ALGERIE – Un résistant, patriote et homme d’Etat nommé Mohamed Boudiaf

En dépit de son passage assez bref à la tête de l’Algérie, Mohamed Boudiaf aura laissé un souvenir indélébile dans la mémoire de beaucoup de ses compatriotes et autres africains, voire hors du continent africain. Ce fut en effet à lui que revint la lourde mission d’assumer le pouvoir après la démission du président Chadli Benjedid. Sous la poussée des victoires électorales du Front islamique du salut (FIS) qui engendrèrent le blocage du processus électoral par l’armée.

 

Mohamed Boudiaf, ancien président de l'Algérie assassiné le 29 juin 1992.Mohamed Boudiaf, ancien président de l’Algérie assassiné le 29 juin 1992.

 

Le 29 juin 1992 à Annaba, tandis qu’il animait une conférence avec des jeunes, le président de l’Algérie (Haut Comité d’Etat) fut assassiné en plein discours et en direct à la télévision. L’auteur de cet assassinat, un de ses propres gardes du corps, fut identifié et nommé Lambarek Boumaarafi, sous-lieutenant et membre du Groupe d’intervention spécial (GIS). Mais l’enquête ne dira pas à l’opinion publique les motivations réelles et profondes de cet élément de la sécurité ayant choisi de tuer son président qui avait pourtant à cœur le redressement de son pays. En tirant sur lui presque à bout portant et en le tuant sur le champ par la même occasion. Après avoir jeté une grenade pour faire diversion, afin de viser sa cible. Un coup savamment monté et bien exécuté de manière professionnelle qui laisse courir encore beaucoup de soupçons et de doutes sur les conclusions de l’enquête diligentée en son temps par l’armée. Pendant cette difficile transition, la présidence de Mohamed Boudiaf n’aura duré que cinq mois et 13 jours.

 

Boudiaf, un nationaliste et résistant

 

Mohamed Boudiaf naquit à Ouled Madi dans l’actuelle wilaya (province) de M’Sila en Algérie le 23 juin 1919. A la fin de ses études, il devint fonctionnaire dans l’administration coloniale de l’époque en 1942. Le nouveau commis aux écritures au service des Contributions à Jijel a commencé à exercer pendant que l’ancienne métropole subissait peut-être pas qu’il la guerre.  Et il y sera embarqué. Comme nombre de ses compatriotes issus des colonies, il se retrouvera dans la Deuxième Guerre mondiale. En qualité d’Adjudant. Les archives mentionnent notamment sa participation à la bataille de Monte Cassino sur le front italien où il est envoyé.

 

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la situation en Algérie fait parler de Mohamed Boudiaf. L’indignation que souleva ce qui est dorénavant connu sous le nom des « massacres de Sétif » le conduit en 1945 à se rapprocher d’autres compatriotes aux idées nationalistes. Il va alors intégrer d’abord le Parti du peuple algérien (PPA) fondé et dirigé par Messali Hadj. Mohamed Boudiaf était un homme déjà aguerri par son expérience militaire de la Deuxième Guerre mondiale. Dans le combat pour l’indépendance de son pays, il est reconnu pour être l’un des artisans d’un autre mouvement, à savoir le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Et surtout de sa branche armée secrète : l’Organisation spéciale (OS). Mais l’administration coloniale décapite cette dernière et les membres jugés et condamnés. Par contumace. S’ensuivirent deux années d’activités militantes en France.

 

Quand Mohamed Boudiaf revint au bercail c’est pour engager la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie. Avec une dizaine de compagnons, ils furent les initiateurs du mouvement historique qui allait conduire le pays à son accession à l’indépendance. Il s’agit en l’occurrence du Front de libération nationale (FLN). Mais il fallut d’abord se battre. Et Mohamed Boudiaf n’eut de cesse de se battre dans différentes organisations. Il fut tour à tour président du Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), Coordonnateur général du « groupe des 22 », membre du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA).

 

Le cours de la lutte prendra un nouveau tournant lorsqu’il fut arrêté par l’administration française avec nombre de ses compagnons. Et ce fut de sa détention où il continue d’être le responsable en charge de la section FLN de France qu’il se vit nommé ministre d’État au sein du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) en 1958. Et trois ans plus tard, il en devint le vice-président. Faisant suite aux accords d’Evian entre le gouvernement français et les nationalistes algériens, Mohamed Boudiaf fut libéré en 1962, année à laquelle l’Algérie accéda à l’indépendance.

 

Boudiaf, le politique

 

Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie en 1962, les divergences commencèrent à s’exprimer entre les différents leaders du pays. Entre Ben Bella notamment et Mohamed Boudiaf. Ce dernier ne tarda donc pas à entrer en opposition et à créer son propre parti, le Parti de la révolution socialiste (PRS). Le régime de Ben Bella qui souffrait la contestation le fit arrêter et détenir dès 1963 dans le Sud de l’Algérie. A sa libération, le régime le condamna à mort. Ce qui l’obligera à prendre le chemin de l’exil. Après quelque temps passé en France, il s’installa alors au Maroc.

