CENTRAFRIQUE – Un peuple traumatisé: comment faire ?

 

RCA

 

L’histoire de la République Centrafricaine (RCA) est teintée de douleur, de haine et d’un esprit de vengeance. Un pays de 623.000 Km2 avec une population d’à peu près 4.500.000 habitants, qui, dès l’aurore vit dans la terreur et la peur. Depuis la traite négrière en passant par la colonisation, le peuple centrafricain n’a cessé de fuir, de courir, de se cacher contre des agresseurs.  Ce faisant, nos coureurs ont développé un système de défense inconsciente. C’est ce qu’Henri BERGSON appelait l’instinct de survie. Chacun cherche à se sauver. D’aucuns attribuent au conflit centrafricain des causes ethniques, religieuses, politiques… Ce qui n’est pas totalement faux. Mais pour nous, il est nécessaire de chercher les causes profondes du  conflit centrafricano-centrafricain plus loin.

 

Un peu d’histoire

 

En effet, la majorité des habitants de la Centrafrique se sont installés sur ce territoire depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les Banda, Gbaya…ont ainsi à cette période migré vers les forêts, pour fuir l’arrivée des guerriers peuhls et les marchands d’esclaves. L’esclavage a été malgré tout un fléau dans les plateaux de la Centrafrique durant le XIXe siècle. Les villes de Bangassou, Rafai, Zemio à l’Est et celles de Ndele, Birao, Amdafoc au Nord-Est ont été les plus  touchées par ce phénomène.  En plus, le pays a  été annexé par les expéditions arabes de Bahr al-Ghazal. Ce qui a permis l’installation des Haoussa dans quelques grandes villes de la Centrafrique.

 

En 1885, des explorateurs belges découvrent le fleuve Oubangui. Le territoire ainsi découvert est partagé entre la France et la Belgique de part et d’autre du fleuve qui marque ainsi la frontière entre ces deux puissances coloniales. La ville de Bangui est fondée en 1889. En 1905, l’Oubangui-Chari devient une colonie française, dont la population est surexploitée, maltraitée, violée, tuée… car elle était contrainte de récolter du caoutchouc. Un travail forcé qui n’existait pas par le passé. La population est alors soumise à de graves tortures, et tout son effort est destiné au profit du commandant et ses administrateurs.

 

Pendant longtemps, la moitié du territoire est distribuée en concessions ; ce qui veut dire que le territoire et le peuple sont redistribués comme des biens que chacun est appelé à utiliser comme il l’entend. Face à cette hégémonie, en 1928 la population de Bouar-Baboua se soulève suite au meurtre d’un cuisinier par son maître. Lequel cuisinier ne faisait que réclamer son salaire. Cette révolte gagnera très rapidement la sous-région. Par un appel lancé par KARNOU, le chef de guerre de cette époque, toutes les passions humaines ont pu, alors, se manifester. Dans la foulée des luttes pour la décolonisation et l’indépendance des pays de la région, la RCA puis le Cameroun, le Tchad, le Congo et plus tard le Gabon vont connaître des bains de sang, eux aussi. C’est le début d’une ère nouvelle. Les haines endormies s’éveillent progressivement. La conscience de vivre un temps nouveau, gagne les différents villages. Les populations se représentent alors un monde nouveau, une République des hommes dignes et honorables comme dans la République de Platon.  Cette illusion sera très vite dissipée par le crash de l’avion du fondateur de la République Centrafricaine, l’Abbé Barthélemy BOGANDA, alors député de l’Afrique Equatoriale Française (AEF).

 

Des coups d’Etats d’hier au calvaire des Centrafricains aujourd’hui

 

Une fois l’indépendance acquise le 13 août 1960, le pays connaît à la suite une série de coups d’Etat. Suite à la mort du fondateur, c’est David Dacko qui prend le pouvoir en 1959. Il sera renversé par le capitaine Jean-Bedel Bokassa, en 1965. Devenu  empereur en 1977, Bokassa 1er terrorise la population, force les  villageois à travailler. C’est l’ère de l’Opération Bokassa. Ce drame est couronné par le massacre des élèves et étudiants en janvier 1979. Et l’Empereur-dictateur finit par être renversé la même année par l’opération de l’armée française dénommée « Barracuda ». La France remet ainsi David Dacko en selle.

