AFRIQUE – Pourquoi il faut fédérer les Etats du continent…

 

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Des indépendances à nos jours, le constat est on ne peut plus clair qu’aucun pays africain n’a réussi à asseoir un état de type moderne, c’est-à-dire un état fondé sur «la personne morale, la règle de portée générale et impersonnelle et la démocratie majoritaire*1». Les facteurs endogènes, notamment culturels, n’expliquent pas à eux seuls cet état de fait.

 

Avant d’arriver au stade où ils en sont, les pays qu’on qualifie généralement de grandes démocraties occidentales ont dû dépasser les mêmes écueils que connaissent aujourd’hui l’Afrique. A quelques exceptions près, notamment le fait que l’Afrique n’a pas encore connu sa révolution industrielle. Elle n’a pas encore non plus connu sa lutte des classes. Malgré d’importantes richesses dont recèlent son sous-sol et son énorme potentiel économique, elle reste au stade primaire de son processus de développement. Pour une large part, son économie demeure tributaire de l’agriculture. Une agriculture restée malheureusement toujours à l’âge de la houe et de la daba et qui emploie la grande masse, faute d’un secteur industriel pour résorber  trop plein de paysans ou de terres appauvries, ou de jeunes a fortiori.

La lutte des classes capable de par la prise de conscience des enjeux collectifs de  dépasser les considérations sectaires apparaît comme une notion abstraite. L’appartenance à une ethnie, à une communauté, à une région devient par voie de conséquence le meilleur refuge. L’instinct grégaire aidant.

 

Le passage de toute société du système de pouvoir traditionnel à un état moderne procède en effet d’un long processus que les peuples africains n’ont entamé qu’au lendemain de la décolonisation. Avec les tribulations des jeunes Etats en construction que l’on connait : les instabilités politiques chroniques, la monopolisation du pouvoir, l’expression des réflexes communautaires ou ethniques, les rébellions des minorités. Toutes choses qui caractérisent les nations inachevées.

 

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Inventer un autre modèle de démocratie et de gouvernance

 

Pour ériger des Etats modernes à l’image de l’Occident, il faudra sans doute encore plusieurs décennies aux pays africains. Cela ne peut se faire que dans un processus évolutif qui sera certes lent, mais au cours duquel il est nécessaire que les barrières ethniques et linguistiques disparaissent au profit d’une société civile aux intérêts plutôt catégoriels. En d’autres termes, tant qu’il ne va pas se former des couches socioprofessionnelles les plus larges possibles qui partagent des visions propres, il sera inimaginable d’asseoir des Etats démocratiques dans des contextes où les solidarités ethniques, communautaires ou régionales valent plus que des intérêts de classes sociales.

 

Dans les pays qu’on appelle « grandes démocraties » dont s’inspirent la plupart des pays africains, ce sont ces classes sociales qui, fort des intérêts communs qu’elles avaient à défendre, ont non seulement fait avancer la vie démocratique mais permis aussi aux institutions républicaines de jouir de la « personne morale la règle de portée générale et impersonnelle  et la démocratie majoritaire*2 »

En dépit des mutations démocratiques engagées à la fin des années 80 en Afrique, il n’est un secret pour personne qu’elles sont loin d’avoir atteint cet idéal. Seules les institutions qui en sont issues donnent l’apparence que la démocratie majoritaire fonctionne à merveille. Mais en fait, il ne s’agit que d’un vernis démocratique dont la moindre écorchure révèle l’ampleur de l’escroquerie à la fois intellectuelle et sociopolitique.

 

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A l’évidence, les partis politiques qui sont censés animer la vie démocratique naissent et évoluent en se servant de supports ethniques, communautaires ou « raciaux » sans être véritablement des partis nationaux même lorsqu’ils essaient de se conformer à la loi. Il va sans dire que lorsqu’ils accèdent au pouvoir seuls ou aux moyens d’alliances circonstancielles, ils sont perçus comme exerçant non pas le pouvoir collectif mais le pouvoir d’une ethnie, d’une communauté ou d’une catégorie socioprofessionnelle à laquelle le chef est identifié. Un pouvoir qui exclut ipso facto les autres de la gestion des ressources et des moyens de l’Etat.

Au demeurant l’élection d’un chef d’Etat ou d’une majorité parlementaire tient rarement d’un projet concret et rassembleur que de l’origine, du charisme ou de la fortune de la personne, dans des conditions qui généralement n’en suscitent pas moins frustrations au sein des autres composantes nationales.

 

En attendant donc que le temps et les moyens permettent de se doter de ces atouts sur lesquels reposent les démocraties occidentales, il y a certainement lieu de repenser la notion d’Etat-Nation en Afrique, et partant de démocratie. En y intégrant des concepts et éléments socioculturels propres au continent africain.

