DJIBOUTI – ERYTHREE – CRISE DU GOLFE : Les conséquences sur le conflit frontalier

 

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Depuis leur création par les puissances coloniales au début du 19ème siècle, les pays arabes du Golfe traversent des crises successives; le plus souvent liées aux intérêts des grandes puissances mondiales et régionales. Si tous les pays arabes de cette région, producteurs du pétrole (Arabie Saoudite étant le premier pays producteur mondial du pétrole) et de gaz liquéfié (le Qatar est le premier exportateur mondial), partagent la version de l’Islam, sunnite, ils n’ont jamais marqué une unité face à l’Occident, à l’Iran, à la Turquie (puissances régionales) et à Israël. Ils sont membres créateurs de l’organisation des Etats arabes, qui incluent comme membres des pays d’Afrique du Nord et au Sud du Sahara (les Iles Comores, la République de Djibouti, la Somalie, le Soudan) et le Conseil de Coopération du Golfe (créé en 1981 par l’Arabie Saoudite, l’Egypte n’y est pas membre). Une expression célèbre colle à la peau des dirigeants de ces pays, «ils se mettent d’accord pour ne pas être d’accord», et donc de maintenir des oppositions.

 

A la différence de l’Iran, stable depuis la révolution de 1979, qui avait mis fin au Pacha soutenu par les Etats-Unis, les pays arabe du Golfe arabo-persique n’ont eu depuis leur création qu’une stabilité artificielle et une sécurité assurée par leurs accords avec les Etats-Unis. Ce sont des pays dirigés par des régimes autoritaires, qui ont appuyé et appuient encore aujourd’hui des groupes terroristes islamistes. Il n’est plus de secret pour personne que le wahabisme de l’Arabie Saoudite a propagé une interprétation rigoriste et extrémiste de l’Islam à travers des écoles coranique en Afghanistan, au Pakistan… L’aide saoudienne  s’est appuyée sur cette idéologie dans les pays à majorité musulmane, laquelle s’est manifestée par la formation des imans, théologiens et la construction des mosquées dans ces pays.

 

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L’Occident, donneur de leçon sur la démocratie et la gouvernance politique, a collaboré et collabore avec de tels régimes, qui nient les droits de l’homme, la liberté d’expression, bref les valeurs du vivre ensemble dans une société moderne. Pour l’Occident, tant que ces pays n’aient pas une position contraire à la sienne et laissent leurs matières premières sous son contrôle, la politique intérieure passe en second plan comme les dictateurs amis par exemple Augustin Pinochet au Chili, le régime d’apartheid en Afrique du Sud et beaucoup d’autres dictateurs sanguinaires. A part l’Egypte de Nasser dans les années 1950, aucun autre pays arabe n’a essayé de critiquer ou de prendre langue avec les pays communistes.

 

Mais la fin de la guerre froide et l’apparition des groupes terroristes d’obédience islamiste, lesquels sont créés par les services secrets occidentaux et israéliens (par exemple le Hamas), vont changer la donne politique régionale. Il ne faut pas oublier la résurgence des oppositions entre les communautés Chiites et Sunnites dans beaucoup de pays du Golfe, et particulier là où les Chiites sont majoritaires comme en Irak (dirigé par les sunnites avant l’invasion-destruction étasunienne en 2003), au Bahrëin (où la minorité sunnite dirige le pays de main de fer). Sans marquer leur opposition à la politique extérieure des Etats-Unis, certains pays ont appuyé des groupes terroristes dans beaucoup de pays du Sud, qui ont frappé les intérêts des Occidentaux dans le monde, des groupes fondamentalistes dans les communautés musulmanes installées en Europe par le contrôle des mosquées.

 

Mais depuis 2014 la politique étasunienne a changé. Aux néoconservateurs, qui ont adopté une politique extérieure extrémiste sous Bush Jr. avait succédé l’administration Obama, qui a inauguré la politique du dialogue, même si l’usage des drones a été généralisé dans beaucoup de situations conflictuelles. Au moins on peut affirmer les guerres d’invasion-destruction sont arrêtées. Des unités de l’armée étasunienne ont été retirées en Afghanistan et en Irak. Enfin un accord est signé avec l’Iran sur le dossier nucléaire. Or cet accord a été rejeté par les deux alliés des Etats-Unis dans la région : Israël et l’Arabie Saoudite. En 2014 éclate une grave crise politique au Yémen ; un groupe rebelle soutenu par l’Iran, les Houthis, s’empare du palais présidentiel à Sanaa. Et en 2015 une coalition arabe est créée, dirigée par l’Arabie Saoudite pour éviter la victoire des rebelles chiites et rétablir l’ancien. Dans cette coalition participent tous les pays arabes et quelques pays africains. Mais en juin 2017, la énième crise du Golfe éclate.

