CARNETS DE TERRAIN AU KOUTAMMAKOU (TOGO)

Le Koutammakou , territoire des Batammariba, s’étend de part et d’autre de la frontière séparant au nord le Togo du Bénin. Alors qu’au Bénin les Batammariba, au nombre d’environ 100 000, étaient autrefois désignés sous le nom de « Somba », au Togo, au nombre d’environ 20.000, ils ont été appelés «Tamberma » sous l’administration allemande puis française. Depuis 2004, ils ont repris leur appellation authentique : Batammariba (singulier Otammari): « Ceux qui construisent en pétrissant la terre humide».  Du côté du Togo, le Koutammakou a été inscrit en 2004 sur la liste des sites classés du Patrimoine mondial de l’Unesco en tant que « paysage culturel vivant »

 

L'okwoti Sewani, l'un des premiers instructeurs, dont Dominique Sewane porte à présent le nom. Photo Bertrand.Goy(@)copyrightL’okwoti Sewani, l’un des premiers instructeurs, dont Dominique Sewane porte à présent le nom. Photo Bertrand.Goy(@)copyright

« Ne pas savoir voir et ne pas savoir sentir,

est un déshonneur pour sa famille » 

 

En arrivant en un lieu où l’on se sent envahi par ce qu’il est convenu d’appeler « grandeur », on se tait. Je suis arrivée à Warengo quand culminait la saison sèche et sur la terre calcinée, les takyienta ressemblaient à des termitières. Un étranger de passage  aurait cru le village sans limites, déserté par ses habitants. Dès les premiers jours, j’ai perçu une qualité de silence où prédominaient les bruits d’une nature protégée : vols d’oiseaux, bruissements de feuilles, chuintement du vent soulevant le chaume des greniers. De nos jours encore, le Koutammakou semble parcouru d’une vibration constante et assourdie. Les Batammariba prennent garde à ne pas la troubler, sinon, pourquoi parleraient-ils d’un ton si mesuré ? De jour comme de nuit, ils veillent à ne pas marcher d’un pas pesant pour ne pas incommoder les dibo, les puissances souterraines grâce auxquelles prend naissance  ce qui permet la survie des humains : les arbres, les plantes.

 

« Ne doit-on pas définir une culture par ce qu’on lui 1reconnaît de propre à justifier l’attention qu’on lui prête? » demandait Claude Levi-Strauss . En 2013, je ne sais toujours pas définir ce que dégageait le Koutammakou pour qu’au terme d’un séjour d’une année, j’aie souhaité y retourner régulièrement . Il me faut reconnaître avec Jean Malaurie que « pour approcher ces grandes civilisations, l’Occident manque d’une dimension intérieure » .

Dès l’enfance, un Otammari est incité à se rendre attentif aux bruits infimes qui l’entourent, aux intonations de la voix et expressions du visage de ses interlocuteurs, à ne pas forcer leurs confidences.   Ce qui m’a retenue chez les Batammariba, est leur façon d’accueillir l’autre  sans lui poser de questions,  l’entourer en se tenant à distance. Ils l’accueillent comme si sa venue allait de soi. Aux étrangers  qui interrogeaient mon hôte Yambuane sur ma présence chez lui, il répondait simplement : « Elle reste par ce qu’elle aime le village ».

 

Premiers carnets

 

Les anciens ou okwoti répugnent aux questions, surtout en ce qui concerne les « choses » dont dépend leur  fondement : cérémonies, organisation clanique sans pouvoir héréditaire. Les jeunes gens en font tôt l’expérience, comme moi-même, lorsque je m’avisai d’interroger  okwoti Yambuane et son frère Nabari sur leur généalogie. A peine avais-je sorti carnet, crayon et magnétophone, qu’ils se souvenaient d’une tâche urgente : aller couper des fibres au pied de la montagne, partir à la recherche de larves de termites pour les poussins. Ou bien, pris d’une soudaine torpeur, ils s’allongeaient sur l’écorce de baobab qui leur tenait lieu de lit.

