EMMANUEL MACRON – Les grands défis civilisationnels ne sont pas là où vous les voyez…

On connaissait déjà « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » de l'ancien président français Nicolas Sarkozy. Et maintenant, il faut se souvenir aussi de « le défi de l’Afrique... est civilisationnel » de l'actuel président Emmanuel Macron. Entre les deux, il faudra bien chercher où est la différence...

 

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Il y a quelques années, à Dakar au Sénégal, le discours du président français Nicolas Sarkozy, avait suscité un tollé général en Afrique et bien au-delà. Il s’était en effet permis, parlant de l’Afrique, de dire sans aucune précaution langagière que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». C’était exactement le 26 juillet 2007. En Afrique tout comme en Occident, cette déclaration avait fait l’objet de vives polémiques. Sans que l’auteur, dont on pouvait supposer qu’au fond, il avait tout simplement mal dit ce qu’il voulait laisser entendre n’ait autrement cherché à repréciser le fond de sa pensée. Laissant ainsi à l’histoire et à l’appréciation des Africains une mauvaise image de sa personne et de son regard sur l’Afrique.

 

A l’avènement au pouvoir de François Hollande en 2012, le ton sur l’Afrique était devenu plus amène, et voire de trop parfois. D’autant plus qu’il faisait on ne peut plus attention aux petites phrases qui pouvaient partir comme des déclarations de guerre au sein de l’intelligentsia africaine. Qui pis est, quand elles étaient utilisées à mauvais escient.

 

A l’occasion du sommet du G20 à Hambourg en Allemagne, une vidéo du président Emmanuel Macron concernant son intervention sur l’Afrique a fait sans doute le buzz. Tant elle a beaucoup circulé en Afrique et cela en un temps record. Répondant à la question de Philippe Kouhon, journaliste à Afrikipresse, le chef de l’Etat français s’est lancé dans des déclarations qui méritent d’être analysées, la tête froide, comme on a coutume de dire en Afrique. Mais, à réfléchir à deux fois, même la tête trempée de glace, il y a de quoi être choqué par plus d’un propos.

 

Avant de revenir sur nombre de ces points qui doivent interpeller tout Africain, voici un large extrait de la transcription directe des propos d’Emmanuel Macron et de la manière la plus fidèle possible :

 

La question de Philippe Kouhon de la Côte d’Ivoire, Afrikipresse, est textuellement la suivante : « Euh…Le G20 vient de débattre du partenariat avec l’Afrique. On a vu le Plan Marshall avec l’Europe qui a coûté près de 150 milliards de dollars aujourd’hui pour une conversion. Euh…Concrètement, combien les pays du G20 Euh… sont prêts à mettre Euh… en tout cas dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique et quelle serait la contribution de la France ? ». Et Emmanuel Macron de lui répondre ceci :

 

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«Alors, je vais vous dire que je ne crois pas une seule seconde à ce genre de raisonnement.  Pardon d’être aussi direct. Il y a eu plusieurs enveloppes qui ont été données. Alors, vous savez, nous avons soit nous soit dans nos équipes des champions du monde de l’addition de milliards. Ça fait d’ailleurs des décennies qu’on vous promet des Plan Marshall pour l’Afrique et qu’on les a d’ailleurs décidé et fait. Donc, si c’était aussi simple, vous l’auriez constaté. Le Plan Marshall, c’était un plan de reconstruction… matériel, dans des pays qui avaient leurs équilibres, leurs frontières, leurs stabilités. Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel, aujourd’hui. Quels sont les problèmes en Afrique ?  Les États faillis, les transitions démocratiques complexes, la transition démographique qui est, je l’ai rappelé ce matin, l’un des défis essentiels de l’Afrique, c’est ensuite les routes des trafics multiples qui nécessitent des réponses aussi en termes de sécurité, et de coordination régionale : trafics de drogue, trafics d’armes, trafics humains, trafics de biens culturels et c’est le fondamentalisme violent, le terrorisme islamiste… Tout ça aujourd’hui mélangé, crée les difficultés de l’Afrique. En même temps nous avons des pays qui réussissent formidablement, un taux de croissance extraordinaire qui fait dire à certains que l’Afrique est une terre d’opportunités. Donc, Si nous voulons une réponse cohérente à l’Afrique et aux problèmes africains, nous devons développer une série de politiques qui sont bien plus sophistiquées qu’un simple plan Plan Marshall et des milliards accumulés. Partout où le secteur privé peut s’impliquer, il doit s’impliquer, nous devons l’orienter. C’est ce que nous nous sommes agréés avec la Banque mondiale. En matière d’infrastructures essentielles, d’éducation, de santé : là il y a un rôle pour le financement public et c’est dans ce cadre que nous devons agir. C’est notre responsabilité. En matière de sécurité, nous devons agir en lien avec les organisations régionales africaines. C’est ce que par exemple la France fait avec l’opération Barkhane au Sahel, mais plus largement à travers ce que nous avons installé dimanche dernier au G5 Sahel. Développement, sécurité…Et ensuite il y a une responsabilité partagée. Le Plan Marshall que vous voulez pour l’Afrique, c’est aussi un plan qui sera porté par les gouvernements africains et les organisations régionales. C’est par le biais d’une gouvernance plus rigoureuse, de la lutte contre la corruption, d’une lutte pour la bonne gouvernance, d’une transition démographique réussie. Quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider de dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien… »

