CÔTE D’IVOIRE – Approchez regardez : entre Ouattara, Bédié et Soro qui est ingrat et a vraiment trahi (Décryptage exclusif)

Avec l’existence du multipartisme et l’émiettement des possibilités et choix des électeurs, une règle s’impose : lorsqu’il s’agit d’accéder au pouvoir, la politique est faite d’alliances, car aucun parti ne peut prétendre y parvenir et gouverner seul.

 

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En Côte d’Ivoire, même si les résultats des dernières élections ne le montrent pas, des observateurs continuent de considérer que chacun des grands parti de gouvernement, – RDR, PDCI, FPI -, peut représenter ou influencer au moins ¼ des électeurs.

Alors que la coalition RHDP a permis au RDR de gagner toutes les élections et de se maintenir au pouvoir depuis 2010, elle fait face à l’une des autres grandes règles de la politique : se retourner contre ses alliés ou ses amis.

 

Le décryptage de ce type de retournement offre plusieurs pistes. Pour ma part, à l’heure où tous les partis politiques de gouvernement défendent des programmes identiques, je vois une raison majeure : l’INGRATITUDE des uns envers les autres, ou le sentiment d’INGRATITUDE éprouvé par ceux  qui s’estiment lésés au sein d’une alliance, ou d’une collaboration.

Tandis que 2020 est encore loin, des ambitions électorales apparaissent de plus en plus ouvertement avec, au sein du RHDP la querelle de l’alternance entre le PDCI et le RDR, et, à côté du RHDP, l’ambition de Guillaume Soro.

 

Toutes les ambitions sont légitimes, c’est le jeu, mais aussi le sel de la démocratie. Pourtant, au lieu de s’inscrire dans un débat démocratique et d’idées qui verraient s’opposer des candidats venus défendre un programme de gouvernement, ce qui se dessine, c’est une véritable « guerre » des hommes et de personnes. Plus précisément, cette guerre a déjà commencé avec, de chaque côté, un étalage de la force et des représailles.

 

Le PDCI, par l’intermédiaire du Président Bédié, annonce que le candidat du RHDP, en 2020, sera issu de ses rangs : à prendre ou à laisser. Ce faisant le Président Bédié « torpille » aux yeux de son allié, le parti unifié.

Alassane Ouattara riposte par la mise à l’écart et le limogeage de certaines figures, qui incarnent à ses yeux les « noyaux durs » au PDCI (Billon et Niamien N’goran), tout en prenant soin de le faire avec des arguments de droit…

Guillaume Soro fait parler ses troupes. On le soupçonne, sans que la justice ne se soit encore définitivement prononcée dans l’affaire des caches d’armes, d’être à l’origine des mutineries.

Alassane Ouattara répond en mettant fin aux fonctions de deux « soroïstes » patentés : Méité Sindou et Issiaka Fofana.

 

[Une rupture annoncée, mais qui n’est pas idéologique]

 

Si rupture il y’a au sein du RHDP entre le PDCI et le RDR et entre Ouattara et Soro, cette rupture n’est pas idéologique. Elle ne mime pas le vieil affrontement entre la droite et la gauche.

Aujourd’hui, tous les futurs candidats à la présidentielle ivoirienne de 2020 ont intégré les contraintes d’une économie mondialisée et les attentes des populations qui ont soif de démocratie, de justice sociale et de consommation.

 

Les programmes que pourraient porter les candidats sont identiques, l’histoire de chaque grand parti lui permettant d’afficher une image plus libérale, tournée vers l’efficacité économique, ou une image plus sociale tournée vers la défense des solidarités collectives. Ces différences en réalité se font à la marge.

 

Ouattara, Bédié et Soro portent plus ou moins un même programme économique et social et ils se font les défenseurs de la paix civile et de la réconciliation nationale. Chacun  cherche à transcender les clivages ethniques, tribaux, régionaux et/ou religieux. Si la rupture n’est pas idéologique, elle s’explique par une volonté de conquête de pouvoir et un sentiment d’ingratitude très fort.

 

[Le moteur de ces ruptures : la volonté de conquête du pouvoir et le sentiment d’ingratitude ]

Si l’on examine la situation politique en Côte d’Ivoire depuis 2000, on constate 3 choses :

 

-le PDCI est loin du pouvoir suprême depuis près de 20 ans (10 ans de Gbagbo, 7 ans de Ouattara) ;
-Guillaume Soro a occupé toutes les fonctions excepté la magistrature suprême et, malgré son jeune âge, il fait partie des doyens de toutes les alliances qui ont existé (« s’entichant » désormais avec Bédié au détriment de Ouattara, après son entente « parfaite » avec Laurent Gbagbo ) ;
– le RDR occupe le pouvoir de façon quasi hégémonique, reléguant le PDCI dans des ministères de moindre importance, écartant peu à peu les « soroïstes ».