 

L’Arabie Saoudite avec le Bahëiren, les Emirats Arabes et l’Egypte rompent leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Les raisons de la décision du groupe, piloté par l’Arabie Saoudite, sont nombreuses et font débat quant à leur opportunité. Mais le fond de cette opposition entre ce groupe de 4 pays et le Qatar, c’est la montée en puissance des Chiites dans la région et surtout l’Iran, ennemi de l’Arabie Saoudite. On ne doit pas oublier les frustrations de la diplomatie saoudienne durant le dernier mandat d’Obama et surtout l’allégement des sanctions contre l’Iran après la signature de l’accord sur le nucléaire en 2015. En fait, ce qu’on appelle la nouvelle crise du Golfe, c’est une crise qui oppose deux hommes, le prince saoudien, qui contrôle la politique de son pays, et son homologue qatari. Le roi saoudien et l’émir du Qatar ont déjà «abdiqué» sur la gestion de la diplomatie de leurs pays respectifs à leurs fils. Ce sont des successions engagées dans un contexte de conflit, vieux de plus de 30 ans. Selon les spécialistes arabes, le Qatar s’est toujours démarqué de la politique saoudienne par rapport à d’autres pays voisins. Ses relations avec l’Iran et la Turquie, qui a une base militaire comme les Etats-Unis d’Amérique, ne plaisent pas aux monarchies et particulièrement à celle de l’Arabie Saoudite.

 

L’ire de l’Arabie Saoudite et de ses alliés n’a pas seulement des conséquences dans les relations entre pays voisins, mais elle a aussi des conséquences dans d’autres régions du monde. Non pas que l’Arabie Saoudite soit une puissance mondiale, mais le prince cherche l’appui d’autres pays du monde pour isoler le Qatar sur la scène internationale. Des pays africains, ceux du Nord de l’Afrique et 4 autres au Sud du Sahara ont des relations diplomatiques, politiques et sociales avec le monde arabe. Parmi eux on trouve la République de Djibouti, les Iles Comores, la République de la Somalie et le Soudan, ce sont aussi membres de la Ligue des Etats Arabes. Le ministre des Affaires Etrangères saoudien avait assisté au dernier sommet des Chefs d’Etat de l’Union Africaine à Addis-Abéba. Aurait-il assisté à une réunion de l’Union Européenne ? Ou celle d’une autre organisation continentale ? Son objectif était la recherche de l’appui de l’organisation africaine ou du moins de beaucoup de pays membres. Au début de la crise, le royaume d’Arabie Saoudite a proposé au gouvernement fédéral somalien (Mogadiscio) de rompre ses relations diplomatiques avec le Qatar en échange d’une forte somme d’argent pour la reconstruction du pays. Du chantage que le président somalien, élu le 8 février 2017, a rejeté.

 

Ismail Omar Guelleh, président de Dibouti.Ismail Omar Guelleh, président de Dibouti.

Mais là où cette crise du Golfe a eu une conséquence, qui peut entraîner un conflit armé, c’est dans la Corne de l’Afrique, et plus particulier dans le conflit frontalier entre l’Erythrée et la République de Djibouti. Pour comprendre le conflit frontalier dans une région instable depuis les années 1950, revenant brièvement sur l’histoire de la formation des frontières des Etats postcoloniaux. L’Erythrée, ex colonie italienne, passée en 1941 à l’empire éthiopien, mais en 1962 elle est devenue la 14ème province d’Ethiopie sous l’empereur Hailé Sélassié. Elle est indépendante depuis le 28 mai 1993, et depuis cette date elle a eu des conflits avec ses voisins pour la délimitation de ses frontières. Sa création ne résulte pas d’un processus colonial européen, mais bien d’un autre processus : régional (de l’Ethiopie). La République de Djibouti est une ancienne colonie française dont les frontières résultent d’un accord avec les autres puissances coloniales européennes (France, Italie et Royaume Uni) et africaine (l’Abyssinie, qui est devenue l’Empire d’Ethiopie avec le règne de Ménélik II – 1844-1913, père de l’Ethiopie moderne).

