MEMOIRE – La sculpture en Haïti au XXe siècle : Jasmin Joseph le céramiste

 

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Jasmin Joseph (1924-2005) travaillait dans une usine de briques dans la région de Cabaret et utilisait le four de l’entreprise pour faire cuire les figurines qu’il réalisait en argile. Jason Seley à qui on avait proposé l’usage du même four allait ainsi faire la connaissance de Jasmin, alors âgé de 18 ans, et découvrir ainsi son potentiel. C’est l’environnement physique qui imposait à Jasmin le matériau et c’est dans les histoires fantastiques qui meublaient son imaginaire qu’il puisait son inspiration. On n’est alors pas surpris de voir qu’il s’est intéressé à la figure humaine.

 

Au début, l’artiste en devenir s’attache à représenter des détails identifiants : la tête, le torse, les bras et les jambes. Il tente peut-être de copier la nature, mais, ignorant les codes de proportion imposés pour la représentation de la figure humaine en art, il fait comme il peut et parvient alors à des formes schématiques et maladroites. Mais qu’importe, à travers ce langage formel qui lui est spécifique, on ne peut point douter qu’il s’agit bien d’un figure humaine, et ceci même si on ne parvient pas à définir exactement s‘il s’agit d’un homme ou d’une femme. Des petites figurines du même genre ont fasciné le sculpteur américain, en résidence au Centre d’art de Port-au-Prince, qui y a vu un indice que ce jeune devait même bénéficier d’une formation professionnelle. C’est donc sous sa recommandation que Jasmin Joseph est rentré s’installer à Port-au-Prince.

 

Au Centre d’art où il prend logement, les étrangers surtout étaient fascinés par ses modelages. Ils ont cherché à les rattacher à toutes sortes d’influences. Ils les ont comparés aux sculptures les plus distantes dans le temps et dans l’espace sans penser les associer à l’héritage des Taïnos qui pourtant avaient développé l’art de la céramique sur l’île d’Hispagnola. On sait que, dans les campagnes haïtiennes, on peut retrouver de multiples fragments de céramique qui remontent du sol après les fortes pluies. Les paysans les appellent des «jalbas». Quoique souvent incisés de motifs abstraits, certains représentent des figures animales. Des petites figurines avaient d’ailleurs été remarquées par l’anthropologue Harold Courlander (1908-1996) au Cap-Haïtien et dans la région de la Grande-Rivière du Nord, d’où Jasmin Joseph était originaire.

 

Le jeune amateur sculpteur devenu apprenti a vite appris. Mis à part une meilleure maîtrise du matériau, l’argile, son apprentissage, au début, allait passer par l’acquisition de notions élémentaires d’anatomie. Lorsqu’on voit comment ont évolué ses représentations de la figure humaine, on peut apprécier ses progrès. Les proportions sont assez bien respectées. En effet, les détails ne manquent pas dans une petite sculpture ultérieure. Entre autre constatation, le doute sur le sexe est dissipé. On voit même qu’il s’agit d’un garçonnet chaussé, vêtu d’un maillot au col rond et de culottes courtes retenues par un ceinturon avec une boucle. Le personnage a du caractère. À l’arrière, on note une masse d’argile qui laisse supposer qu’elle serait là pour permettre à la figurine de se tenir debout, ce qui n’est évidemment pas possible dans le cas de celle créée antérieurement.

 

L’anatomie une fois maîtrisée, Jasmin Joseph s‘applique alors au respect des proportions dans des figures équestres par exemple. La notion de proportion ainsi que la possibilité de montrer le mouvement étant acquises, il lui a été possible de créer des groupes montrant par exemple deux hommes luttant ou encore un homme aux prises avec un lion.

 

Contrairement aux Amérindiens qui avant lui pratiquaient le modelage de l’argile, Jasmin Joseph n’a introduit aucun contenu magique à ses sculptures. On pourrait alors se demander à quoi elles étaient destinées? Elles seraient peut-être des poupées ou des bibelots? On sait seulement qu’après sa conversion au protestantisme, elles ont été très liées au christianisme. Elles semblent dès lors être des objets essentiellement décoratifs. Dans cet ordre d’idées, on peut remarquer qu’avaient subsisté en lui certaines préoccupations du fabriquant de briques. En effet, il s’est surpassé dans la création d’éléments décoratifs destinés à être assemblés en claires-voies. Chacun des éléments de ces cloisons ajourés est fait d’un rectangle encadrant une scène tridimensionnelle visible des deux côtés. Ici, au volume, au mouvement, s’ajoutait une narration inspirée de la Bible et de la vie des saints. Un magnifique exemple était le «Mur des Saints» à la cathédrale épiscopale Sainte-Trinité de Port-au-Prince détruite par le tremblement de terre de janvier 2010. D’autres murs du même genre ont été exécutés, notamment à l’hôtel Villa Créole de Pétion-Ville dont les propriétaires ont été de grands mécènes.

 

La carrière de sculpteur de Jasmin Joseph fut malheureusement trop brève. C’est en tant que peintre qu’il s’est fait une réputation tant locale qu’internationale. On pourrait alors se demander pourquoi, au début des années 1960, il a opéré ce changement? Certains avancent qu’il se plaignait de la manière dont ces œuvres, fragiles de nature, étaient manipulées. Effectivement, plusieurs d’entre elles ont été endommagées, et ont souvent été irrécupérables. S’il est vrai qu’une telle explication est vraisemblable, il faut aussi se demander si, à l’époque, sur le marché haïtien déjà restreint, il y avait de la place pour des sculptures autres que celles destinées, comme on l’a vu dans les rubriques précédentes, à honorer la mémoire d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire. On pourrait rappeler, en guise de réponse, que deux ans environ avant Jasmin Joseph, Wilson Bigaud est arrivé au Centre d’art avec des petites sculptures en argile. Dewitt Peters l’a découragé et l’a orienté de préférence vers la peinture, et nous connaissons la suite.

 

 

Gérald Alexis

 

 

Source : lenouvelliste.com

 

Le Nouvelliste (Haïti)

 

 

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