 

La gestion chaotique du pays par les régimes successifs qui conduit aux élections 12 juin 1990 vit l’émergence du Front islamique du salut (FIS). Le raz-de-marée du parti islamiste commença avec les élections communales. Sur les 953 communes, il remporta 1539 et 32 wilayas, avec 54% des suffrages exprimés. Aux législatives du 26 décembre 1991, il rafla 188 sièges sur 231 dès le premier tour avec 82 % des voix, distançant de très loin et laissant ainsi le Front des forces socialistes (FFS) avec 25 sièges et le Front de libération national (FLN) avec 15 sièges, cependant que quelques candidats indépendants enregistrèrent 3 sièges. Les prêches incendiaires des leaders du FIS, en l’occurrence Abassi Madani et Ali Belhadj étaient déjà passés bien avant auprès des Algériens que les différents scandales politiques avaient détournés des partis traditionnels du pays au profit d’un nouveau Front islamique du salut plus conquérant. Son objectif final: la création d’un État islamique.

 

Face à cette situation qui annonçait la victoire sans appel du FIS, le président Chadli Bendjedid prit la seule décision qui restait à prendre afin de bloquer le processus électoral dont l’issue était déjà évidente pour tout le monde. Il démissionna11 janvier 1992 sans doute contraint par l’armée, en lui laissant alors la voie libre de gérer la situation. Comme il fallait s’y attendre, cela conduisit à la dissolution de toutes les assemblées que dirigeaient déjà le parti islamique, l’arrestation de ses dirigeants et la dissolution du parti lui-même.

 

En réponse à ces mesures, les islamistes réagirent violemment. Ils mirent en action deux de leurs mouvements armés pour affronter l’armée nationale. Il s’agit du Mouvement islamique armé (MIA) et Groupe islamique armé (GIA). Le premier avait pris ses quartiers dans les montagnes du pays tandis que le second opérait dans les agglomérations urbaines. C’est donc dans ce contexte de terreur que les chefs appelèrent Mohamed Boudiaf au secours de l’Algérie en pleine crise. Ce fut, entre autres, les généraux de l’armée comme Nezzar, Belkheir, Toufik, Smain Lamari, Mohamed Lamari qui réussirent à convaincre Mohamed Boudiaf de rentrer de son exil marocain pour conduire la difficile transition en Algérie.

 

Depuis longtemps, l’armée tenait déjà le pays en sous-main et pensait continuer à le faire ainsi aussi longtemps que possible. Mais c’était se tromper sur le compte de Boudiaf. Au-dessus de la mêlée depuis son exil, l’homme était tout aussi loin des clivages politiques et régionaux. La stature du nouveau président de l’Algérie et son intégrité vont l’aider à contenir la pression des islamistes. Cela réglé, l’homme providentiel des militaires cherchera ensuite à s’attaquer à la gestion du patrimoine commun. Car il est convaincu que c’est ce qu’il qualifia de « mafia politico-financière » qui est à l’origine de la montée du FIS. Il apparaissait pour lui na nécessité d’une nouvelle gouvernance à laquelle ni le FLN ni le FIS ne répondait. Le pays avait besoin d’autre chose, d’un nouveau projet de société et il fallait donner au peuple l’opportunité de le proposer pour contrer l’islamisme ambiant. On notera d’ailleurs plusieurs divergences entre les chefs de l’armée et Boudiaf.

 

ACTU mohamed-boudiaf

 

Boudiaf, l’homme d’Etat et l’homme d’honneur

 

Plusieurs proches de l’ancien président algérien ont eu à mentionner de profondes divergences avec les militaires qui l’avaient fait renter pour gérer la crise, après avoir poussé le président Chadli Benjedid à démissionner. Tout avait commencé par l’adresse à la nation qu’on avait préparée à son intention dès son retour au pays et qu’il refusa pour lire son propre texte. Puis, il s’attaqua à la corruption une fois au pouvoir. Avec la ferme volonté de réformer les institutions et de punir les acteurs de prévarications.

 

De toutes les causes supposées du drame qui intervint ce fatidique jour du 29 juin 1992, beaucoup évoquent ses relations avec le Maroc. Certaines sources ont, en son temps, laissé entendre que des chefs de l’armée n’avait pas vu d’un bon œil le voyage de l’ancien exilé marocain à Kenitra pour des raisons de famille. Lesquels lui avaient par ailleurs, faute de l’en empêcher plutôt déconseillé toute rencontre avec des officiels à l’occasion. Mais Boudiaf n’aura pas en tout cas obtempéré, puisqu’il rencontra et s’entretint avec feu le roi Hassan II lors dudit voyage. Autre chose : on lui prêta de vouloir sacrifier le Sahara occidental dont on sait combien cette affaire constitue une source de crispation des relations entre l’Algérie et le Maroc. La question est si sensible qu’elle continue d’empoisonner les relations entre les deux voisins.

 

Toujours est-il que l’assassinat du président Mohamed Boudiaf sonna le glas d’un changement profond qui était en train de poindre avec son accession à la tête du Haut Conseil d’Etat. Ainsi sonna le réveil des islamistes en Afrique. L’Algérie connaîtra alors une véritable traversée de la terreur.

 

Par Adul Yazid

 

 

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