ETHIOPIE – Asmelash Zeferu, l’autodidacte éthiopien qui rêvait de son premier avion

 

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En 2014, je remporte un prix à un festival documentaire, un ticket Qatar Airlines pour la destination de mon choix. Je choisis l’Éthiopie. Toujours à l’affût de tout ce qui a trait à la création et la débrouille en Afrique, je tombe vite sur un homme en train de construire son avion à grand coup de débrouille et recyclage. Tout de suite, j’aime l’idée décalée de donner un autre sens à ce ticket d’avion pour aller à la rencontre d’une personne suffisamment passionnée, ou timbrée, pour galérer vers son rêve de s’envoler un jour. C’est ainsi qu’Asmelash accepte de partager les dernières semaines de préparatif avant son vol d’essai.

 

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Asmelash est né dans le Tigré pendant la guerre et la famine. En quête de paix et d’éducation, la famille crapahute de villes en villes pour se réfugier à Awassa, dans le sud du pays, avant de s’installer définitivement à Addis-Abeba. Dans ce Tigré funeste, le souvenir d’enfant qu’Asmelash gardera c’est l’émerveillement de voir pour la première fois un avion, un petit avion de la Croix Rouge. À ses yeux, ces étrangers venus à la rescousse sont des héros, et à partir de ce jour il ne rêve plus que d’une chose : devenir pilote. Mais voler reste un rêve familial initié par son père, Aymut, qui construit toute la structure d’un avion à Awassa. Pas d’ailes ni de moteur, mais un cockpit comme air de jeu. Vient ensuite le tour du frère aîné qui se lance dans une construction similaire, avant de laisser place à Asmelash.

 

Malgré un parcours scolaire sans faute, Asmelash est recalé au concours d’entrée d’Ethiopian Airlines, pour un centimètre de taille. À l’entretien il leur jure en réponse que rien ne peut l’empêcher de voler. Et c’est ainsi que pour les quinze années suivantes, il dévore les manuels d’aviation et ebook, regarde en boucle les tutoriaux youtube au cybercafé, pour progressivement s’auto-former à la construction d’un avion. Une fois confiant sur ses bases, il démissionne de son poste dans la santé publique pour se lancer dans l’étape tant attendu : la construction.

 

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Les tribulations d’Asmelash

 

Construire un avion à Addis, passe d’abord par un état des lieux des ressources disponibles dans Merkato, le plus grand marché à ciel ouvert d’Afrique. C’est des heures à s’aventurer dans ce labyrinthe d’ateliers informels, de dédales frénétiques, pour dénicher les bons composants. Mais en creusant un peu sous cette apparence chaotique, on trouve une expertise originale et subtile offerte par des mécaniciens, menuisiers, soudeurs, et bidouilleurs chevronnés en tout genre. Ce qui est étonnant dans de tels endroits c’est toujours cette manière de déjouer des contraintes techniques à grandes doses de créativité et d’innovation. À chaque problème sa solution, locale. Pendant une année et sept mois, Asmelash enchaîne les aller-retour entre Merkato et Dabi, un petit village à 40km d’Addis où il loue pour pas cher un lieu où construire l’avion, avec un champ d’une longueur idéale pour tenter un premier vol. Construire un avion en Afrique n’est pas une mince affaire. C’est de la récup’, du recyclage, de l’occasion, et surtout, une longue succession de surprises et d’échecs. Mais rien ne semble pouvoir décourager Asmelash, qui inlassablement accepte avec philosophie problèmes sur défis, pour apprendre de chacune de ses erreurs. Cette constante détermination est peut-être ce qui l’amène à deux doigts de concrétiser le rêve d’une vie. L’avion a été baptisé K-570A, en hommage à sa mère décédée, Kiros, et au nombre de jours consacré à la construction : 570.

 

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Maintenant la prochaine étape reste de faire décoller ce coucou… Après une première tentative qui capote l’été dernier et une panoplie d’ajustements, Asmelash espère voler d’un jour à l’autre. De toute sa vie il n’a jamais mis les pieds dans un avion, mais sa confiance est inébranlable après des heures d’entraînements sur les simulateurs de vols Youtube. Son intention est donc de voler à 10 mètres du sol maximum pour minimiser les risques, n’ayant pas de parachute. Tout le pays rêve derrière lui, espérant que tout se déroulera sans incidents car son plan est de marier sa fiancée, Seble Bekele, à l’atterrissage. Espérons surtout que sa fiancée ne sera pas femme et veuve le même jour car cette belle histoire à l’eau de rose a surtout pour but d’aguicher des médias qui s’emballent peut être un peu vite sur l’affaire. Dans le village de Dabi, cet avion est ainsi devenu une attraction. À longueur de journées les gens viennent voir par eux même l’incroyable, les selfies s’enchaînent avec des petits biftons qui se glissent en soutien dans la poche d’Asmelash. Longtemps pris pour un fou, il savoure enfin son moment de célébrité.

 

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La tête dans les étoiles

 

Les jours suivants Asmelash déclare aux médias le 20 décembre comme date officielle pour ce fameux vol. Il s’agrippe à son rêve, multiplie les vas-et-viens entre Merkato et Dabi – jonglant en même temps avec l’emprisonnement de son père, le temps perdu au tribunal et la quête effrénée d’argent pour le libérer. La tête dans les étoiles, il espère voler prochainement mais repousse coup sur coup, casse sur casse, le jour J. Les tribulations d’Asmelash font gonfler le suspens et l’excitation dans ce pays qui pourrait bien compter le premier éthiopien à construire un avion artisanal pour tenter un vol dans les prochaines semaines. En attendant, les ailes auront avant tout pour fonction d’offrir un peu d’ombre aux bergers pour surveiller vaches et moutons.

 

© Camille Szklorz

 

Source : http://cargocollective.com/asmelashzeferu

 

 

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