 

J’étais partie dans le but de réunir les éléments d’une thèse portant sur « Le statut de la femme dans la société tammari ». En d’autres termes, les « faits significatifs » requis par une recherche  dite scientifique. Les études sur le gender n’étaient pas encore à la mode,  quoiqu’il fût déjà  beaucoup question de féminisme. Des Batammariba, je ne connaissais que l’ouvrage de référence de Paul Mercier. On estimait à l’université de Nanterre qu’établir des généalogies était à la portée d’un débutant, et représentait même une priorité. Depuis les travaux de Claude Levi-Strauss, les structures de la parenté étaient à l’honneur.

 

Notes

 

En m’informant sur les noms de leurs défunts, je touchais à une dimension qui, je m’en aperçus bientôt, demandait la plus grande prudence de la part de celui qui tentait de s’en approcher, comme de celui qui consentait à les énoncer. Les vrais noms des morts doivent rester secrets, ils ne sont transmis qu’à un « homme sûr », dont un okwoti s’est assuré de l’absolue discrétion, la maîtrise de soi, la bravoure, valeurs essentielles de l’éthique tammari : « Qu’on le menace d’un couteau, il ne dira rien, préférant qu’on le tue plutôt que porter à autrui un coup mortel. »

 

Quand je pris le parti de ne plus les importuner en cherchant à connaître les noms de leurs morts, mais d’essayer de comprendre à quoi était du leur subit mutisme, quel était le statut de ceux qui en avaient la « force », le lieu où ils devaient être formulés, quand je m’abstins même de les interroger – en tous les cas le moins possible – nos relations se détendirent. Ils appréciaient que je reste de longues heures en leur compagnie, kali, c’est à dire « dans la position d’une personne devant un feu ». Je les regardais  aller et venir dans la cour, sans  éprouver le moindre ennui. J’admirais la grâce des gestes et des attitudes,  que je dessinais de mémoire le soir sur un carnet. Je ne disais mot : je ne connaissais pas la langue et ne suis jamais parvenue à la parler correctement.

 

Sans le savoir,  j’adoptais le comportement attendu de tout dabila ou « aspirant au savoir » d’un ancien,  lorsqu’il espère qu’il lui versera un jour sa parole,  en général au bout de deux ou trois ans d’assiduité.

 

Ayant relégué mes fastidieux questionnaires et replié de bancals  schémas de parenté, il me fallait à présent savoir quels étaient leurs propres centres d’intérêt. Impossible de mobiliser en permanence l’un des enfants scolarisés . Je me forgeai donc une  méthode. Un concessionnaire Sony m’avait fait cadeau d’un magnétophone à touches, encombrant mais d’excellente sonorité. Je me mis à tout enregistrer : les mots lancés à la cantonade par une femme passée en coup de vent dans la cour, les entretiens échangés sous l’abri  pendant l’heure chaude de la mi-journée,  le chant entonné par un jeune homme dont on disait qu’il était peut-être un owente, un Voyant, la « parole » prononcée sur un autel à l’intérieur de la takyienta…. Mon appareil ne gênait personne.  Parfois, un voisin serviable me prévenait qu’il ne voyait plus le point lumineux du « ON » (je l’éteignais de temps à autre pour économiser  piles et cassettes). Mon magnétophone tint lieu « d’affaire » associée à l’Opè (Blanche), au même titre que pour un guérisseur, son sac de médicaments.

 

'okwoti fumant une pipe était un responsable du rite du dikuntri (initiation des jeunes filles). Photo dominique.sewane(@)copyrightL’okwoti fumant une pipe était un responsable du rite du dikuntri (initiation des jeunes filles). Photo Dominique Sewane(@)copyright

 

