ARGENTINE – A la recherche de ses « Afro-argentinos » et de sa mémoire volontairement amputée

L’Argentine a voulu effacer une partie de sa mémoire historique en tentant de renier pendant longtemps l’existence des Noirs argentins qu'on appelle les « Afro-argentinos ». Mais l’Histoire est toujours têtue. Et ce pays d’Amérique du Sud doit aujourd’hui admettre que les Afro-argentins font partie intégrante de l’Histoire de l’Argentine.

 

Mais ou menos de 60 kms de Buenos AiresUne famille argentine à environ 60-70 Kms de Buenos Aires recevant l’équipe du film Tango Negro.

 

Comme beaucoup d’autres pays d’Amérique du Sud, l’Argentine a vu débarquer sur ses rivages beaucoup d’esclaves en provenance d’Afrique. Le pays fut même l’une des plaques tournantes et des destinations privilégiées à une certaine époque de ce commerce. Et compte tenu des statistiques relatives au nombre d’arrivants, il était inimaginable de ne plus trouver trace de cette migration.

 

Pourtant… Et pourtant, une certaine classe politique bien-pensante a cru devoir renier l’existence des descendants de ces anciens esclaves ainsi que des différents métissages qu’ils ont engendrés dans le pays. Le déni national, comme on l’appelle, fut même une ligne de conduite politique. Si la nation argentine ne se voulait pas aryenne à l’image de la conception hitlérienne de la race, elle n’a pas moins compté des hommes politiques aussi racistes que Domingo F. Sarmiento, ancien président argentin de 1868 à 1874.

 

Il y a seulement cinq ans que l’Argentine a commencé par réviser son histoire pour admettre que l’Argentine comptait bel et bien des Afro-argentins descendant d’esclaves plutôt que récents migrants venus d’Afrique. Il aura fallu un recensement de cette population pour que tous les Argentins voient en face la réalité noire qu’ils se refusaient à admettre sous leurs yeux. Car on ne peut pas raisonnablement, après plus de quatre siècles de métissage entre Blancs et Noirs, renier cette réalité sociologique.

 

Quand les archives parlent…

 

Comme un pied de nez à l’histoire, les archives de l’Argentine révèlent que la mère de celui qui fut son premier président, en l’occurrence Bernardino Rivadavia ( 8 février 1826 au 7 juillet 1827), était bel et bien noire. A l’appui, les différents sarcasmes dont il faisait l’objet de ce fait de la part de ses adversaires politiques qui l’avaient par conséquent baptisé « docteur chocolat ».

 

 

Bernardino Rivadavia, le premier président de l'Argentine surnommé "docteur chocolat" parce que sa mère était Noire.Bernardino Rivadavia, le premier président de l’Argentine surnommé « docteur chocolat » parce que sa mère était Noire (Photo: Wikipédia).

La présence des Noirs en Argentine n’est en rien le fait de l’immigration récente. Cette dernière est d’ailleurs moindre par rapport à celle qui remonte à un passé plus ancien avec l’esclavage. Débarqués soit directement sur les côtes d’Argentine soit indirectement via le Brésil, l’Argentine a accueilli en son temps un grand nombre d’esclaves venant pour la plupart d’Afrique de l’Ouest. Mais il y a eu d’autres esclaves aussi originaires d’Afrique centrale et australe.

 

Grosso modo, les chercheurs et autres spécialistes s’accordent à dire qu’au plus fort du trafic des esclaves, la capitale de l’Argentine (Buenos Aires) comptait plus de 30% de population d’origine africaine et plus de 50% dans certaines provinces.

 

Où sont passés les Afro-argentins ?

 

La question des Afro-argentins est une controverse de longue date. S’ils sont moins visibles que dans d’autres pays d’Amérique Latine, ils n’ont pas totalement disparu.

 

Il y a deux phénomènes que les historiens avancent souvent pour expliquer la diminution disproportionnée de la population noire en Argentine. Il s’agit des guerres d’indépendance et de la maladie. Dans le premier cas, des sources historiques concordantes attestent que les Noirs étaient massivement envoyés sur les premières lignes au cours de ces guerres. Dans le second, la fièvre jaune portène de 1871. Mais ces deux explications ne suffisent pas. Et il faut également ajouter, dans une moindre mesure, le métissage qu’une certaine conscience argentine a eu du mal à accepter et à révéler. Il aura fallu un dernier test ADN sur la population en 2001 pour apporter cette autre explication.

 

Tango Negro

 

Sur des documents officiels de Buenos Aires, les choses commencent à évoluer un peu. On voit désormais apparaître l’histoire noire du Tango. Jusque-là occultée, elle revient au grand jour.

 

Affiche Tango Negro (1)

Pour Dom Pedro, célèbre cinéaste et producteur du film « Tango Negro », il faut restituer la vérité historique. Elle est indissociable de la présence des Noirs en Argentine, surtout lorsqu’on parle de Tango. Et Dom Pedro de déclarer : « Comme vous le savez, pour occulter les racines noires du Tango, il fallait absolument faire croire au monde entier qu’il n’y a jamais eu des Noirs dans ce pays ! Par conséquent, puisque les deux sont liés, ils ne pouvaient admettre, d’un côté, la présence de l’héritage noir dans cette musique et, de l’autre, nier l’existence des Africains Noirs dans ce pays ! L’omission des deux était, pour eux, la seule stratégie valable… Et ils ont pris la décision de réécrire l’histoire du pays en éditant des manuels scolaires allant de la maternelle à l’Université, voilà comment ils avaient falsifié l’histoire du pays. Mais, au fil du temps, on s’est aperçu que leur piège, qui avait fonctionné des années durant, ne prend plus ; la trappe semble rouillée et les langues se délient peu à peu.

Aujourd’hui la jeunesse argentine ou, plus largement, de la Rio del Plata s’active à casser tous ces tabous dans lesquels leur passé les avaient enfermés. Ainsi, chacun de tous ces jeunes va à la recherche de ses racines afin de mieux se situer dans l’Histoire de leur pays. Et c’est aussi les débats en vogue dans de nombreuses Universités de la région. « Combien de Blancs ont des figures de Nègres ? » Cette question est posée dans le film ; ce qui en dit long ».

 

Le pays, et surtout sa jeunesse, semble plus disposé à revisiter son Histoire. sans plus rien occulter ni amputer volontairement. C’est déjà un premier pas vers une catharsis collective. Il faut donc espérer que les recherches à venir apportent une meilleure connaissance de l’Histoire du pays en général, et en particulier celle de sa population d’origine africaine.

 

Par Alan Buster

 

 

A lire aussi:

 

Exclusif : Baila Ndiaye premier Sénégalais inventeur d’une voiture se dévoile

 

Une Amazone nommée Calixthe Beyala

 

Martin Luther King : La voix qui résonne encore

 

MUSIQUE – LEILA CHICOT : « En tant qu’Afro-caribéenne, il est toujours particulier pour moi de revenir sur la terre-mère »

 

ERNEST PEPIN – Une grande figure de la littérature francophone et caribéenne

 

MUSIQUE – Medhy Custos : « La musique contemporaine afro-caribéenne prend sa place dans le monde…»

 

MUSIQUE – Stromae, de la belgitude à ses origines africaines

 

PRIX FETKANN ! Un prix littéraire pour transcender l’esclavage

 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>