Chronique d’un Etat voyou

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.Florent Couao-Zotti, écrivain.

Du temps de notre ex, un chef d’Etat d’un pays pétrolier avait décidé de rendre visite au Bénin. Outre les agitations diplomatiques d’usage, cet hôte devrait féliciter le promoteur d’une école qui a eu l’ingénieuse idée de donner son nom à cette école. Mais plutôt que de se conformer à sa discrétion habituelle, le visiteur voulut faire un don à cet homme au vu et au su de son homologue local. Rendez-vous donc a été pris dans les salons feutrés du palais de la Marina où, après les discours de circonstance, le généreux hôte tendit une valisette bourrée de CFA au promoteur. Ce dernier, prince consort de sa terre natale, qui n’avait jamais compté le cinquième d’une somme aussi faramineuse, remercia « dan » – la divinité de la prospérité – de l’avoir ainsi comblé.

 

Mais, ainsi que cela se fait dans les mœurs africaines, le donateur estima qu’il revenait au maître de céans, c’est-à-dire, à notre ex, de lui remettre en mains propres la valisette. Il la lui confia et obtint de lui, séance tenante, la promesse qu’il lui concède son bien. Mais le promoteur s’y opposa.

– Ne vous inquiétez pas, rassura le visiteur, il vous remettra ça.

 

Le bonhomme n’en était pas tranquille. Pressentant un mauvais coup de la part de l’ex-locataire de la Marina, il vit, juste après le départ de l’hôte , « sa » valisette dans les mains d’un garde-corps qui s’en allait dans les coulisses avec. Furieux, il bondit pour la lui arracher. Malheureusement, la sécurité était là et lui fit barrage.

– Si vous m’approchez, hurla-t-il, je jure sur la tête de mes ancêtres que vous serez foudroyés par mes gris-gris. Je dispose d’un pouvoir qui vous videra de vos forces. Essayez pour voir. Non, mais…essayez !

 

Au pays du vodoun, telle déclaration ne pouvait pas être prise à la légère. Surtout que les garde-corps, en plus de leurs armes à feu, disposaient autour de leurs reins des talismans censés les protéger des incantations des sorciers. Alors tétanisés, ils ne purent réagir, mais celui qui avait la valisette avait eu le temps de disparaître. Et le promoteur de commencer à poursuivre notre ex, à l’insulter à chaque pas qu’il faisait.

– Rends-moi mon fric, rends-moi mon argent, voleur !
– Tu crois que tu allais partir avec tout ce blé ? lui fit l’autre. Les écoles du pays sont dans un état lamentable et toi, tu veux quoi ? Allez, va-là-bas !
– C’est toi qui iras là-bas, rétorqua le prince, espèce d’escroc ! Rends-moi mon fric. Sinon, je provoquerai sur toi une pluie de gris-gris. Tu n’auras jamais la paix tant que tu ne me le remettras pas. Oléééé !

 

L’ex, les injures aux fesses, n’attendit pas. Il s’en alla, laissant l’infortuné crier au braquage dont il aurait été victime, à l’injustice qu’on venait de lui faire. Il appela sur le « voleur », la colère des ancêtres, la foudre de Hêviosso. Il pleura toutes les larmes de son corps et promit récupérer son dû en demandant l’intervention du donateur. Mais celui-ci avait d’autres casseroles à curer.

 

Quelque temps après, l’ex, revenant d’une ville de l’intérieur, devrait passer avec son cortège devant le domicile du prince. Celui-ci, informé, se mit devant sa villa, de façon si voyante qu’un aveugle, en passant par-là, ne pourrait jamais le louper. Notre ex tomba dans le piège. Arrivé devant la maison, il le vit, baissa la vitre de sa voiture et, les lèvres boudeuses, offertes en un rictus de personne qu’on dédaigne, lui fit un doigt d’honneur. Le promoteur en fut furieux. Comme un kangourou, il se mit alors à typer au sol, poursuivant le véhicule présidentiel. La route, sur une bonne distance, était hérissée de dos d’âne, ce qui fit ralentir l’allure du cortège.

– Hoklohoo, cria le revanchard, venez voir le « adjoto », regardez ce souillon ! Tu seras vaincu, au nom de Jésus !

On ne savait pas, qu’en plus de ses éternels gris-gris, le prince avait aussi Jésus pour allié.

– Maudis sois-tu ! Tu ne réussiras rien, bandit !

 

Les gardes qui étaient en faction le long du tronçon, ne surent qui, entre le voleur présumé ou le poursuivant, il fallait inquiéter. La scène ne dura que quelques secondes, mais les témoins comprirent qu’entre leur premier responsable politique et le quidam du riverain, il y avait un contentieux qui se discutait au ras du bitume. Ainsi allait notre République. Ou ce à quoi elle ressemblait : un Etat voyou.

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

 

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