Pendant que se déroulait le ruban de la cassette, je photographiais mentalement les expressions, attitudes, intonations, après m’être discrètement informée auprès d’un enfant  du nom, place dans la famille, statut des locuteurs. Le soir, je notais à grands traits la scène, comme sur un carnet d’esquisses. Quinze jours plus tard, grâce aux traductions de Bantee, merveilleux interprète d’une vingtaine d’années,  je pouvais reconstituer la scène avec tous les détails, et la recopiais. D’abord au crayon, ensuite, quand la chaleur s’atténuait, repassais le texte au stylo, afin qu’il soit plus lisible. Je savais en effet  qu’une fois de retour, je ne pourrais plus compter que sur mes carnets. De plus, une crainte me taraudait : si, pour une raison quelconque, je disparaissais, ces carnets pourraient être utilisés par un successeur. Tout en me familiarisant avec la langue, j’appréciais  tardivement les plaisanteries échangées. Bantee couvrit de dialogues, selon lui d’une « banalité » consternante, les pages de plusieurs cahiers d’écolier. Ils sont devenus les annexes de mes carnets, souvent consultées.

 

Peu à peu me furent révélés ce que Marcel Proust appelle les « motifs persistants » qui  mobilisaient les pensées de mes hôtes, orientaient leurs actes, suscitaient craintes ou soucis, principalement les relations entre les vivants, leurs défunts, les forces de la nature. Ensuite, en compagnie de Bantee, je me rendais chez mes instructeurs attitrés, Sewani ou Nabari. Sous un manguier ou un baobab, dans le calme et la beauté d’une cour ouverte sur les champs et à l’écart des indiscrets,  je leur posais des questions supposées pertinentes.  Réponses aussi laconiques qu’énigmatiques. L’intérêt de ces visites tenait à l’arrivée de  spécialistes, guérisseurs ou Releveurs , appartenant à l’élite des Batammariba. Tous m’oubliaient derechef, et  j’enregistrais de passionnants entretiens sur la transe des « femmes tombées », la formation d’un enfant par un ancêtre, la cérémonie des bracelets, le récit d’une chasse à l’arc datant du début du siècle… peu à peu décryptés au cours de recherches qui m’occupèrent longtemps.

 

Quant au rite de deuil du tibenti, les  okwoti éludaient mes questions tout en acceptant que je les accompagne. Ils maugréaient sur le chemin du retour : « Tu  as pu aller là-bas, tu as pu voir. Quoi de plus ? »  Je me prenais au jeu de leur mutisme, de règle envers  un dabila, et ils s’en amusaient. L’œil malicieux, ils lâchaient une parole si « détournée » – selon une formule qui leur était chère – qu’il me fallait la retourner longtemps avant d’y trouver un semblant de sens. Lequel ? A peine a-t-on cru le saisir, qu’il vous échappe. Sur les pas d’un okwoti, j’ai peu à peu découvert que le secret d’un tibenti ou de tout autre ikwa (grand rituel), résidait en une certaine façon de voir et d’écouter, tous les sens en éveil, et tel un chasseur aux aguets, tenter de percevoir les « liens » auxquels renvoyaient tel geste ou parole de la cérémonie.  Des liens confusément perçus par les « gens ordinaires » au savoir et aux sens limités. Pour appréhender le domaine traversé d’échos, lueurs, murmures auquel ouvre un ikwa – domaine que nous qualifions d’ « invisible » alors qu’il est l’autre face du quotidien –  il faut les sens aiguisés  d’un owente, voyant ou visionnaire, doublés d’un réel savoir. L’owente a le talent d’exprimer de manière détournée dans ses chants ce qu’il a « vu », et surtout « entendu » grâce à la finesse d’une ouïe intérieure, des chants qui contribuent à l’éveil d’un jeune à une autre dimension, celle précisément qui forme l’arrière monde des Batammariba. C’est pourquoi ils sont chantés lors des rites de la jeunesse.

 

Comme mes hôtes, je suis devenue  davantage sensible à la modulation d’un son de trompe ou l’inflexion d’une voix, qu’à la claire signification des paroles d’un chant ou de l’histoire contée quasi clandestinement par un Otammari.  Quand l’un d’eux s’est approché à l’improviste pour me conter l’histoire de « La Famille Tombée du Ciel »,   me faisait-il part d’une légende à double sens, ou de l’une de ces histoires qu’espère entendre l’ethnologue à l’affût d’un « mythe de la création du monde » ? On reste dubitatif devant la complexité d’interprétations contradictoires sur de tels récits, comme s’il suffisait d’un séjour – ou de deux, trois, dix  – pour recueillir à profusion  des  mythes dont la structure, le phrasé, nous surprennent par leur cohérence.