 

A quelque chose près, on a l’impression de réentendre le même raisonnement concernant la désormais maladroite mais célèbre phrase du Discours sur l’Afrique de Nicolas Sarkozy. Avec cependant cette petite différence que les phrases d’Emmanuel Macron ont été mieux enrobées comme on ferait du contenu d’une pilule très amère dont on a la farouche détermination de faire avaler à quelqu’un. Or, à y regarder de près, les propos d’Emmanuel Macron vont bien au-delà de ceux que Nicolas Sakozy  a eus en son temps. Analysons-les, point par point :

 

D’emblée, il convient de faire remarquer que la question de notre confrère, Philippe Kouhon, est tout à fait mal tournée. C’est le moins qu’on puisse dire. Et il faut croire qu’il ne pense pas vraiment ce qu’il a dit, qu’il n’a fait que reprendre ce que certains Africains croient, et cela à tort: une thématique éculée des pays dit développés concernant l’« aide au développement ». Il serait du reste dangereux si des Africains qui sont censés éclairer les autres pensent que c’est l’Europe ou n’importe quelle région du monde qui va sauver l’Afrique. Il ne s’agit pas de conflit militaire mais de problèmes socioéconomiques. Chaque société produisant ses propres problèmes, c’est à chaque société aussi de produire ses propres solutions à ses problèmes à l’intérieur d’elle-même. Tout le reste n’est qu’un grand leurre. Les Africains doivent arrêter de penser que ce sont les autres qui viendraient les sauver ou les aider. Tout comme si les autres n’avaient pas de problèmes. Et pourquoi donc les autres viendraient les sauver ou les aider?

 

1 – Du défi civilisationnel de l’Afrique

 

Il est important de réécouter le président français : « Le Plan Marshall, c’était un plan de reconstruction… matériel, dans des pays qui avaient leurs équilibres, leurs frontières, leurs stabilités. Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel, aujourd’hui ». Le simple fait de penser et de dire cela, avec bien des sous-entendus nauséeux et nauséabonds en toile de fond, montre à suffisance ce qu’Emmanuel Macron pense de l’Afrique et des Africains. Mais les Africains n’ont cure de ce genre de rhétorique qui n’est, en définitive, qu’une antienne de la part de gens qui ne connaissent pas vraiment l’Afrique et qui aiment le plus souvent à se montrer disert sur ce continent. Les Africains en ont vu passer d’autres, et des plus grands…Voire !

 

Soyons clair. Il n’est pas interdit de parler franchement de la « question civilisationnelle » concernant l’Afrique. Encore faudrait-il que tout le monde s’accorde d’abord sur ce qu’on entend par « civilisation ». Sur l’avenir de l’Afrique, le débat doit exister intellectuellement. Et il existe déjà. Mais ce débat appartient aux Africains et à personne d’autre. Surtout pas à des gens qui se posent en donneurs de leçons. Il s’agit en effet d’un débat inévitable si l’Afrique veut renaître et avoir dorénavant voix au chapitre dans ce monde. Au risque de continuer à être sempiternellement infantilisé et méprisé. Ce n’est pas le fait de parler du défi civilisationnel de l’Afrique qui est gênant ou choquant en soi. Ce qui l’est plutôt dans les propos d’Emmanuel Macron et qui est par ailleurs dangereux, c’est précisément cette connotation « raciste » qui en découle, en ce qu’elle sous-entend une échelle ou une hiérarchie dans les civilisations. Les développements qui suivent sa vision du défi civilisationnel de l’Afrique en disent long. Et il en parle tout comme si l’Afrique était la seule région du monde aujourd’hui à avoir ce problème. Or, toutes les régions du monde sont confrontées actuellement à pareil défi. Y compris la France dans son entité territoriale et cela de manière bien plus acerbe et lancinante qu’il ne se pose à l’Afrique en réalité, à mieux y regarder.