 

Pour le PDCI et pour Soro, si Ouattara est au pouvoir, c’est bien grâce à eux : et ils se désolent de voir qu’il n’en montre aucune gratitude, selon eux. Et comme ils ont l’impression qu’Alassane Ouattara a épuisé auprès des populations son capital de sympathie, ses « amis » ou alliés tentent de profiter de son affaiblissement supposé , sur fond de grogne sociale, de mutineries et de baisse des recettes internes de l’État , pour  lui rappeler que l’ingratitude en politique est mauvaise conseillère et qu’elle conduit à une situation hégémonique, le RDR gouvernant sans partage dans l’esprit de Bédié et de Soro.

 

Le sentiment d’ingratitude éprouvé par le PDCI

 

Le PDCI a toujours demandé un réajustement au sein du RHDP. Pendant longtemps, il a été question de réglages à faire. Bédié a mis entre parenthèses cette préoccupation forte des cadres et militants du PDCI (au motif que malgré l’alliance c’est Ouattara et le RDR qui sont au pouvoir), avec l’Appel de Daoukro. Il a porté l’idée de fusion entre le PDCI et le RDR, avant de s’en tenir au parti unifié, qui avance à pas de tortue.

 

Bédié est aujourd’hui poussé par ses cadres et ses militants pour imposer l’alternance. Il a formulé l’idée dans son interview à Jeune Afrique ; ce qui a contrarié Alassane Ouattara, qui a limogé Niamien N’goran sans informer son allié avant.

Une situation inhabituelle dans leurs relations : c’est seulement après avoir limogé l’inspecteur général, que le chef de l’État a appelé l’ex Président Bédié, suite aux conseils avisés du vice-président Daniel Kablan Duncan.

Ils se sont alors parlé, Bédié a pris acte des décisions prises mais l’orage n’est pas encore totalement passé ; puisque Ouattara reproche à Henri Konan Bédié ce qui est considéré comme une erreur de débutant : s’être fait « piéger » par un Guillaume Soro en difficulté.

 

« Au lieu de jouer le sage et de donner des conseils francs et avisés à Guillaume Soro, il entretient l’idée d’une fissure possible entre lui et Ouattara au profit d’une alliance avec Soro. Que peut lui apporter Soro que Ouattara ne peut ? Quelle garantie d’alternance a-t-il avec un Soro qui n’ose pas s’engager en faveur d’un candidat Pdci au pouvoir, et qui tente de tisser sa propre toile, en laissant entendre qu’il sera lui-même dans la course en 2020 ?

 

Bédié n’avait pas à tenter de jouer Soro contre Ouattara ; d’utiliser Soro pour faire mal à Ouattara, ou de laisser Soro tenter de l’utiliser pour mettre la pression sur Ouattara. Lui et Soro ne boxent pas dans la même catégorie. Sur ce coup, Bédié n’a pas été sage, après avoir fait une interview qui poignarde », décrypte une source généralement bien informée (Sgbi), qui ne manque pas d’assurer que malgré tout, ce n’est pas encore la rupture, puisque Bédié se serait contenté de dire les grandes douleurs sont mûres. Pourtant, il admet l’idée que Bédié ( qui en a vu des vertes et des pas mûres), se voit de plus en plus en se rasant, encore être candidat en 2020 avec le soutien de Soro ( malgré son démenti dans l’interview qui a fâché ) .

 

Le sentiment d’ingratitude éprouvé par le RDR

 

Selon le RDR, Ouattara ne doit rien au PDCI. C’est au contraire le PDCI qui doit remercier Ouattara pour avoir été associé au pouvoir, après la victoire dans les urnes et contre Laurent Gbagbo, étant entendu qu’il aurait pu ne pas tenir cette promesse, et assumer alors pleinement l’accusation de trahison et d’ingratitude.

Tout en reconnaissant le soutien apporté en 2010, le RDR sort cet argument : «  ce n’est pas parce que tu m’as aidé à payer la dot, que je vais te prêter mon épouse ». Ambiance !

 

Le sentiment d’ingratitude éprouvé par Ouattara

 

Alassane Ouattara a toujours soutenu et protégé Guillaume Soro, par affection, mas pour protéger les institutions et l’État, compte tenu de la fonction et de la posture qu’il occupe.

Il supporte mal qu’après tout cela, il soit présenté comme «  un père injuste », un père qui a trahi, qui ne respecte pas une promesse qu’il aurait faite à Soro !

 

En débarquant des proches de Soro qui sont des cadres RDR à l’origine , pour manque de loyauté et pour soupçons d’infidélité au RDR au profit d’un individu soupçonné d’être en train de se déployer contre le RDR , Ouattara laisse penser que l’ingrat et le traite ce n’est pas du tout lui.

À en croire des sources autorisées proches du Président ivoirien, l’ingratitude rode plutôt autour de Soro, à défaut de dire que c’est le Président de l’Assemblée nationale lui-même même l’ingrat et le traite à l’égard de Ouattara, tout simplement parce qu’il en veut davantage que ce qu’il a déjà obtenu.

 

« Il bénéficie de l’affection du chef ; de la considération, de la protection de l’État accordées par le Président, l’impunité totale lui est garantie . Il avait eu la Primature, il a aujourd’hui l’Assemblée nationale. Malgré tout cela, est-ce exact qu’il trouve que Ouattara et le RDR sont ingrats parce qu’ils ne seraient pas prêts , ni d’accord pour s’engager avec lui dans son ambition pour la présidentielle.