 

C’est ainsi que prirent corps mes premiers « carnets de terrain », de couleurs variées : rouge, bleu, jaune, vert.  Sur les conseils donnés par Robert Cresswell aux ethnologues débutants, ils portaient différentes étiquettes : « Entretiens structurés », « Entretiens non structurés », « Nomenclature », « Quotidien », « Cérémonies »…Il va sans dire que je n’ai jamais eu le moindre  entretien « structuré ». Ils sont tous assez désordonnés, et il m’a fallu un certain temps pour regrouper les notes en thèmes logiques. En revanche, le carnet « clans » fait preuve d’une réelle structure  : les liens de parenté et d’alliance sont clairement mis en évidence grâce à différents crayons de couleur, et l’ajout d’une carte du village réalisée par un géographe venu de Lomé.

 

Je ne quittais pas Warengo pour Lomé, la capitale, où je me rendais une fois par mois pour prendre quelques « repas sérieux » sur le conseil d’un médecin, sans emporter dans un sac la totalité de mes carnets. Au bout de quelques mois, alourdi de pellicules photographiques et de cassettes d’enregistrements, ce sac est devenu un objet de plaisanteries, sauf de la part d’autres chercheurs. Seule une personne ayant accumulé les notes, dessins, échantillons, de faits dont elle eut la chance ou le privilège de prendre connaissance,  qui ne se reproduiront plus jamais à l’identique, auxquels elle s’est efforcée de donner une forme d’existence dont elle espère la survie en d’autres mains, est en mesure de partager la hantise du témoin de se voir déposséder de son témoignage. Je relis souvent les carnets d’explorateurs, c’est du reste l’une de mes lectures préférées. En particulier, je suis fascinée par le journal de René Caillié sur Tombouctou, qu’il a illustré de dessins.

 

Rencontre avec Jean Malaurie

 

Avant de repartir, je pris très au sérieux la remarque faite négligemment par  Yambuane : « tibenti, c’est comme  difwani, comme dikuntri ». Les rites de la jeunesse auraient lieu l’année suivante. Si je voulais comprendre le sens du tibenti, je devais y assister.  Je décidai de revenir coûte que coûte, bien qu’à l’horizon, ne se profilât aucune source de financement.

 

A mon retour en avril 1980, ma rencontre avec Jean Malaurie fut déterminante. Je n’avais encore rien écrit sur les Batammariba, mais c’est  sa collection, Terre Humaine, que désirais pour les Batammariba. Dans le monde de l’édition,  cette collection « d’études et témoignages », dans lesquelles étaient parus Claude Levi-Strauss, Pierre Clastres, Eduardo Galeano,  tranchait pour l’esprit de résistance qu’elle incarnait, et incarne toujours. Selon Jean Duvignaud, elle a apporté à la vie intellectuelle une impulsion comparable à celle de la Nouvelle Revue Française fondée par Jean Paulhan.

 

Carte

 

Les takyienta du Koutammakou étaient appréciés par les touristes amenés par les tour-opérateurs, quant à la profondeur et la complexité de leur pensée, qui la soupçonnait ? En 1980, les Batammariba apparaissaient comme un peuple préservé dont la disparition culturelle était programmée à plus ou moins long terme.  Jean Malaurie me fit aussitôt comprendre ceci  : « Pensez-vous atteindre le « noyau dur » de ce peuple qui reste mystérieux en connaissant à peine sa langue, après un unique séjour parmi eux ? Ce sont les Batammariba que l’on doit entendre s’exprimer à travers vos pages… Si vous souhaitez écrire un tel livre, il vous faudra peut-être un an, peut-être dix ans ». Tenir à jour un carnet de terrain, était pour lui fondamental.