 

La dispute porte sur une zone appelée Rais Doumeira et l’Ile Doumeira. L’objet de la dispute ne porte sur le contrôle de ses ressources naturelles. Mais elle se trouve dans une zone stratégique, surplombant le Bab El Mandab à la sortie de la Mer sur l’Océan Indien. Cette zone est située sur une route maritime importante entre l’Europe et l’Orient. Selon les publications et statistiques des organismes internationaux, plus de 10.000 bateaux naviguent l’année. C’est aussi une zone de transit du pétrole et du gaz, venant du Golfe pour les marchés européens. Depuis plus d’une décennie, différents conflits ont opposé entre les deux pays. Le premier intervient en 1996 à la suite de la publication d’une carte des frontières érythréennes, incluant selon une partie du territoire djiboutien, selon les autorités de la République de Djibouti. Mais c’est en 2008 que le niveau de tension monte et éclatent des affrontements armés. Ce conflit n’a fait qu’ajouter à l’instabilité de la Corne de l’Afrique. Il est mineur et n’affecte pas directement les intérêts des grands pays, tant occidentaux que ceux de la région et du monde arabe ; leurs diplomaties n’ont pas intervenu. La France n’a pas appliqué l’accord de défense, qui la lie à la République de Djibouti. Cependant elle a offert des services logistiques et des renseignements militaires à l’armée djiboutienne… C’est le Qatar qui avait proposé sa médiation en juin 2010 alors qu’il n’a pas le même poids et les mêmes que la France ou les Etats-Unis dans la Corne de l’Afrique. Les deux belligérants l’ont accepté : elle s’est concrétisée par le déploiement d’au moins 450 soldats qataris.

 

Dans cette crise du Golfe, l’Erythrée comme la République de Djibouti, ont manifesté leur appui à l’Arabie Saoudite ; rupture des relations diplomatiques pour le du premier et une réduction de ses relations diplomatiques dans le second. La présence de militaires qataris a évité des affrontements militaires de grande envergure, qui pourraient impliquer l’Ethiopie, ce qui compliquerait d’avantage la situation. La stabilité de la République de Djibouti est une préoccupation de la politique éthiopienne. Les négociations menées depuis cette présence n’ont rien abouti sur le plan diplomatique et politique entre les deux pays. Le retour des militaires du Qatar est analysé comme un renfort de ses frontières avec son voisin par peur d’une intervention militaire. Mais on peut voir aussi comme une sanction du Qatar aux deux pays de la Corne de l’Afrique pour leur appui à la politique de son rival.

 

Le président d’Erythrée, Issayas Afeworki.Le président d’Erythrée, Issayas Afeworki.

 

L’Erythrée est présentée de manière exagérée comme un Etat paria par les pays de la Corne de l’Afrique, accusée de soutenir les Tribunaux Islamistes en Somalie, de livrer des armes aux Tribunaux Islamiques alors qu’un embargo sur les armes a été voté au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais la résolution sur l’embargo des armes n’est pas respectée par les puissances étrangères, et les Etats-Unis en premier lieu, qui ont financé les chefs de guerre somaliens. Au fil du temps, ses relations avec les Etats-Unis ne sont pas déttertiorées sur différentes questions et spécialement sur le conflit somalien. Les Etats-Unis se sont appuyés sur l’Ethiopie, l’ennemie de l’Erythrée. La République de Djibouti serait le pays chouchouté par l’Occident et l’Ethiopie, dont elle sert depuis 1993 son accès à la mer. Depuis 2002, ce petit pays a accueilli d’abord des missions militaires et des forces spéciales des Etats-Unis dans la supposée lutte contre le terrorisme international et ensuite abrite des bases militaires, 3 actuellement (celles de la France, des Etats-Unis, 2002, et du Japon, 2011). D’ici la fin de l’année 2017, la première base militaire chinoise à l’étranger sera inaugurée. Et dans les cercles diplomatiques on évoque une base militaire saoudienne. Il ne faut pas oublier que l’OTAN a un bureau depuis 2013.

 

Quelle est la réaction de ce que Yoweri Museveni, président de l’Ouganda, a appelé le syndicat des Chefs d’Etat africains, alias Union Africaine ? C’est de la République de Djibouti qui a demandé aux instances dirigeantes de l’Union Africaine d’intervenir dans la crise. Et c’est d’abord par un communiqué que le Président de la Commission Africaine a affirmé «se tenir à la disposition à la disposition de Djibouti et de l’Erythrée pour les aider à normaliser leurs relations et promouvoir des relations de bon voisinage.» Ensuite l’Union Africaine a dépêché une mission d’observateurs sur le terrain. Mais que faut-il attendre d’une telle mission ? De 2008 à 2017, aucune décision n’a été prise par l’Union Africaine sur cette question ; elle n’a jamais un point de l’agenda de ses travaux. Donc que peut-on atteindre de la part de cette organisation continentale ? Si le président Djiboutien Ismaël Omar Guelleh semble privilégier une solution pacifique par l’intervention de l’Union Africaine, la position érythréenne est plutôt offensive sur le terrain. Le président Isaias Afwerki n’accorde aucune crédibilité à cette organisation ; et ce depuis qu’il avait critiqué le silence de l’ex Organisation de l’Unité Africaine (OUA) sur la question érythréenne lors de sa première participation au Sommet de l’OUA.

 

 

 

Mohamed Abdillahi Bahdon,

Doctorant en sociologie de l’éducation

 

 

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