GUINEE BISSAU – L’archipel où les femmes sont reines

La reine Pampa Kanyimpa est la plus célèbre souveraine des Bijagos : elle a régné jusqu’en 1923, année où elle a été enterrée sur l’île Orango Grande. Sous son règne, elle a conclu un accord de paix avec les Portugais. Alors que ses partisans l’appelaient à résister militairement aux colonisateurs, elle a très vite pris conscience du rapport de force déséquilibré. Elle a ainsi préféré faire preuve de pragmatisme : les Portugais étaient autorisés à débarquer sur les côtes, ils recevaient les marchandises dont ils avaient besoin, mais ils ne rentraient pas dans les terres et ne se mêlaient pas de la vie des Bijagos. Aujourd’hui encore, cette reine fait l’objet d’un véritable culte : les Bijagos vénèrent sa sagesse légendaire.

 

Une plage sur les îles Bijagos.Une plage sur les îles Bijagos.

Orango Grande ! Quand il entend notre destination, le pilote du bateau esquisse une grimace. « Mais c’est loin, c’est la plus éloignée des îles Bijagos ! », s’exclame Ricardo, marin originaire de cet archipel qui compte 80 îles. Une fois qu’il est en possession d’une belle liasse de francs CFA, Ricardo quitte le quai bondé de Bissau, la capitale de la Gui¬née. Il revient une heure plus tard, accompagné d’un gamin qui pousse une brouette emplie de jerrycans de pétrole. À quelques encablures de là, de grandes pirogues à moteur trouvent un équilibre précaire au milieu des flots. Des passagers en partance pour les îles s’y agglutinent : 80 personnes par pirogue auquel il faut ajouter un grand nombre de victuailles : du riz, du Coca-Cola et des baguettes. Sur les îles, il n’y a pas de boulangerie. Et l’archipel est dépourvu d’eau courante et d’électricité.

 

Dans le port de Bissau, pélicans et hérons batifolent au milieu des pirogues et des chalutiers. Avec un siphon, le pilote vide un jerrycan dans son réservoir. Puis, il démarre brutalement. Le bateau s’élance vers le large. Les promesses des îles. Tout à coup, elles trouent l’immensité bleue. De grandes forêts épaisses, des jungles luxuriantes qui donnent l’impression d’être vierges et impénétrables. Des plages somptueuses, des immensités de sable immaculé servent d’écrin à ces émeraudes. Aucun village ou habitant n’est en vue. S’agit-il d’îles désertes ? Infestées d’animaux dangereux qui les rendent inhospitalières ? « Pas du tout, ce sont des îles que les Bijagos ont réservées à des cérémonies religieuses. Les prêtresses amènent dans ces îles les jeunes filles qu’elles entendent initier », confie Ricardo. Seul le quart des îles est habité. Pendant quatre heures, notre petit hors-bord file sur les eaux grises et bleues sans que jamais un signe de présence humaine n’apparaisse à l’horizon. Enfin, Orango Grande se dessine. Son sable blanc, sa terre rouge latérite et ses ocres clairs qui semblent infinis.

 

Notre bateau s’approche doucement d’une plage. De peur d’être accroché par des rochers et bloqué sur un banc de sable. Au loin, un homme nous fait signe. Étonné par notre arrivée. Là-bas, les bateaux sont attendus à une heure précise. Le nôtre est un invité surprise. Sur les Bijagos, les visiteurs sont accueillis avec des sentiments ambigus. Le plaisir de voir des nouveaux venus qui permettent de rompre le sentiment d’isolement. Mais aussi un sentiment de méfiance, car la mer apporte souvent des dangers. Des envahisseurs potentiels qui peuvent détruire l’harmonie de la vie des insulaires. Sous un palmier, des hommes sont allongés. Ils boivent du vin de palme en compagnie d’une jeune femme légèrement vêtue. « C’est dur la vie ici », explique l’un d’eux dans un espagnol parfait. Il est fier d’avoir longtemps vécu à Cuba à l’époque où la Guinée-Bissau se battait pour se libérer du colonisateur portugais. Main¬tenant, il est chargé de compter les hippopotames. « Nous sommes dans la seule région du monde où ils vivent dans l’eau de mer.