 

Je commençai à suivre ses séminaires sur l’anthropogéographie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Dans la lignée d’un Goethe ou d’un Bachelard, il nous faisait comprendre ce qu’est la dimension verticale d’un peuple ayant conservé une étroite relation avec les forces de la nature. Quant à atteindre l’Autre de l’intérieur, par-delà ce qu’il montre et dissimule, l’entreprise est aléatoire, rappelait-il… L’orientation de la collection Terre Humaine rejoint celle de Clifford Geertz,  qui privilégie les regards croisés,  y compris celui de l’observateur, nécessairement influencé par sa formation et portant la marque de sa personnalité. Geertz indique des pistes qui furent celles de Terre Humaine dès sa création en 1954 : noter les diverses interprétation données par les intéressés eux-mêmes, en un temps et un lieu donné, par conséquent en continuelle évolution. Dès lors, écrit-il l’anthropologie ne peut plus être « que d’un lieu et d’un moment, elle périt perpétuellement et peut-être se renouvelle perpétuellement »  … Revenons à la terre ferme, retournons aux faits, conseille–t-il en évoquant l’aphorisme de Wittgenstein.

 

Je différai la date de soutenance de ma thèse. Seul m’importait le sens donné par les Batammariba à la vie et à la mort. Parfois, un motard s’arrêtait devant ma case, porteur d’un « petit bleu » signé Jean Malaurie. L’un d’eux, poétiquement reformulé par le préposé de la poste disait ceci : «Oubliez l’anthropologie. Plongez-vous dans l’or de (lors de ) la vie quotidienne  et des cérémonies afin de noter comme âgée (James Agee) le moindre détail qui donne sa vraie dimension aux pensées conscientes et aux actes inconscients ». Il me fallait saisir le mystère des Batammariba à travers l’infime détail des choses. Il faisait allusion à James Agee,  auteur de Louons maintenant les Grands hommes, livre qui devint pour moi un modèle. La question posée par James Agee mérite d’être prise en considération : « Existe-t-il un tel clivage entre  le « scientifique » et « l’artistique » ? S’il s’agit d’écrire sur l’expérience humaine (…) ne vaut-il pas la peine de recourir  aux deux méthodes? » Il voulait trouver  une façon autre de voir et de dire, une autre manière de discourir et d’écrire l’ethnologie .

 

Jean  Malaurie me confortait dans l’orientation indiquée implicitement par les Batammariba, éloignée de l’anthropologie à sens unique qui s’imposait dans les universités françaises : les modèles conçus en laboratoire devaient rendre compte des structures cachées d’un phénomène étudié  objectivement sur le terrain.

Dès lors, à partir de 1981, les notes de mes carnets se sont considérablement accrues. Je notais tout : couleurs, odeurs, sons. Entre deux séjours, je me plongeais dans  la lecture de Chestov, Nietszche, Novalis, Hölderlin, Lévy-Bruhl (ce mal-aimé de l’anthropologie), Bachelard, Bastide : ils s’entretenaient avec moi des Batammariba.

Et bien sûr Marcel Griaule dont la prescription est enfin entendue : « Il ne s’agit pas de dire ce que nous pensons des arts noirs, mais ce qu’en pensent les Noirs eux-mêmes ».  Et tant d’autres, laissés à l’écart par ce que trop ceci, pas assez cela (trop poétiques, pas assez scientifiques). Les séminaires novateurs de Michel Cartry à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, que je suivis également à partir de 1982,  me donnèrent de nouveaux éclairages sur la pensée symbolique de peuples d’Afrique Noire.

 

C’est au bout de plusieurs années, que le « vrai nom » d’un mort tammari m’est apparu comme étant au fondement d’un univers  où se relient étroitement la configuration interne de la takyenta,  de la tombe et des autels d’ancêtres. Comme une mise en abyme, les scarifications, gravures sur les bracelets et lames de couteaux, les dessins portés sur les murs, se croisent et se réfléchissent, chacun étant le double, ou le reflet inversé de tous les autres. Je pouvais commencer à écrire le Souffle du Mort. Ma thèse fut soutenue en 1999, vingt ans après mon premier séjour .

