RWANDA – UNE VICTOIRE ANNONCEE PAR LE PRESIDENT-CANDIDAT : Quel intérêt de voter ?

«Ce serait mentir que de prétendre ignorer le résultat de l'élection présidentielle. Je suis venu vous demander si vous êtes encore sur la voie de ce qui a conduit au référendum et à ses résultats. Si c'est le cas, vous comprendrez que l'élection est jouée», dixit Paul Kagame.

 

Le président Paul Kagamé du RwandaLe président Paul Kagamé du Rwanda

 

Théoriquement une élection est une compétition entre candidats, présentés par des partis ou sans le soutien de formations politiques (si la législation du pays reconnait la candidature libre) pour la légitimité de celles et ceux, qui demandent le suffrage de l’électorat national et qui se proposent de diriger le pays, de faire mieux sur tous les plans que celles et ceux en fin de mandat. A la différence d’un régime autoritaire, le régime démocratique se distingue par son pluralisme effectif ; se présenter à une élection c’est se soumettre à la concurrence d’autres candidats. Et le peuple est l’arbitre.

 

Sans vraiment généraliser, dans beaucoup de pays africains l’élection est déjà souvent jouée d’avance ; et en cela elle se présente comme une formalité, mais qui coûte beaucoup aux deniers publics. Le président-candidat est assuré de remporter l’élection, parce qu’il contrôle l’administration et les ressources publiques. Dans ces conditions elle est ce que beaucoup d’experts en sociologie électorale et en politologie appellent un vernis démocratique. Car une démocratie ne peut se résumer à l’organisation régulière, libre et transparente – et la transparence n’est pas forcément liée à la présence de ce qu’on a appelé des observateurs étrangers – de scrutin électoral, loin s’en faut. Il est plus qu’un moyen qui permet aux dirigeants d’accéder à des postes électifs. Dans notre continent, il y a des exemples de réussite du spectacle électoral qu’on ne peut avoir honte de les citer comme le Bénin, le Botswana, les Iles du Cap-Vert,  le Sénégal… Ce sont des pays où la transition démocratique est consolidée, où la presse est libre et où on trouve une société civile active. Par exemple des élections législatives ont lieu au Sénégal le 30 juillet. Plus d’une trentaine de partis se présentent, il y a une forte mobilisation des citoyens. Un grand nombre d’entre eux/elles n’ont pas eu à temps la carte d’électeur mais dispose de la carte d’identité CEDEAO faisant office de carte d’électeur. En conséquence, le Président Macky Sall a saisi le Conseil constitutionnel pour trouver une solution à cette partie de l’électorat, qui ne peut voter sans ce document électoral. C’est un geste à saluer ; il permet de jouer le jeu démocratique en se préoccupant de la participation de tous les citoyens à ce rendez-vous électoral. Au lieu de décider seul, le Chef de l’Etat consulte une institution compétente en matière électorale. Ainsi donc jouer le jeu démocratique, c’est permettre la participation de l’électorat et donc la concurrence dans une élection.

 

L’élection jouée d’avance n’est pas propre à certains pays africains. On la trouve aussi dans les démocraties dites consolidées, les pays du Nord qui donnent des leçons de démocratie au reste du monde. Avec les sondages, qui se sont trompés lors des dernières élections présidentielles étasuniennes, la pluralité des candidats est tout aussi artificielle que celles et ceux qui représentent le vernis démocratique dans beaucoup des pays du Sud. Les résultats prêtent peu de doute sur le vainqueur d’une élection présidentielle. Rappelez-vous la saga, pour ne pas parler de fraude, de l’élection présidentielle en 2000 aux Etats-Unis. Aussi la vie politique de ces pays est souvent dominée par un bipartisme dont l’alternance est bien organisée. Quelle banalité d’une alternance entre droite et gauche ; qui ne se différencient plus par leurs discours et leurs programmes de gouvernement. A part la France en 2017, l’émergence de nouveaux partis populistes et ramasse-tout n’a pas vraiment ébranlé des systèmes politiques construits sur une fausse alternance.

 

Après d’autres pays à la fin de l’an 2000 qui ont modifié la disposition constitutionnelle limitant à deux le mandat présidentiel – considéré comme une avancée des régimes politiques africains à la fin des années 1980, le régime de Paul Kagame a procédé à une pareille réforme ; dont la contestation a été étouffée dans l’oeuf. En fait la douceur de cette réforme cache des pressions que beaucoup de citoyens ont subi pour voter en faveur de la réforme constitutionnelle permettant à l’actuel président de se présenter pour la troisième fois. Celles et ceux qui parlaient de ces pressions étaient contraints de répondre à visages cachés aux questions des journalistes pour ne pas être identifiés.