 

Des gens viennent de partout pour les voir », explique-t-il avant de recommencer à parler en créole portugais avec ses amis. L’homme au chapeau de paille nous indique la piste à suivre pour atteindre le hameau le plus proche. Nos pieds soulèvent une épaisse poussière, l’air est sec. Des arganiers et des palmiers ont été coupés récemment. Un Italien vient d’inaugurer une piste d’atterrissage, grâce à laquelle il accueille des touristes dans un campement voisin. Enfin, le village apparaît : des huttes de boue séchée avec des feuilles de palmiers en guise de toit.

 

Le hameau semble vide. Seuls quelques chiens jaunes rôdent au milieu des huttes. Pendant quelques minutes, nous avons l’impression que le village a été victime d’une épidémie et déserté par ses habitants. Enfin, une femme entre deux âges apparaît. Elle nous salue de loin. Comme si elle avait peur. « Qu’est-ce que vous voulez ? », demande-t-elle avec méfiance. Allen, un journaliste de la radio nationale de Guinée-Bissau, lui répond en créole que nous sommes à la recherche des prêtresses. Elle nous explique que nous faisons fausse route : « Il n’y a pas de prêtresse ici. »

 

D’ailleurs, avant de parler avec qui que ce soit, il faut voir le chef, lui présenter nos hommages et obtenir son autorisation de s’entretenir avec les villageois. Un enfant court dans la brousse afin de le prévenir. Assis sur un banc, nous parlons avec d’autres habitantes. L’une d’elle nous répond en regardant le sol : « Les gens parlent beaucoup des pouvoirs des femmes sur cette île. C’est gênant d’évoquer ces questions. Ce qui est certain, c’est que nous sommes libres. Nous pouvons choisir nos maris. Nous divorçons comme nous le souhaitons. En cas de séparation, nous gardons les enfants et la maison. » D’autres femmes apparaissent. Des enfants aussi.

 

En fait, à notre arrivée, beaucoup de gens étaient présents dans le village, mais avaient préféré rester dans l’ombre. Bientôt, nous sommes entourés d’une nuée de femmes et d’enfants.

L'initiation des jeunes filles se fait sous l'autorité des prêtesses Okinka.L’initiation des jeunes filles se fait sous l’autorité des prêtesses Okinka.

Des jeunes filles consentent peu à peu à parler librement. « Ici, quand une femme veut un homme, elle ramasse des coquillages sur la plage. Elle prépare un bon plat et le pose devant sa case. S’il le mange, cela veut dire qu’il accepte de l’épouser », explique la belle Rita qui n’est pas encore mariée. Une de ses aînées lâche en riant : « Beaucoup d’hommes aimeraient les épouser, mais ils n’ont pas le droit de formuler la demande. Ici, cela ne se fait pas. Ce serait considéré comme choquant, c’est aux femmes de choisir… Une fois qu’elles ont été initiées par les prêtresses dans les îles sacrées. »

 

Avant d’être initiées et de jeter leur dévolu sur un époux, elles choisissent des amants à leur guise. « Ici, il n’y a pas de tabou autour de la sexualité. Nous pouvons avoir des relations avec qui bon nous semble, même si nous ne sommes pas encore mariées ou initiées. Les femmes font ce qu’elles veulent. C’est notre dieu Nindo qui en a décidé ainsi », explique Monica. Après plusieurs heures de conversation, un homme apparaît enfin. Il va s’allonger dans le giron de Monica. Elle lui caresse la tête comme s’il s’agissait d’un enfant. Alors qu’il a à peu près le même âge qu’elle. Il les écoute parler, sans rien dire. Comme s’il savait que sa parole n’était pas légitime. Que sur cette île, les hommes ne sont pas habilités à exprimer leurs opinions. Sauf le chef du village qui n’est toujours pas là. Allen propose de partir à sa rencontre. Un jeune homme nous conduira jusqu’à lui.

 

Officiellement, le retard du chef est dû à son piètre état de santé. Nous avançons dans la brousse. À deux pas d’un marigot. « Attention, avertit l’adolescent. Il est infesté de crocodiles. Ils sortent de l’eau pour attraper nos cochons, nos chiens et nos enfants. » Enfin, nous arrivons dans le coin de brousse où se tient le chef. Il nous invite à nous asseoir sur un tronc d’arbre et à l’écouter : « Un enfant est venu me dire “Reviens vite au village, car un Blanc t’a fait appeler !” Je ne me suis pas déplacé parce que je me suis dit que l’époque où nous devions courir parce que les Blancs nous convoquaient est révolue ! »

 

Après ce préambule abrupt, il nous offre des arachides. Puis, il reconnaît que les villageoises nous avaient caché la vérité, faute d’être autorisées à la dire. « Oui, en effet, dans la communauté, aucune décision ne peut être prise sans l’accord des prêtresses. Elles sont en contact direct avec les forces spirituelles, avec Nindo. Une fois que leurs décisions sont prises, elles sont irrévocables. Un individu qui ne les respecterait pas serait banni, chassé de l’île. C’est tellement impensable que le cas ne s’est jamais produit », explique le chef qui accepte de nous présenter aux prêtresses.