 

Je relis à intervalles réguliers l’étrange fiction écrite par un Argentin, Juan José Saer, métaphore de l’aventure humaine. Son titre  El Entenado (Le Témoin) est traduit de manière erronée par « L’Ancêtre ». Je me suis reconnue dans ce mousse rescapé d’une tuerie et recueilli au 16ème par d’improbables Indiens.  Il ne  comprend qu’après les avoir quittés ce qu’ils lui demandaient implicitement : se souvenir de chacun d’eux, en détail,  graver dans sa mémoire leurs faits et gestes afin d’en faire le rapport précis et circonstancié  aux siens.  Ils lui donnent le surnom de def-ghi, qui signifie à la fois : le reflet dans l’eau, une chose qui dure, l’éclaireur dans une expédition…

 

Après avoir porté sur ses hôtes le regard du « Scribe assis », celui qui séjourna chez un peuple inconnu ne peut recevoir plus beau nom que celui de « témoin ». Un nom qui implique tout ce qu’il y a d’éphémère et de voilé chez un être humain.

 

Dominique Sewane

 

 

 

[1] Selon les régions, la prononciation diffère : Koutammakou, Koutammarkou, Koutamaakou.

[2] Claude Assaba, anthropologue yoruba du Bénin (décédé en 2010), Vivre et savoir en Afrique, op.cit., p. 44

[3] D. Sewane, « Puissance du nom : les noms secrets des Batammariba »  dans Les vivants  et l’immortalité, 2004, Paris, Bayard, p.

 

[4] C. Lévi Strauss, 1973 « Religions comparées des peuples sans écriture » (1968) in Anthropologie structurale, 2 Paris, Plon

 

[5] Cinq missions de 1979 à 1989, puis en 2000, 2001, 2002, 2008.

[6] Jean Malaurie, Hummocks 2, Tchoukotka, Sibérie – Aux origines mythiques des Inuit (1999), t. 2, Pocket (Terre Humaine Poche), 2005, p. 350.

[7] Dans Vivre et savoir en Afrique, op. cit. p. 50, Claude Assaba, écrit ceci : « On entraîne l’enfant à la rapidité et à l’attention. ». Il cite Alain : « La plus haute valeur intellectuelle, et même une des valeurs morales, est le pouvoir de faire attention » (Propos sur l’éducation suivi de Pédagogie enfantine, Paris, PUF Quadrige, 2ème édition, 1990, p. 266)

[8] Nous devons à l’ethno historien Paul Mercier (1968) une prodigieuse enquête retraçant l’organisation sociale de ce peuple et l’histoire de ses migrations avant son  installation dans l’Atakora, probablement entre le 16ème et le 18ème siècle.  Tradition, changement, histoire. Les « Somba » du Dahomey septentrional, Paris, ed. Anthropos. 1968

[9] Le ditãmmari est une langue voltaïque, appartenant au groupe gur. C’est une langue à tons : un mot change de signification selon la tonalité de la ou des voyelles, ou l’accentuation des consonnes. On  distingue trois tons : élevé, moyen, grave. Ce genre de langue est particulièrement difficile à assimiler pour un Français, spécialement pour moi, qui n’ai jamais eu le moindre don pour les langues. Je me suis appuyée sur l’excellente étude faite par le Père Prost. Selon la classe à laquelle appartient un mot, la forme diffère au singulier comme au pluriel. Par exemple, takyiènta au singulier, devient au pluriel sikyen, alors que fanafa (bœuf) au singulier se dit au pluriel inaka. Le tout est de se souvenir à quelle classe appartient un mot. Ce n’est pas suffisant! Les Batãmmariba créent en permanence de nouveaux mots en télescopant différents radicaux. Entre eux, ils parlent rapidement, avec fluidité. Sans compter les métaphores, allusions, mots à

double sens. La Commission nationale du Bénin a réalisé un dictionnaire de ditammari. A l’université de Kara (Togo), Michael Layota a présenté en mars 2013 un mémoire de linguistique sur le ditammari.