Mais alors que rien n’est perdu ni pour 2020, ni même pour plus tard, mais alors qu’il estime qu’il ne lui doit vraiment rien, Ouattara a mal pris tout ce qui s’est passé depuis la découverte des armes. Cette pression indirecte de Soro, cet amour subit pour Bédié, cette manière de dire trop c’est trop, ces allusions et insinuations… !

 

Eh bien sans trop attaquer directement, sans totalement clasher personnellement, il frappe à côté pour montrer que Soro doit se ressaisir ou pour le pousser à bout . Il est clair que pour Ouattara , comme il l’a dit à ses proches, il ne faut pas humilier Soro, ni trop en faire, mais en même temps pas question de se faire humilier, de se faire traiter d’ingrat , d’entendre parler de trahison, de promesse non tenue de la part de Soro dont les publications Facebook sur son enfance, ont été bien lues et décryptées autour de Ouattara », analyse la Sgbi citée plus haut.

 

Le sentiment d’ingratitude éprouvé par Soro

 

Guillaume Soro a rallié Alassane Ouattara , après l’élection. Alors que Laurent Gbagbo, malgré ses engagements d’avant le débat entre les deux tours, n’a sorti aucune preuve accablante lors de la présidentielle de 2010, pour prouver et démontrer ( comme il le disait avant le face à face ) , que le mentor du RDR est le vrai et seul père de la rébellion, il est reproché à Guillaume Soro qui a bénéficié des dividendes de cette rébellion, d’accréditer l’idée qu’il n’était qu’en mission, au service du RDR et de Ouattara, à la tête des Forces nouvelles.

 

L’accusation de l’implication supposée du Président Bédié participerait également de cette stratégie, qui permet de parler d’ingratitude à l’égard du Président de l’Assemblée nationale, pour la mission qu’il aurait effectuée en entrant en rébellion, ou en assumant celle-ci au profit de Ouattara.

Soro considère qu’il a tout fait pour Ouattara, acceptant son recul dans la hiérarchie protocolaire, et l’absence de ses proches au gouvernement. Il estime qu’il n’est pas bien traité ; et s’agissant du RDR, se désole de ne pas recevoir des invitations, en bonne et due forme lors des activités organisées par le parti.

Conclusion

 

Trahison et ingratitude font partie de la politique. Aucun parti n’échappe à l’égoïsme et aux tentations hégémoniques. Jacques Chirac, en 1995, lâché par une partie des siens, trahi par Édouard Balladur, pourtant « un ami de 30 ans » à qui il avait permis d’accéder à Matignon, avait eu ce mot : « Souviens-toi qui t’a fait roi ! ».

 

Le même reproche a été fait à Emmanuel Macron, lorsqu’il avait fait part de sa volonté de se présenter à l’élection présidentielle française, semblant oublier qu’il avait été fait « presque » roi par François Hollande et Manuel Valls.

En 2012, Nicolas Sarkozy avait vu plusieurs ministres « d’ouverture » le lâcher pour soutenir François Hollande. Il avait parlé de trahison, d’ingratitude.En politique, il faut toujours méditer cette maxime d’Alexandre Dumas : « Il est des services si grands qu’ils ne peuvent être payés que par l’ingratitude ».

 

Guillaume Soro a endossé lui-même cette maxime sans avoir précisé les services si grands rendus et aujourd’hui payés par l’ingratitude, en monnaie de singe. Ouattara et Bédié ruminent chacun leurs arguments pour soutenir le même sentiment d’ingratitude et de trahison de l’un envers l’autre.

Cela dit, existe-t-il véritablement un devoir de gratitude en politique, qui n’est pas forcément du domaine de l’éthique, et de la morale ? La plus grande des gratitudes ne revient-elle pas à Dieu ?

 

Aujourd’hui, les divisions dans la coalition au pouvoir naissent de ce sentiment partagé d’ingratitude, et des soupçons de trahison. L’ingratitude étant une « valeur » en politique, les populations ivoiriennes constatent que l’obsession de 2020 a fait perdre à la classe politique le vrai sens des priorités.

Même si le monde politique est plein de Brutus, le temps n’est-il pas venu de solder tous les comptes, de remettre à zéro les compteurs, sans que quiconque réclame une dette quelconque, encore moins de la gratitude, ni ne parle de trahison ?

 

La bataille n’en sera-t-elle pas plus saine et apaisée ! En attendant, la guerre des nerfs se poursuit. Jusqu’à quand ? Qui va craquer ou « clasher » fort entre Bédié, Ouattara et Soro. Les populations ivoiriennes, observent cette guerre des chefs, ainsi que l’avait déjà annoncé à plusieurs reprises, notamment à la veille du prix UNESCO Félix Houphouet Boigny à Paris, ( il y’a deux semaines déjà ), le quotidien ivoirien, l’Intelligent d’Abidjan.

 

Charles Kouassi

 

 

 

 

 

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