 

En 1981, le Général André Kolingba prend le pouvoir par la force. Il faudra attendre 1993 pour assister aux premières élections démocratiques. Mais, dès 1996, le président Ange-Félix Patassé est confronté à une mutinerie au sein de l’armée. Cette mutinerie inaugure de nouveau le phénomène de la « chasse à l’homme ». Les riverains sont pourchassés par ceux qu’on appelle les Nordistes. En 2003, le Général François Bozizé renverse Ange-Félix Patassé par un coup d’Etat, avant de se présenter plus tard à l’élection présidentielle de 2005 qu’il remporte. Pour autant, le calme ne revient pas. Au Nord-Est du pays  (Ndele/Birao), des forces rebelles menacent. L’épisode récent est  l’apparition de la Séléka en 2013 et qui malheureusement est loin d’avoir pris fin.

 

Dans un pareil contexte, quel peut être l’état d’esprit de la population ? Depuis le XVIIIe siècle jusqu’au XXI e siècle, le peuple centrafricain n’a cessé de courir et de fuir. Quelqu’un voit son frère, sa sœur, sa mère, son père et proche parent se faire massacrer,  tuer, violer. Quelle sera sa réaction ? Quel sera son état d’esprit ? Les femmes enceintes qui courent, l’enfant qui regarde ses parents courir, mourir sous les coup des balles, de machettes, de couteaux ou même de cailloux… que fera-t-il quand il  deviendra grand ?  Tout le peuple est traumatisé. Le pays va mal  même si personne ne veut l’avouer.

 

Les effets des conflits et des traumatismes

 

Le traumatisme est dû simplement au fait que chacun garde en lui un mauvais souvenir du passé. Ce souvenir est inconscient. Il ne se manifeste pas de manière visible. Les évènements passent  dans notre esprit comme s’ils étaient d’actualités.  Pour Sigmund Freud, la notion de traumatisme se rapporte à un événement personnel de l’histoire du sujet se caractérisant par les affects pénibles qu’il peut déclencher et que le sujet ne peut pas oublier. Partant de là il parle de ce qu’on appelle l’abréaction. Elle est entendue comme une décharge émotionnelle par laquelle un sujet se libère de l’affect attaché au souvenir d’un événement traumatique, lui permettant de ne pas rester pathogène. Cette abréaction peut ne pas se produire dans certaines circonstances : « en temps de paix ». L’auteur  semble considérer que le traumatisme s’inscrit sur un continuum allant de l’excès de stimulation qui dépasserait les capacités de défense du psychisme à l’insertion de l’événement, et de ses coordonnées, dans une  organisation psychique marquée par le conflit inconscient.

 

Les différents évènements survenus sur le territoire centrafricain n’ont de cause pour nous que de ces traumatismes qui ont atteint un niveau très élevé. Les enfants qui naissent, les jeunes, hommes, femmes et adultes sont tous dans cette dynamique. Faudra-t-il faire une campagne de « détraumatisation », si le mot existe? En tout cas, la RCA à besoin de cela. Cette campagne se fera à tous les niveaux  et à l’attention de tous: dirigeants, population, milices et même les humanitaires qui ont vécu ces périodes de graves crises en RCA. L’homme est fait de sorte que sa mémoire ne laisse rien lui échapper.  Si Freud avait parlé  du psychisme inconscient qui gouverne nos actions, c’est à juste cause. Contrairement à Platon qui pense que  l’homme n’agit que pour le bien.

 

Il y a certaines ramifications qui alimentent le conflit centrafricano-centrafricain. Mais il faut aussi penser à cet aspect de traumatisme généralisé qui n’en est pas moins une source. Aucune action n’est de trop dans le but de l’endiguer. Sinon, comment expliquer les derniers évènements dans les villes de Bangassou, Bria, Nzako, Alindao et Mobaye ? Difficile de répondre ; même si l’on clame que 80% de la population est analphabète, il n’est pas du tout vrai que cette population dite analphabète ne comprenne pas ce que veut dire tuer, piller, violer… Dire que l’avènement de la Séléka  est ce qui a exacerbé les querelles intestines en Centrafrique, c’est un peu ignorer le passé au profit d’un présent désastreux. La question qui se pose aujourd’hui au pays avec acuité est de savoir comment sortir de ce cercle vicieux et avec quels types de Centrafricains.

 

 Par Christian Benoit BEREMBI               

Assistant projet chez Avocats sans frontières à Bria

 

 

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