 

2 – Des Plan Marshall pour l’Afrique

 

Les Africains n’ont jamais entendu parler d’un Plan Marshall tout autant qu’ils n’ont jamais vu nulle part sa mise en oeuvre en Afrique. Ils n’ont d’ailleurs jamais rien demandé pour être tout à fait honnête. Ceux qui ont souvent parlé et réclamé des Plan Marshall ne se trouvent uniquement que dans le personnel politique. Il reste cependant que le président français, Emmanuel Macron, devrait apporter des preuves et des détails à propos de ces fameux Plan Marshall qui ont été mis en œuvre en Afrique. Quitte à ce que les Africains interpellent – et s’ils sont encore vivants – leurs chefs d’Etat qui y ont été impliqués. Car ils sont légion les Africains qui ne savent même pas que quelque chose porte le nom de « Plan Marshall ».

 

3 – De la bonne gouvernance

 

Il ne faut jamais cesser de le répéter. Les Africains doivent cesser de croire que c’est en dehors de l’Afrique qu’ils iront chercher les solutions à leurs problèmes. Aucun pays, aussi grand et puissant soit-il, ne peut apporter des réponses adéquates aux questions ou problèmes d’un quelconque pays africain. Dans quel intérêt ? Les Africains doivent avoir l’audace de dire aux dirigeants des autres pays du monde de leur foutre la paix avec leurs dictateurs, leurs mauvais gouvernants, etc. C’est aux Africains et aux Africains seuls de s’occuper d’eux.  C’est aux Africains de savoir créer en interne les mécanismes et tous les moyens nécessaires susceptibles de contraindre leurs dictateurs, leurs mauvais gouvernants, etc. à se comporter tel que, collectivement, ils auront décidé de s’organiser en société.

 

4 – De la transition démographique

 

« Transition démographique » : les mots sont lâchés ! On veut peut-être dire aux Africains qu’on a là aussi décidé de la « transition démographique » comme on en a fait des Plan Marshall. L’Afrique a une longue histoire derrière elle, faite de plusieurs millénaires de marche, avant que bien d’autres ne se mettent en marche. L’Afrique n’est pas née d’hier. Elle marche avec le poids de son expérience. A son rythme ! Et rien, même pas les invasions successives, l’esclavage, la colonisation et tous les crimes contre l’humanité commis sans nombre dans ce continent ne l’ont empêché de continuer à marcher toujours. C’est que la civilisation africaine est fondée sur une philosophie qui prend en compte tous les équilibres nécessaires qui permettent à l’homme de continuer à marcher dans ce monde, à son rythme, même quand de partout l’on tente avec force de le freiner par tous les moyens.

 

Les Africains n’ont pas attendu l’avènement d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017 en France pour commencer à gérer leurs enfantements et leur démographie. Depuis des générations, et cela sans s’inspirer d’aucune civilisation au monde, ils n’ont de cesse de s’adapter aux contraintes nouvelles de leur milieu et à l’évolution de leurs réalités sociologiques et économiques. Ce n’est donc que pur stéréotype de dire, en généralisant, que « des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme ». Même dans les villages et les hameaux les plus reculés aujourd’hui en Afrique, ils sont de plus en plus rares les foyers qui ont «7 à 8 enfants par femme » comme Emmanuel Macron l’a laissé entendre. Tout comme si les enfants n’étaient uniquement qu’une affaire de femmes. Ce n’est pas avec un coup de baguette magique qu’un quelconque « Docteur Démographie » va opérer une « transition démographique » en Afrique. Tel un chirurgien procédant à l’ablation d’un kyste ou d’une tumeur. Et quand bien même de nombreux foyers auraient encore 7 à 8 enfants par femme, en quoi cela pose-t-il un problème civilisationnel? N’est-ce pas d’ailleurs à cause de cette même démographie que s’organise la nouvelle ruée des puissances économiques du monde entier sur l’Afrique maintenant ? Ce n’est point en critiquant vertement et en discriminant sans discernement la maternité en Afrique qu’on fera des Africains des adeptes de l’homosexualité. Loin s’en faut ! Ceux qui ont aujourd’hui plus de cinq enfants en Afrique, c’est moins l’immense majorité des paysans ou artisans qui sont confinés depuis toujours dans leurs campagnes et qui ne demandent rien à leurs Etats a fortiori à la France que les Chefs d’Etats et autres ministres, députés, et autres membres du personnel politique.

