LANGUES – ORIGINE DE LA LANGUE MERE UNIQUE: une chose est sûre et certaine, les mots ne sont pas tombés du ciel

 

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Les mots de toutes les langues que nous parlons aujourd’hui, quels qu’ils soient, résultent de phonèmes et de morphèmes dont la conception est l’œuvre des premiers hommes. Il y a bien longtemps que l’homme parle ou disons-le ainsi. Et comme on peut l’imaginer, le processus de conception de ces mots a commencé il y a plusieurs millénaires avant de nous parvenir par transmission orale d’abord. Car l’écriture, en tant que telle, n’est attestée que depuis environ 4000 ans avant Jésus-Christ. Le monde doit les plus anciennes traces à l’Egypte antique bien avant celles de Sumer en Mésopotamie, ainsi que le montrent les découvertes de l’égyptologue allemand Günter Dreyer.

 

Une chose est sûre et certaine, les mots ne sont pas tombés du ciel et les langues ne sont pas apparues indépendamment en plusieurs endroits du monde comme on pourrait l’imaginer. A l’image de la colonisation par l’homme de l’espace planétaire, les langues ont obéi aux mêmes principes de dissémination en accompagnant les porteurs au cours de leurs différentes migrations. L’Afrique est donc de ce fait non seulement le berceau de l’humanité, mais également celui des langues.

 

La langue qui a donné naissance à toutes les langues du monde, c’est-à-dire la langue-mère unique que l’on peut désigner par des concepts tribaux anciens de « Chat Primordial » ou « Nara Primordial », apparaît comme la plus ancienne synthèse de tous les parlers paléo-africains qui aient été inventés par les êtres humains : du Sahelenthropus Tchadensis à l’homo sapiens sapiens en passant par tous les types d’homo. Consonantique au début, la langue-mère unique s’est vocalisée par la suite avec l’évolution de l’homme. La découverte des hiéroglyphes égyptiens nous montre que la vocalisation des langues n’est pas si ancienne qu’on pourrait le croire a priori et la lente transition entre consonantique et vocalisation continue de s’en ressentir jusque dans nos différentes langues modernes actuelles.

 

Le « Chat Primordial » constitue donc le fondement de toutes les langues modernes actuelles qui ont divergé à la faveur des grandes migrations humaines. Il est essentiellement basé sur un ensemble de mots-concepts autour desquels s’articulent toutes les autres formes d’expressions. Et cet ensemble est commun aux langues anciennes qui lui sont plus ou moins proches. Sa complexité épistémologique dépasse de loin celle de nos langues modernes actuelles qui sont plutôt réduites à leurs expressions les plus congrues. Même si, à bien des égards, nos langues modernes comportent encore l’héritage des deux formes consonantique et vocalisée.

 

En somme, toutes les langues du monde dérivent d’une seule et même langue qui a vu le jour dans la Nubie antique et qu’il convient d’appeler la langue-mère unique. Qu’importe les dénominations que les uns et les autres voudraient lui attribuer. Comme dans tout processus évolutif, elles ont divergé au fur et à mesure de la langue-mère pour devenir plus ou moins indépendantes de leurs racines ancestrales. Pour autant qu’on puisse en vérifier, il n’existe aucune langue au monde qui n’ait conservé, quelque part, des bribes de son lointain héritage originel.

 

Pour des raisons évidentes, les langues négro-africaines sont celles qui en ont le plus gardé. En raison sans doute du fait qu’elles ont évolué dans l’environnement qui a vu naître les concepts ou les mots qu’elles véhiculent. Et surtout qu’elles ne se sont pas éloignées de leur foyer d’origine pour avoir l’impérieux besoin d’inventer une kyrielle de nouveaux mots qu’auraient pu leur imposer leurs nouveaux environnements ou leurs nouveaux contacts. Même si certaines langues en Afrique ont connu de nouveaux apports à l’instar du Swahili, les locuteurs qui les utilisent n’ont pas définitivement rompu avec le mode de pensée fondateur. « La parenté génétique, c’est-à-dire non accidentelle, entre l’égyptien et les langues africaines est reconnue. Le professeur Sauneron, après avoir noté l’intérêt de la méthode utilisée, puisque la parenté en ancien égyptien est en Wolof des pronoms suffixes à la troisième personne du singulier ne peut être un accident, souhaite qu’un effort soit fait pour reconstituer une langue paléo-africaine à partir des langues actuelles ». On peut ainsi lire cette assertion à la page 29 de Histoire générale de l’Afrique, tome 2 : Afrique ancienne (*1).

 

Lorsqu’on prend un vocable comme Keh sur lequel le Professeur Cheikh Anta Diop s’est appesanti au colloque du Caire en 1974, il s’avère important de se rendre compte que le seul mot a des sens variables selon qu’on lui change d’intonation.

Keh : empoigner, saisir, attraper, dompter

Keh : garder, gardien

Keh : interdire de sortir

Keh : commencer

Keh : sacré

Keh : marcher

Keh : attendre

Le Professeur Cheikh Anta Diop.Le Professeur Cheikh Anta Diop.