 

Il faut se rappeler que Paul Kagame et son parti, le Front Patriotique Rwandais (FPR) dirigent le pays depuis 1994. Elu en 2003 à la présidence du pays après un intérim en 2000, ce dernier est réélu en 2010 avec un record soviétique de plus de 90% (au fait c’était un plébiscite). Et depuis 1994, c’est l’homme fort du pays. Les candidats, qui participaient à ces élections, jouaient en apparence le jeu d’un régime démocratique où le pluralisme est théoriquement reconnu pour satisfaire non pas l’opinion publique rwandaise, mais l’opinion d’organisations internationales des droits de l’homme et des pays du Nord. Lesquels pays ne se font pas prier pour critiquer de telles méthodes quand celles et ceux qu’ils soutiennent, donc qui défendent leurs intérêts, ne sont pas élus. En usant de moult expressions pour évoquer un déficit de: démocratie, développement, respect des droits de l’homme…qui résonnent comme des tares pour les peuples des pays du Sud. Mais dans le même temps, les dirigeants de ces mêmes pays sont prêts à tout pour dérouler le tapis rouge à des dictateurs sanguinaires et autres criminels de guerre tant en Afrique qu’en Amérique latine et en Asie, dès lors qu’ils y trouvent leurs comptes ou leurs intérêts.

 

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Dans le continent africain, le Rwanda a une qualification positive pour sa stabilité politique et la croissance économique selon les chiffres et statistiques publiés par les institutions internationales. Selon le groupe de la Banque Africaine de Développement, sa croissance du PIB réel était de 4,7% en 2013 et de 7.0 % en 2014. Beaucoup de jeunes africains ont un regard positif de ce pays et de son peuple, qui ont été victimes d’un génocide en 1994. Mais on évoque peu la situation des droits de l’homme, les libertés bafouées, la violence qui continue… et surtout la situation des citoyens qui ont peur. Une peur érigée en système de gouvernement selon certains organismes internationaux. Certes une institution financière ne s’occupe pas des droits de l’homme, mais le peuple a aussi besoin des libertés et droits pour vivre.

 

Le Rwanda est dans une région instable, celle des grands Lacs, où la violence tant du pouvoir que des groupes armés rebelles prive les peuples d’un développement social et de la sécurité. Quel sens donner donc à la croissance économique, à une capitale propre et moderne – peut-être envieuse pour beaucoup de pays africains, si les citoyens n’ont pas la sécurité et le respect des libertés reconnues par les textes constitutionnels, qu’ils/elles doivent braver des obstacles pour les revendiquer. La sécurité dont on parle au Rwanda comme dans d’autres pays d’après une certaine presse résulte de l’abus d’un pouvoir, détenu par une minorité.

 

Par ses propos, repris au début, l’actuel et futur président du Rwanda établit très clairement un lien entre le référendum sur le troisième mandat et l’issue des élections présidentielles du 4 août prochain. Ça s’est passé de la même manière pour d’autres dirigeants, qui ont voulu leurs troisièmes mandats ou tout simplement s’éterniser au pouvoir ou préparer à leurs fistons, autrement dit une monarchie élective. Autrement dit les résultats du référendum anticipaient ceux de l’élection présidentielle du mois d’août. Si l’élection est déjà jouée comme il le dit lui-même pourquoi dépenser de l’argent et de l’énergie des personnes, qui prendront part à son organisation et à l’hypothétique dépouillement des urnes. Il faut trouver une formule innovante, alliant liberté de choix des citoyens et le monopole du pouvoir, sorte de monarchie dont l’élection ne serait qu’un moyen marginal de légitimité d’un pouvoir détenu par d’autres moyens.

 

Dire que «l’élection est jouée», c’est enlever le choix à l’électorat, c’est orienter son vote, c’est montrer son pouvoir personnel, c’est manifester sa domination sur l’arène politique et sociale du pays. Autrement dit, il est le chef éternel… Le pouvoir est fusionné à sa personnalité.

 

Au moins peut-on lui reconnaître une certaine honnêteté. En effet, il est le seul chef d’Etat africain à parler d’une élection déjà jouée, ce qui enlève tout enjeu politique. Il a repris à sa manière les propos d’un autre dirigeant de la région, le président Ougandais, Yowéri Museveni, qui disait lors de l’élection présidentielle de 2016 : «Comment pourrais-je quitter une bananeraie que j’ai plantée et qui commence à donner des fruits ?». Rien d’étonnant en somme quand on sait que c’est là, en Ouganda, que Paul Kagame a grandi, et commencé à servir sous les drapeaux des maquisards ougandais de Yoweri Museveni. Et c’est également d’Ouganda que toute son ascension au pouvoir est partie.

 

Mais que ferait Paul Kagame si le peuple aurait voté non à un 3ème mandat pour lui ?

 

Mohamed Abdillahi Bahdon

 

 

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