FRANCE – Vaulx-en-Velin plébiscite Mélenchon : analyse d’un vote des banlieues aux présidentielles

 

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La ville de Vaulx-en-Velin, 44.000 habitants, a voté Mélenchon au premier tour des présidentielles. En effet, le leader de la France insoumise est arrivé en tête avec un score de 38,52% des voix. Macron est à la 2e place avec 20,79% des voix et Marine Le Pen à la 3e place avec 16,86%. François Fillon est loin derrière avec 8,47 suivi de Benoît Hamon à 8,11. Une surprise que ce choix pour La France insoumise ? Analyse d’une déconfiture du PS dans une ville emblématique de la France. Et prise de pouls à la périphérie…

 

Après 85 ans de règne communiste, l’arrivée d’une socialiste

 

Hélène Geoffroy, l’actuelle secrétaire d’état à la ville, fut élue maire de cette ville proche de Lyon en mars 2014. Dans la troisième ville la plus pauvre de France, elle avait alors bénéficié des soutiens des militants et forces vives des quartiers, notamment, ceux qui avaient décidé de rompre avec les communistes menés par Bernard Genin, successeur de Maurice Charrier, l’ancien maire communiste vaudais.

 

Vaulx-en-Velin est la ville d’où est partie la marche des Beurs pour l’égalité en 1983. Cet événement constituait la première action politique concertée des jeunes issus de l’immigration. « Ici, ce n’est pas un territoire tout à fait comme les autres. C’est un territoire qui a une histoire intimement liée à la politique de la ville » a déclaré le président de la République en visite d’adieux à Vaulx en mars. C’est ici, en 1990, que Mitterand créa le premier ministère de la Ville et en 2008 que Sarkozy avait créé son « plan Marshall » pour les quartiers. C’est dire que la ville attendait beaucoup d’Hélène Geoffroy. Ce vote, pour moi, est le résultat d’une série de décisions et de prises de position de l’ex-maire vaudaise. En effet, la maire a quitté la ville pour Paris en février 2016, créant le sentiment qu’elle était partie dans un plan de carrière adoubé par l’establishment PS, loin des vraies attentes de cette ville qui cumule de nombreuses difficultés économiques et un taux de chômage de 20%.

 

Le départ de Geoffroy a été précédé par des prises de position que d’aucuns considéraient comme étant en réel décalage avec leurs opinions, notamment au sujet de la diversité. Beaucoup l’avaient élue en espérant une politique de vérité de sa part. Un débat (1) par exemple, il y a 2 ans, a failli tourner au pugilat en présence des représentants du Défenseur des Droits, de l’Egalité des chances et de Doudou Diène, ex-rapporteur de l’ONU contre le racisme et les discriminations. Les vaudais ont vu Hélène Geoffroy monter au créneau devant des édiles parisiens sensés prêcher la bonne parole dans les banlieues, pour minimiser la montée des racismes, en particulier, de l’islamophobie, en présence d’une représentante de l’Observatoire contre l’islamophobie quasiment en larmes. Cette prise de position de la secrétaire d’état actuelle était très loin du ressenti des votants de cette ville, se sentant souvent exclus des politiques actées par la France d’en haut, PS au pas. Lors de ce débat, les propos de Diène avaient fait sens, « au lieu d’une concurrence de mémoires, il nous faut un partage des mémoires et des Histoires ».

 

Une fracture entre une politique décidée « en haut » et la vie réelle

 

J’avais ressenti la colère à peine cachée des habitants, sentant que le débat était acté d’avance et qu’Hèlène Geoffroy n’était pas la personne qui les représentait le mieux. On ressentait que l’idée de faire venir des gens actés par l’establishment parisien du PS et leurs relais locaux était un affront, une façon de les utiliser, comme si on fabriquait une vitrine idéale pour montrer que le gouvernement prenait le problème des déclassés et des sans-voix à cœur. On entendit parler des sommes colossales, mais dans la réalité du quotidien, on les attend encore… Un fossé s’était créé entre les vaudais et la maire PS qui avait déjà le cœur et la tête à Paris comme secrétaire d’état à la ville. Les vaudais, dans leur majorité, pensent qu’un calcul a été fait sur leurs dos, pour servir de pions dans le jeu des cooptations du pouvoir.

 

Le vote d’hier traduit ce ressentiment vis-à-vis d’une ex-maire qui a maintes fois dit qu’elle était « fière » de la politique et du bilan de Hollande, encourageant le président à se présenter à la primaire socialiste : « Je lui dis d’y aller. Nous n’avons pas à rougir. Nous avons redressé le pays, redonné de la considération à tous les habitants. La droite a envie de diviser les Français alors que nous portons un projet qui rassemble » (2).

 

