique, financier et technologique.
Je crois qu’aujourd’hui, l’Afrique est, sur un plan macro-économique, en mesure de maîtriser son destin. Mais il y a un problème. Pour qu’il y ait émergence en Afrique, il faut des préalables qui ne sont pas encore tout à fait sur pied. Aucun pays émergent, aucun continent émergent ne l’a été sans changer, au préalable, son système éducatif.
Parce que tout est dans ce système. Il faut augmenter la place de la technologie, de l’engineering, des sciences de l’agriculture. Si vous n’avez pas de quoi manger, vous ne pouvez pas parler d’émergence. Il n’ya aucune puissance mondiale qui ne soit au préalable une puissance agricole.
Si vous n’êtes pas en mesure de nourrir vos populations, vous pouvez toujours vous gargariser des mots mais vous ne serez jamais un pays ou un continent pris au sérieux parce que vous serez toujours réduit à un statut de mendiant. Je crois qu’il faut d’abord mettre les premières choses en avant, ensuite progresser de façon rationnelle.
Où sont nos lycées agricoles de premier plan ? Où sont nos universités agro-industrielles de premier plan qui sont capables de transformer la matière que nous avons pour nourrir d’abord la population africaine qui a traversé aujourd’hui le cap d’un milliard de personnes ? Avec cette population, nous avons une masse critique humaine pour développer l’Afrique en Afrique par les Africains. Ce qui n’était pas le cas en 1960 où nous étions 250 millions d’habitants. C’est très peu.
Aujourd’hui, nous sommes un milliard quatre cents mille, c’est-à-dire qu’on a passé un cap où les consommateurs africains peuvent être les meilleurs consommateurs pour l’industrie africaine. Mais à condition que celle-ci soit aussi configurée pour servir d’abord les consommateurs africains. Ce qui n’est pas le cas, aujourd’hui.

 

Ne vous rendez-vous pas compte que les élites intellectuelles et politiques ont une grande part de responsabilités ? D’un côté, les intellectuels ne font que reproduire la pensée des autres, ce que Kange Ewané Fabien appelle penser par procuration. De l’autre, on a des politiciens qui, très souvent, portent des masques mais, en réalité, travaillent pour les intérêts étrangers. Les intellectuels et les acteurs politiques n’ont-ils échoué ?

 

Ma démarche est plutôt de savoir ce que chacun de nous fait individuellement et collectivement pour que les choses changent. Pour moi, c’est ce qui est important (…). La question qu’on doit tous se poser, vous autant que moi, est de savoir ce que je fais là où je travaille, j’exerce pour que les choses ne soient plus demain comme aujourd’hui, comme hier.
En ce qui me concerne et concerne peut-être un certain nombre d’universitaires africains aujourd’hui, Il y a une conscientisation du fait qu’il ne peut pas y avoir développement par procuration. Cela n’a jamais existé dans l’histoire du monde (…). Par contre, c’est le langage d’intérêts qui prédomine le fonctionnement de tout le système international, aujourd’hui.
Donc, pour nous, il faut expliquer aux Africains inlassablement qu’il faut d’abord déterminer nos intérêts en conclave africain et, ensuite, les défendre ; rejeter la mystification sur l’Afrique, c’est-à-dire le discours qui consiste à dire que l’Afrique est pauvre et qu’elle ne peut pas s’en sortir. Et que pour quelle puisse aller où que ce soit, elle ne pourra le faire qu’avec l’aide des « bienfaiteurs ».
C’est un discours qu’il faut déconstruire par tous les moyens. Et dire que nous avons les moyens de nous en sortir, sans vivre en autarcie. Je ne suis pas en train de dire que nous devons vivre en vase clos en excluant les autres. Ce n’est pas possible et ce n’est pas envisageable.
Mais je dis que nous devons fournir 80% de l’effort dont nous avons besoin pour nous en sortir nous-mêmes. Et les 20% autres, peut-être du système international, en prenant les meilleures pratiques que nous sélectionnons nous-mêmes et non pas qu’on nous impose comme c’est le cas aujourd’hui et que nous injectons dans notre processus de développement.
Cela veut dire qu’en Afrique, l’approche individualiste est rejetée par la population (…).
En voulant louer seulement les efforts individuels, nous nous retrouvons dans une situation de dysfonctionnement. Il faut d’abord considérer le socle de la culture africaine. Si nous acceptons que la communauté est l’unité de base, le système économique va changer. On ne va plus commencer à vouloir devenir riche tout seul parce que cela n’a pas de sens chez nous. La richesse et le bien-être ne peuvent être acceptés chez nous que de manière sociétale et communautaire.
Je crois que ceci n’est pas propre à l’Afrique. C’est aussi vrai pour l’Asie. Si vous allez en Chine ou même au Japon, c’est la communauté qui prime sur l’individu. Je crois que c’est important. On a voulu nous faire croire que c’est le communisme contre le capitalisme. Non. Là encore, c’est nous forcer d’avoir des grilles de lecture qui ne sont pas les nôtres.
Je dirais que les intellectuels, les penseurs, ceux qui produisent la réflexion ne doivent pas écarter la culture africaine comme socle du développement de l‘Afrique. C’est ce que nous n’avons toujours pas fait parce que beaucoup d’entre nous se réclament de philosophe tel, de philosophe de lumière … mais ces gens n’ont jamais écrit une seule ligne sur l’Afrique, ils n’ont jamais réfléchi une seule minute sur l’Afrique.
Pourquoi les convoquons-nous pour justifier des situations pour lesquelles ils n’ont jamais réfléchi. Pour moi, cela n’a pas de sens. Alors que nous avons des Africains qui se sont penchés, des décennies et décennies, sur l’Afrique. Combien de jeunes africains qui ont 15 ans ou 18 ans  peuvent vous parler de Cheik Anta Diop ? Je doute qu’il y ait 1% qui puisse le faire. C’est scandaleux.

 

Par Freddy Mulumba

 

 

Source : http://www.lepotentielonline.com

 

Le Potentiel (RD Congo)
 

 

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