MUSIQUE – Questions à… Abdallah Oumbadougou

 

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 Comment êtes-vous devenu le leader de la musique touareg?

 

A.O.: Je suis le premier à avoir raconté les malheurs et les aspirations du peuple touareg. Mes textes parlent de la nécessité de défendre son identité, sa liberté. Mais aussi de choses concrètes. Ils évoquent l’obligation d’envoyer les enfants à l’école. Maintenant, beaucoup de Touaregs acceptent que leurs enfants y aillent. Il y en a qui sont prêts à payer pour ça. C’est une révolution. Elle a commencé à partir de 1990/1991, les années où j’ai chanté pour la première fois sur ce thème. Les gens ont alors compris que ce ne sont pas les armes qui garantissent l’avenir mais l’école. Cette « révolution » touche tout le monde. Même les filles vont désormais à l’école. Moi-même, j’ai créé deux écoles de musique, l’une à Agadez, la seconde à Arlit, dans le nord du Niger.

 

 

Comment votre peuple peut-il lutter contre sa marginalisation?

 

En étant présent dans les structures de l’État, comme ministres, comme préfets. Les Touaregs sont encore sous-représentés dans les instances de pouvoir et victimes de leur division. Et quand l’un des nôtres a le pouvoir, il a tendance à se servir et à ne pas servir les autres.

 

Ne manquez-vous pas d’un leader « charismatique » comme Mano Dayak dans les années 90?

 

Certains Touaregs pourraient faire de très bons dirigeants. Le problème, c’est que quelques personnes passent leur temps à les diviser. Heureusement, ils commencent à comprendre que cela les empêchent de progresser.

 

La démocratisation au Mali et au Niger a-t-elle amélioré le sort des Touaregs ?

 

Oui. Depuis la signature des accords de paix au milieu des années 90, le pouvoir est mieux partagé. Les ministres du Tourisme et de l’Artisanat sont des Touaregs. On peut enfin parler des maladies provoquées par les mines d’uranium exploitées par Areva à Arlit. Dans l’Aïr, tout est contaminé. Sur les routes, on respire partout des poussières d’uranium. Maintenant, la société civile et des ONG se mobilisent afin d’obtenir des soins pour les populations. Mais comme les accords n’ont pas été bien appliqués, les Touaregs sont à nouveau sur le sentier de la guerre. La décentralisation promise n’est pas encore effective. Mais moi, même si je suis un ancien rebelle, je préfère la musique. Avec elle, tu peux aller partout. Alors qu’avec la Kalachnikov, tu ne peux pas passer les frontières.

 

 

Quelles sont les conséquences du réchauffement climatique sur votre peuple?

 

Dramatiques. Chaque année, le climat empire. Les pluies ne durent plus que quelques jours. Le désert avance. Le bétail est de plus en plus rare et maigre. Du coup, quand on vend un mouton, on ne peut même pas obtenir un sac de riz ou de mil en échange.

 

 

Y a-t-il des pays où les Touaregs sont mieux traités?

 

Ils vont souvent en Algérie et en Libye parce qu’il n’y a pas de travail pour eux au Niger. Là-bas, ils peuvent gagner jusqu’à 200 euros par mois. Mais ils sont surveillés par les services de sécurité. Pour les Nigériens, nous som­mes des « chômeurs » et ils appellent notre courant musical « ni chouma », la musique des chômeurs. En Algérie, il y a beaucoup de groupes touaregs qui émergent, cela pourrait devenir un courant musical important, comme le reggae.

 

A O

Les musiciens touaregs peuvent-ils vivre de leur art?

 

C’est difficile. Le seul moment où nous sommes payés, c’est lors des mariages ou des baptêmes. Au Niger, on peut commander n’importe quel CD pirate et on l’a en un quart d’heure. En plus, il y a une grande usine de gravage pirate dans un pays voisin, le Nigeria. Et les Algériens font graver en Chine. Les radios ne payent pas de redevance pour diffuser la musique. Mais ces difficultés financières n’empêchent pas notre musique de se répandre dans la région.

 

Par Pierre Cherruau

 

Source : Ulysse

 

 

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