 

À l’orée du marigot, il laisse éclater sa colère. « Comme les autorités ont transformé notre île en réserve naturelle, nous n’avons plus le droit de tuer les animaux dangereux. On ne peut rien contre les crocodiles, alors qu’ils viennent au cœur du village », explique-t-il en nous conduisant jusqu’à un arbre sacré. C’est sous ce fromager que les prêtresses rendent leurs décisions de justice. Puis il nous amène jusqu’à un temple sacré où sont vénérés les esprits des ancêtres, notamment ceux de la reine Pampa Kanyimpa, que les Bijagos considèrent comme une divinité. Deux femmes d’âge mûr nous attendent à l’entrée du temple.

 

La mine sévère, l’air habité par la gravité de leur tâche, elles forment avec leur corps frêle un bouclier humain. Entre nous et la porte du temple. Personne n’a le droit de la toucher. Même les villageois n’y sont pas autorisés. « S’ils le faisaient, ils seraient condamnés à sacrifier un bœuf pour calmer la colère des dieux », prévient la grande prêtresse. En protégeant toujours la porte, elle ajoute : « Nindo veut que les décisions soient prises par les femmes, car les hommes ne sont pas à même de faire des choix judicieux pour l’avenir de la communauté. » À l’intérieur du temple, les prêtresses allument un feu sacré afin d’invoquer les mânes des ancêtres. Elles psalmodient le nom de Pampa Kanyimpa, la reine défunte. De retour au grand jour, elles acceptent d’être prises en photo, mais sans le “chef”. Car il n’occupe pas un rang assez important pour être sur le même cliché que les prêtresses qui régissent la vie de la communauté.

 

Comme nous n’avons pas d’hébergement à Orango Grande, il est temps de reprendre la mer. Nous jetons l’ancre à Bubaque, l’île principale, celle où des hôtels ont vu le jour. Des commerçants venus de Dakar accueillent les touristes en conférant à cette bourgade des faux airs de station balnéaire sénégalaise. Puis, à l’aube, nous reprenons la mer. Elle est déchaînée. Une nouvelle halte s’impose sur l’île des Galinhas. Bien loin de l’opulence touristique de Bubaque. Ni eau, ni électricité. Le village compte un seul commerce, une case qui fait office d’épicerie, mais ne vend ni café, ni thé, faute de clients. Juste un peu de pain rassis en provenance de Bissau. Sur cette terre plus proche du continent, l’influence de l’Occident se fait déjà sentir. Une poupée Barbie tombe des mains d’une fillette. Une école est en construction. C’est l’œuvre d’une église évangélique. Un pasteur marche d’un pas assuré au milieu des cases, une bible ostentatoire glissée sous son bras droit.

 

Des jeunes filles portent des tee-shirts et se maquillent. « Elles vont chercher des fiancés sur le continent et reviennent avec une nouvelle mentalité », explique un père de famille inquiet. L’une des élégantes marche jusqu’à la plage. Elle rejoint un campement improvisé. Des pêcheurs guinéens qui écoutent du reggae en fumant du cannabis. Nous remontons sur le hors-bord. La belle nous salue avec d’autres villageois. Nous allons rejoindre le continent. Mais il est déjà un peu là. Ce jour-là, deux tonnes de cocaïne ont été saisies sur les Bijagos. Les ressacs de la mondialisation arrivent déjà ici. En août 2006, les autorités de Guinée-Bissau ont annoncé la découverte d’importants gisements de pétrole dans l’archipel. Inutile de voguer vers le continent pour sentir déjà le vent de l’Occident. À portée de vague. Seule Orango Grande reste entre les mains de ses grandes prêtresses. Pour combien de temps encore ? Seul le dieu Nindo le sait.

 

Par Pierre Cherruau

Source: Ulysse Mag

 

 

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