Comme on l’a vu depuis quelques années, les mécanismes démocratiques inspirés de l’Occident se sont révélés inadaptés aux différents pays africains. Car dans leurs fondements, ils ne prennent pas en compte les réalités sociales séculaires. En effet, les liens claniques, tribaux, ethniques, voir régionaux sont si forts qu’il est inconcevable pour les communautés à la base que quelque intérêt puise se mettre au-dessus. D’où l’impérieux devoir pour les dirigeants de chaque Etat d’éduquer et de sensibiliser leurs concitoyens aux questions relatives à l’unité et à la fédération des Etats des différentes régions du continent qui apparaît comme la seule alternative susceptible d’offrir le plus de chances de développement à l’Afrique et aux Africains. Et ce type de fédération devrait pouvoir conduire des pays à s’agréger indifféremment des régions du continent auxquelles ils appartiennent. Voire !

 

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Tirer les leçons des expériences du passé

 

Il est unanimement admis que les réformes démocratiques qui ont fait passer nombre de pays africains du système de parti unique au multipartisme au début des années 1990, se sont faites au pas de charge. Dans une atmosphère de contestation sociopolitique et économique et parfois de quasi insurrection sur fond de violences.

 

Contraints à ces réformes, les tenants des anciens régimes  et ceux qui aspiraient à diriger les nouveaux régimes ont occulté le débat de fond  sur le modèle démocratique qui devait précéder les mutations politiques à proprement parler et la mise en place des institutions républicaines. La transplantation de modèles occidentaux était donc la solution la plus facile mais la plus onéreuse, puisqu’elle correspond à un environnement politique, social et économique aux antipodes des réalités africaines. Même si les principes qui fondent tout Etat  démocratique sont universels et valent tout autant en Occident qu’en Afrique ou ailleurs.

 

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Après 26 ans d’expérience de renouveau  démocratique dans maints pays du continent, le recul commande que l’on se tourne à présent vers les systèmes endogènes du passé afin de puiser au tréfonds ce qu’il y a de meilleur pour réaliser une greffe avec l’apport de l’Occident, en vue de construire des Etats africains modernes et viables. Dans cette perspective, aucune piste de réflexion ne sera de trop.

Autrefois, dans tous les grands ensembles de l’Afrique, ont vécu des peuples Noirs avec des sociétés plus ou moins organisées, aussi différentes les unes que les autres, même si elles gardent un fond culturel commun, qu’elles soient des sociétés monarchiques ou non. En tout cas, les sociétés africaines avaient des institutions sur lesquelles reposaient la vie de la communauté, et elles étaient fort bien respectées.

 

Hormis les grands royaumes et empires que l’Afrique précoloniale a connus et où la démocratie n’était pas toujours la mieux partagée, on a tendance à oublier les peuples dits sans monarchies dont le caractère éminemment démocratique du mode d’organisation a été authentifié par plus d’un. Sans être une forme achevée d’organisation politique, sociale, économique et de gestion du pouvoir – aucun ne l’est soit dit en passant- elle peut bel et bien inspirer nos jeunes démocraties.

Toujours est-il que dans la plupart de ces sociétés, les règles coutumières s’imposent à tout le village indépendamment de l’appartenance tribale des individus. Elles fonctionnent comme une règle de portée générale et « impersonnelle ».

 

En effet, contrairement à ce qu’on peut penser du refus des peuples africains à accepter « la règle de portée générale et impersonnelle*3 » ou du manque de légitimité des pouvoirs publics, c’est-à-dire des institutions de la République, cet état de fait est plus souvent inhérent au manque de légitimité populaire du premier magistrat du pays qu’à des réalités socioculturelles propres à l’Afrique. Or, en pratique, force est de reconnaître qu’en Afrique, les élections présidentielles en particulier – du fait que le président de la République concentre tous les pouvoirs ou presque entre ses mains – sont la plupart du temps loin d’être justes, transparentes et démocratiques. C’est le moins qu’on puisse dire. Lorsqu’elles ne sont pas truquées d’avance à partir de l’établissement des listes électorales et des cartes d’électeurs, l’éviction grâce à des subterfuges constitutionnels de certains candidats ; elles le sont a posteriori par des hold-up électoraux auxquels participent malheureusement certaines institutions de la République. Il va donc de soi que dans ces conditions, les pouvoirs publics qui découlent de ce processus manquent de légitimité auprès des citoyens qui ne se reconnaissent pas à travers les gouvernants.