 

5 – Du terrorisme et tutti quanti

 

Le terrorisme moderne n’est pas né en Afrique, et il faut bien le dire. La France en particulier est d’ailleurs assez mal placée quand il s’agit de critiquer les dirigeants africains sur ce thème. Si on en est là, c’est aussi en bonne partie à cause des rançons des prises d’otages français et plus généralement occidentaux qui ont fortement alimenté l’industrie du terrorisme dans le Sahel. Et pour tout couronner, l’intervention de l’Occident – ou disons-le encore de la France – en Libye sous Mouammar Khadafi au mépris même des mises en garde et de la ferme opposition de l’Union africaine (UA) ont achevé de déstabiliser non seulement la Libye mais également le Mali. Ce qui a renforcé le terrorisme sous toutes ses formes dans le Sahel. Si le terrorisme a pris des proportions bien plus importantes aujourd’hui, ce n’est pas à cause d’un quelconque problème « civilisationnel » de l’Afrique. Il faudrait chercher les raisons ailleurs.

 

En somme, le discours d’Emmanuel Macron n’excepte pas cette attitude paternaliste et condescendante à forts relents néocolonialistes que prennent souvent les dirigeants occidentaux – et français en particulier – lorsqu’ils sont en face de dirigeants ou de problèmes africains. Quand il parle de « gouvernance plus rigoureuse », de « lutte contre la corruption », de « lutte pour la bonne gouvernance », le président français semble oublier que l’Europe n’est pas mieux que l’Afrique dans ce domaine. Et encore moins la France.  Enfin, cela dit, les Africains attendent d’en savoir davantage sur les fameux Plan Marshall que les Occidentaux ont « décidé et fait » en Afrique et où sont passés les milliards engloutis dont leurs équipes sont « des champions du monde de l’addition » toutes catégories confondues.

 

Au fait, il n’y a pas qu’une phrase qui pose problème dans ce discours qui s’articule autour du défi civilisationnel. L’ensemble se tient avec tous les autres développements. Emmanuel Macron montre bien qu’il ne croit pas en l’Afrique, ce qu’on peut comprendre aisément quand il évoque le « taux de croissance extraordinaire qui fait dire à certains que l’Afrique est une terre d’opportunités » et autres références susmentionnées. Il en a le droit. Comment diantre croire donc en un continent dont il affirme haut et fort, à tort et à raison, que ses dirigeants et ses élites ont transformé en un puits sans fond qui engloutit des milliards et des milliards sans produire du développement? Ou disons-le carrément: sans produire de la « civilisation ». Mais qu’il se le tienne pour dit : si les Français l’attendaient – ce dont on est en droit de douter aussi -, les Africains, eux, ne l’attendent nullement et sur aucun plan quant à leur avenir. Ils savent depuis longtemps déjà que personne ne développera l’Afrique à la place des Africains. Il appartient aux Africains de croire en leur continent et non pas à des non Africains de se mettre à leur place. Au risque même de s’entendre toujours rappeler, sans preuves qui pis est, l’addition de milliards que l’Occident leur a déversés, mais jamais de soustraction ou de multiplication. Et c’est tout seuls que les Africains relèveront leur défi civilisationnel. Il faut vraiment que toute l’humanité soit amnésique pour laisser des gens parler de civilisation en des termes aussi souvent méprisants vis-à-vis de ce continent sans se regimber contre, alors qu’elle doit tous les fondements de ses civilisations actuelles à cette même Afrique. Car sans l’Afrique, il n’y aurait point du tout deux civilisations au monde. A commencer par la civilisation occidentale, c’est-à-dire celle qui a le plus hérité d’elle. Dont acte !

 

Marcus Boni Teiga

 

 

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