[10] Après les indépendances des pays francophones en 1960, des écoles primaires ont été fondées dans la plupart des villages du Togo, remplaçant les écoles des missionnaires.

[11] Releveurs de « Femmes tombées » en transe. Voir « Celles qui tombent chez les Tammariba du Togo », op. cit.

[12] « Le secret n’est que l’ailleurs des choses. Le mystère est dans ce qui se voit, dans ce qui s’entend, dans ce qui se dit …il comporte des strates qui le structurent et le révèlent, sans le dévoiler. Il faut donc aller par recoupemnt, par croisement, de faits et choses apparemment sans lien. La recherche devient un travail de forage ». Claude Assaba, 2001, « L’entretien face au secret : raison de l’entretien et contre-raison du secret » in L’entretien de recherche dans les sciences sociales et humaines – La place du secret, 2001, L’Harmattan, pp. 243-244

[13] Dans presque chaque village du Koutammakou existe une telle Famille aux origines inconnues.

[14] J’assistai également au dikuntri en 1985, 1989, 2001.

[15]  Darcy Ribeiro, Emile Zola

[16] Clifford Geertz, Ici et Là-bas, ed. Métaillé, Paris, 1996, p. 144 « Nous mettons aujourd’hui en doute la possibilité que quiconque, autochtone ou étranger,  puisse saisir une chose aussi vaste qu’un mode de vie dans son ensemble et trouver des mots pour la décrire »  écrit Clifford Geerz,  cité dans  M. Sahlins, p. 67 Comme lui, des chercheurs américains tels que James Clifford, Paul Rabinow, Georg Marcus, ont mis en évidence l’ambition globalisante d’anthropologues qui, à partir d’une expérience nécessairement fragmentaire,  tirent

des conclusions définitives non  sur le village qui les ont accueillis, mais au nom de la population tout entière, voire de l’humanité, dont cette petite communauté représenterait le « modèle ». Les références à leur histoire, les recherches archéologiques entreprises dans la région, l’environnement naturel, l’étude de la langue…restent épisodiques.

[17] James Agee, Louons maintenant les grands hommes, coll. Terre Humaine, ed. Plon, 2002, p. 240

[18] «  La musique, la poésie, la littérature, la peinture, la religion, sont des démarches beaucoup mieux indiquées que l’anthropologie  pour nous faire coïncider  avec les êtres…mais elles ne sont pas l’anthropologie. …. Le travail de l’anthropologue ne consiste pas  à photographier, à enregistrer, à noter mais  à décider quels faits sont significatifs…Autrement dit, c’est une activité résolument théorique de construction d’un objet qui n’existe pas dans la réalité, mais qui ne peut être entreprise qu’à partir de l’observation d’une réalité que l’on a soi-même effectuée ». Veiller à  ne pas se laisser aller à la « tentation empirique, qui vient de la soumission docile au terrain…et donne à l’observateur l’impression de se situer du côté des choses, de les épouser. » L’anthropologie,  François Laplantine,  Payot, 1995 (Seghers, 1987)

[19] M. Griaule, Arts de l’Afrique noire, Paris, éditions du Chêne, coll. Art du Monde, 1949, p. 47.

[20] Beaucoup plus tard, en 1999, j’ai soutenu une thèse à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, section des sciences religieuses :  La Lance et le Serpent – rituels du dikùntri et du difwani chez les Batammariba du Togo  sous la direction de Michel Cartry. Président du jury : Jean Malaurie. Rapporteurs : Suzanne Lallemand et Edmond Bernus.

[21] Juan José Saer, 1987, L’Ancêtre, Flammarion, 1987 p. 165  (El Entenado, 1983)

 

 

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Source : Sewane Dominique, « Carnets de terrain au Koutammakou (Togo) », « Ethnographiques – Présence et questionnement des collections d’ethnographie », Revue de la BNF, 2013/3 n° 45, p. 40-48.

 

BNF ( France)

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