 

D’après la traduction des Professeurs Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga, il convient de retenir ceci : en égyptien ancien Kef: empoigner, prendre, dépouiller, en copte Keh: dompter, en walaf ou wolof Kef: saisir sa proie. Il en est de même en égyptien ancien de Mer: aimer et en walaf ou wolof de Mar: lécher mais au sens d’une femelle qui lèche le petit quelle vient de mettre bas et que traduit à merveille l’expression proverbiale nateni qui veut que : « quand le cabri met bas, ce n’est pas le mouton qui vient lécher son petit ». Cette correspondance à la fois phonétique et étymologique démontre à plus d’un titre que les langues négro-africaines et surtout les plus anciennes sont d’abord éminemment phonétiques. Et dès qu’on s’écarte de la phonétique, on n’est plus tout à fait dans la même langue. Ce qui est valable pour toutes les langues, du reste.

 

D’autres concepts fondateurs de la langue mère-unique parmi tant d’autres comme Ngou Nd ou Nt qu’il faut lire phonétiquement par NoungouNoundou et Nounti ouNounta, etc. constituent des bases essentielles de la pensée nubienne. Lesquels font du mythe du Noun un mythe nubien bien antérieur à sa reprise en guise d’élément central dans la cosmogonie de l’Egypte antique. Bien des mots ont été formés autour et à partir de ces concepts qui obéissaient aux principes du consonantique des langues anciennes et que j’appellerais des mots-wagons. En ce que, à partir d’eux, une panoplie d’autres mots et expressions sont formées. Mieux, ils accordent une espèce de franchise qui autorise la formation indépendante de mots et d’expressions qui vont permettre aux parlers de se démultiplier, et cela indépendamment de leurs concepts originels.

 

Des mots comme Ndong, Nguema, Ngondo, Ngoma, Ondo, Nyanga, Onyanga, Sanaga qui sont, pour la plupart, autant de mots de langues qu’on peut considérer a priori comme de l’Afrique centrale lors même que ce sont non seulement des mots anciens mais également communs à toutes les anciennes langues négro-africaines. Il suffirait seulement d’en changer les prononciations pour finalement s’en apercevoir. Et il faut s’y connaître en histoire ou en langues anciennes de l’Afrique Noire avant de pouvoir établir les correspondances et significations. Toute langue est essentiellement phonétique. On pourrait tout aussi prononcer ces différents mots en Nateni et donner leurs significations sans qu’elles diffèrent de peu ou prou des langues dites bantoues.

 

Malgré tout, il faudrait toutefois se garder de penser que c’est uniquement dans la correspondance phonétique ou graphique que réside la parenté linguistique. Loin s’en faut. Des mots peuvent évoluer au point de ne plus rien n’avoir ni dans leur écriture ni dans leur prononciation avec ceux auxquels ils doivent leur existence. L’un des cas les plus exemplaires et même actuels est celui du vocable « autorité » en langue française. En évoquant son sens originaire dans une interview à lui accordée, Michel Serres, philosophe, historien des sciences, homme de lettres et académicien français disait ceci : « Dans la langue française, le mot “autorité” vient du latin auctoritas, dont la racine se rattache au même groupe que augere, qui signifie “augmenter”…Le mot “auteur” dérive de cette autorité-là. En tant qu’auteur, je me porte garant de ce que je dis, j’en suis responsable (*2)». De « auctorita » à « auteur » en passant par « autorité », il y a bel et bien une évolution à égarer plus d’un sur les origines.

 

Au demeurant, on s’y perd à l’heure actuelle avec le sens originaire qui veut dire « augmenter » et le sens le plus courant et moderne qui ne retient que la « force » et cela sans aucun discernement là où cette « force » ne devrait être que positive normalement. En ce qu’elle « augmente » la personne à laquelle elle s’applique.

 

En étudiant le Swahili, il est en effet loisible de se rendre compte qu’il partage à plus de 80% les bases linguistiques que renferme le Nateni. Et c’est peut-être cette souplesse linguistique dont il dispose qui en fait l’une des meilleures langues de synthèse des langues nubiennes dans leur ensemble. Au-delà de la comparaison entre deux langues négro-africaines, en l’occurrence le Swahili qui est classé parmi les langues bantoues et le Nateni parmi les langues nigéro-congolaises, mon projet de Dictionnaire comparé Swahili-Nateni vise aussi à montrer combien tout en étant apparemment éloignées les unes les autres, les langues négro-africaines sont fondamentalement proches, au fond. Mieux, on ne peut ni comprendre les langues négro-africaines ni mesurer leur incommensurable richesse qu’en se référant à ses fondements et concepts originels nubiens qui ont préfiguré toutes les autres langues qui allaient dériver non seulement en Afrique, mais également partout dans le monde.

 

Par Marcus Boni Teiga

 

 

*1 – Cheikh Anta Diop, Histoire générale de l’Afrique, tome 2 : Afrique ancienne, Unesco, 1980

 

*2 – Michel Serres, Michel Serres : “La seule autorité possible est fondée sur la compétence”, Le Point, 21/09/2012

 

 

Source: https://lashamba.wordpress.com

 

La Shamba, le blog des écrivains d’Afrique et d’Amérique Latine

 

 

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