Cet enthousiasme ne semble pas avoir touché les vaudais qui ont suivi les enjeux politiques de façon plus aigue, en raison des débats sécuritaires et stigmatisants. A cela s’ajoute l’appel de Maurice Charrier, ex-maire communiste de la ville : « Vaudaises, Vaudais, vous qui êtes venus, ces décennies passées, des quatre coins de l’Europe, de la Méditerranée, des quatre coins du monde, agissez pour la paix et les solidarités pour le vivre ensemble. Le vote pour Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise, c’est dire non à ceux qui veulent nous diviser et nous opposer ». L’appel allait dans le sens de cette désaffection constatée au fil du temps par rapport à la politique actée à Paris, coupée du terrain. Rappelons que ceux issus des migrations, comme la plupart des habitants des banlieues de France, avaient voté pour Hollande lors des dernières élections présidentielles. Ils se sont sentis floués au fil du temps. En dehors de grandes déclarations et quelques améliorations infrastructurelles et des leçons données aux vaudais, rien n’a vraiment changé sur le terrain. Les gens en ont assez d’être bernés. Ajoutons à cela les peurs créées par la montée du FN, qui a réalisé hier son record de voix historique. Comme beaucoup, le votant vaudais était tenté par d’autres alternatives, voulant se projeter hors du mouvement de balancier gauche/droite pour une nouvelle vision politique, loin des élites ternies par des affaires et des plans carriéristes. Le PS a fortement déçu les vaudais, voire, trahi, selon certains. Ce sentiment prévaut dans les banlieues. La visite de Mélenchon à Vaulx-en-Velin avait mobilisé. C’était un nouvel élan politique en faveur d’une rupture avec l’establishment politique, gauche ou droite. Cet état d’esprit est bien ancré à Vaulx, ville avec un des plus forts niveaux d’abstentions, révélant une déception forte envers les élites politiques.

 

Des citoyens pas mobilisés pour les élections, mais pas dupes non plus

 

En sus des remarques entendues régulièrement à Vaulx, voici quelques réactions lues dans les médias : « Je vomis la politique de la ville, c’est de la fumisterie », tempête Anna, dénonçant le clientélisme « qui dégoûte les gens du politique et de l’engagement associatif ». La politique « doit se faire avec les habitants », or « c’est le préfet qui va nous dire comment on doit agir en fonction de leur obsession du moment », surenchérit Claude Descotes, 53 ans, fonctionnaire territoriale ».  Ahmed, lui, ajoute : «  J’enchaîne les petites missions mais je ne décroche aucun emploi fixe. Le travail ici, on le donne aux gens de l’extérieur » (3).

 

Aussi, l’idée de Manuel Valls de mettre fin à l ‘« apartheid territorial, social, ethnique » ne s’est pas traduite dans les faits à Vaulx. Même si Hélène Geoffroy et le PS la présentent comme un « modèle », la vie à Vaulx n’a pas évolué de manière sensible. Elle compte le plus fort taux de bénéficiaires du RSA de l’agglomération et le plus bas niveau de qualification. Abdelhak traduit bien cet état d’esprit, en dépit des rondes de voitures rutilantes des puissants dans la banlieue lyonnaise : « Tout ça, c’est de la poudre aux yeux », ajoute Abdelhak. « J’avais rencontré ici même François Hollande lors de la campagne présidentielle. Il m’avait dit qu’il allait nous donner un coup de pouce. Cinq ans après, rien n’a changé. Il nous a oubliés ? » s’interroge ce père de famille, bénéficiaire du RSA. « J’ai perdu mon emploi il y a deux ans. Aujourd’hui, j’ai 47 ans et je ne trouve rien. C’est une réalité » (4).

 

Une réelle fracture s’amplifie entre les habitants et Hélène Geoffroy, qui, il y a peu affirmait : «Je fais partie de celles et ceux qui sont fiers du quinquennat de François Hollande». Avec Mélenchon, les vaudais ont choisi la rupture avec la secrétaire de la ville. Ils ont participé à la recomposition du paysage politique français hier, hors des cadres des partis traditionnels. Les partis du passé n’incarnent plus aucun espoir de changement pour eux, comme pour beaucoup de français. Mélenchon a fait entendre sa différence et son discours, proche d’un nouveau désir politique des cités, a fait mouche.

 

Dans un contexte de forte abstention à Vaulx, avec 58,36 % de participation, il est important de suivre le report des voix au 2ème tour. Je gage qu’il ne se fera pas vers le FN. L’esprit d’un lâchage par les dirigeants demeure vif dans les quartiers.

Après la « défaite » de Mélenchon, décidément, vu des banlieues, même avec un coup grave porté au bipartisme traditionnel, les choses semblent figées de l’autre côté du périphérique lyonnais. Il faut réinventer la politique. Le choix de Mélenchon par les vaudais me paraît donc emblématique du vote des banlieues françaises traditionnellement à gauche. Ici, le PS a atteint 8,11 des suffrages, Hamon arrivant derrière Fillon.

 

Khal Torabully, écrivain et cinéaste.Khal Torabully, écrivain et cinéaste.

Notons qu’en 2012, Hollande récoltait 43,93% et Jean Luc Mélenchon (PG) 18,82%. Cette fois, il est évident que les partis traditionnels ont échoué à répondre aux attentes réelles, pratiques des habitants des quartiers « d’en bas ». Les « insoumis » seront-ils « en marche » au second tour ?

 

© Khal Torabully

 

 

Notes :

 

(1) http://www.vaulx-en-velin.net/Journal/Actualites/Societe/Racisme-antise-mitisme-et-discriminations-le-plan-de-lutte-a-un-an

(2). http://www.francetvinfo.fr/politique/ps/primaire-a-gauche/4-verites-2017-helene-geoffroy-dit-a-hollande-d-y-aller_1892503.html et http://www.lopinion.fr/video/phrase/helene-geoffroy-je-fais-partie-celles-ceux-qui-sont-fiers-quinquennat-112283

(3).  http://www.lepoint.fr/societe/a-vaulx-en-velin-voter-pour-quoi-faire-09-02-2017-2103495_23.php  https://www.publicsenat.fr/article/politique/hollande-retour-a-vaulx-en-velin-57608

(4). http://www.20minutes.fr/lyon/1826055-20160413-projet-loi-egalite-poudre-yeux-habitants-vaulx-velin

 

 

 

 

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