 

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Les jeunes : clé de l’avenir de l’unification de l’Afrique

 

Si pour Thierry Michalon, « la démocratie consiste avant tout dans la reconnaissance sans fard des conflits collectifs réels qui traversent le corps social*4 », il n’en demeure pas moins vrai que le consensus est la meilleure façon de gérer ces conflits collectifs. A moins maintenant d’explorer d’autres modèles qui tiennent compte des éléments socioculturels endogènes, le salut de l’Afrique dans la construction des Etats-Nations ou des Etats modernes, ne peut venir que de l’Union africaine. Seulement dans la perspective où sa concrétisation engendrera un ensemble d’Etats fédérés avec un sentiment supra-national, où les intérêts ethniques, communautaires, régionaux ou « raciaux » vont disparaître pour laisser prospérer l’appartenance à une identité collective ou à une Nation. Comme cela s’observe d’ailleurs lorsqu’il s’agit de compétitions sportives ou de questions d’intérêt continentales. Seulement voilà : la réalisation de l’Union africaine est une œuvre de longue haleine qui commence à faire place à bien des doutes, et les pays africains doivent continuer à évoluer dans les limites de leurs frontières actuelles pour avancer vers un horizon de l’unification qui semble bien reculer à mesure qu’ils avancent. Avec ce choix dorénavant cornélien : essayer des modèles démocratiques originaux ou poursuivre leur petit bonhomme de chemin avec ceux qu’ils ont calqué de l’Occident.

 

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Il importe maintenant que la réflexion et l’ingéniosité de penser à d’autres alternatives démocratiques typiquement africaines face aux aléas de la redémocratisation à l’occidental du continent devienne des réflexions quotidiennes. Peu importe qu’elles soient ou non à la hauteur  des formules juridiques qui existent déjà et qui nous rendent si fainéants au point de ne pas explorer d’autres voies dans ce domaine. Elles auraient au moins le mérite d’exister et d’être améliorées au fil des années. Jean-Jacques Rousseau disait fort justement que : « il est pour les nations comme les hommes un temps de maturité qu’il faut attendre  avant de les soumettre à des lois : mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile à connaître, et si on la prévient l’ouvrage est manqué *5».

 

Pour que l’ouvrage démocratique africain n’obéisse pas éternellement au jeu de la balançoire, les jeunes portent la lourde responsabilité d’inventer l’Afrique de demain, afin que même si elle continuait à bénéficier de la solidarité étrangère, qu’elle n’en soit pas dépendante et dépasse les derniers écueils pour accomplir son unité économique et politique, à travers une FEDERATION DES ETATS D’AFRIQUE ou deux tout au plus à défaut. Mais cette Afrique-là ne sera jamais une réalité tant que tous les jeunes qui incarnent la force du présent et l’espoir de demain ne s’uniront pas pour s’investir dans son développement avec la volonté politique, le courage et la ténacité dans l’action, l’esprit de sacrifice et l’abnégation qui ont fait défaut jusque-là.

Hésiter à y consentir, ce n’est pas seulement se résigner à l’afro-pessimisme et à voir l’Afrique ployer éternellement sous le faix de fléaux de tout acabit, c’est surtout renoncer à tout redressement de la situation politique, économique et sociale. Autrement dit, à tout développement en phase avec l’évolution du monde moderne.

 

Il est vrai malheureusement que, comme par effet de vases communicants, le nombre de jeunes qui prétendent conduire le destin du continent africain et qui emboitent le pas aux dirigeants vomis, dépasse de loin celui de ceux qui se battent inlassablement pour l’émergence d’une autre Afrique : l’Afrique unie, forte et prospère. Seulement, il ne faut pas désespérer que cette propension soit inversée au fil des années, en attendant que la providence ou un sursaut de conscience généralisée fassent naître enfin dans tous les pays une nouvelle génération de vrais leaders.

 

Tant que les pays africains n’auront pas les moyens économiques de leurs politiques, la démocratie à l’Occidentale restera un leurre. Un luxe ! Car cela reviendrait à construire des  gratte- ciels sur du sable mouvant. Lesquels vont toujours s’effondrer au moindre coup de vent, entraînant de facto un éternel recommencement. Telles qu’elles se présentent aujourd’hui, les « démocraties nouvelles ou rétablies » en Afrique ne sont que des « démocraties à prébendes » au sens le plus large du terme, bien entendu.

 

Marcus Boni Teiga

 

 

*1 – Thierry Michalon, L’Afrique au défi de l’Etat pluricommunautaire, le Monde diplomatique mars 2004 –page16-17

 

*2 – Idem

*3 – Idem

*4 – Idem

 

*5 – Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Editions Flammarion, 2011

 

 

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