TCHAD – La fête de l’indépendance a-t-elle une valeur ?

 

tchad-drapeau-1

(« L’indépendance nous a donné une chose essentielle, mais qui nous paraît banale aujourd’hui : UN PAYS que nous appelons le nôtre, une nationalité propre »)

Les réponses à certaines questions dessinent un clivage net entre les générations. Pour la musique et la littérature par exemple, ce clivage est normal et relève de la sociologie. Cà l’est moins quand il s’agit de valeurs essentielles et des fondements historiques des nations.

 

Pour ceux de ma génération, la question de l’importance de la célébration du 11 août et de l’opportunité des messages de vœux ne se pose même pas. Ayant vécu directement le passage de l’administration coloniale aux nouvelles institutions tchadiennes, nous en avons gardé le souvenir le plus marquant de notre enfance, de notre vie, bien que nous n’en comprenions pas les implications politiques.

De nos jours, pour certains Tchadiens et Africains, ceux des générations qui n’avaient pas vécu l’euphorie de l’année 1960, l’indépendance est presque un non-événement.

 

D’accord/ pas d’accord

 

Les arguments pour banaliser, minimiser la fête de l’indépendance, ne manquent pas, et d’ailleurs ils ne sont pas sans rapport avec la réalité.

Ne sommes-nous pas toujours dépendants de l’ancienne puissance coloniale et de ses congénères ? Les interventions militaires, le renversement de présidents indésirables et les contrats déséquilibrés avec les multinationales, sont les exemples les plus cités. Et j’entends déjà des protestations : « vous oubliez le plus grave: l’esclavage monétaire, le franc CFA ! ». Les panafricanistes radicaux poussent le souverainisme jusqu’à la remise en cause de tout legs colonial, en particulier les frontières et les dénominations territoriales qui vont avec, qui divisent « artificiellement le peuple africain qui est fondamentalement UN « , ainsi que les langues européennes qui nous aliènent.

Les analyses et commentaires à l’occasion du cinquantenaire des indépendances (2010), concluaient souvent à un bilan nul voire négatif.

 

Pour ma part, je ne peux qu’être d’accord avec nos cadets quant à la gestion qu’on peut qualifier d’anti-nationale de nos gouvernements dits nationaux, et la non-maîtrise par nos pays de pans essentiels de la souveraineté. Les révélations ubuesques du président Déby Itno, au cours de sa grande interview internationale de juin dernier, affirmant que c’est la France qui l’avait obligé à renier sa promesse solennelle de respecter la limitation des mandats présidentiels, si elles ont fait sourire ses collaborateurs et carrément ricaner les autres Tchadiens, ont été prises au sérieux par certains médias africains et arabes « nationalistes »; tellement l’image d’une France essentiellement et éternellement diabolique est ancrée. Cette obsession à débusquer l’influence insidieuse de l’ancienne puissance coloniale relève parfois de la psychiatrie; à l’exemple de ce journal tchadien qui vient de consacrer sa une à la traque de traces génétiques que la France aurait infiltrées dans certains de nos compatriotes d’ascendance plus ou moins métissée, afin de perpétuer « la domination coloniale par le sang » !

 

François Ngarta Tombalbaye, 1er président du TchadFrançois Ngarta Tombalbaye, 1er président du Tchad

L’Indépendance ne fut pas sans sacrifice

 

Cette indépendance n’aurait pas de valeur parce que, entre autres raisons, elle nous aurait été offerte, et n’avait pas été imposée par la lutte (« la liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! », etc ).

Il est vrai que contrairement à l’Algérie, l’indépendance des territoires français d’Afrique ne fut pas le résultat de guerres de libération. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas eu des luttes et des sacrifices. Dans toutes les colonies, il y avait des mouvements qui s’étaient engagés dans l’émancipation nationale : partis, syndicats, associations d’intellectuels, etc. revendiquaient le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et militaient par la mobilisation, les grèves, les manifestations, les inserructions etc. Beaucoup de ceux qu’on appelait les « nationalistes » avaient bravé la répression et la prison. Des révoltes sanglantes éclataient parfois, comme à Dimbokoro (Côte d’Ivoire, 1950) à Moramanga (Madagascar 1947). Au Cameroun, le parti UPC qui était le plus avancé, avait entamé une résistance qui culmina en lutte armée, dont la flamme ne s’éteignit qu’en 1971, avec la liquidation de son dernier père fondateur : Ernest Ouandié, et au prix de dizaines de milliers de morts causés par l’armée française. Les Tchadiens jouèrent un grand rôle de l’insurrection dite « Guerre du Congo Wara » (dans les années 1928-1932). Le massacre des populations à Bebalem (Logone occidental, 1952) résonna dans tout le pays et pendant des années.

La clairvoyance du général de Gaulle lui permit de comprendre que si l’indépendance n’était pas accordée à temps, la France risquait de s’enliser dans des guerres interminables meurtrières et coûteuses, comme en Indochine et en Algérie.

On est loin de l’image de l’Africain qui dormait sous son manguier et qu’on réveilla brusquement pour lui offrir un cadeau inespéré.

 

Exister en tant que pays

 

Les arguments sur la facticité de l’indépendance, résumés par le concept du néocolonialisme (on a tendance à dire plutôt Françafrique depuis le lancement de la formule par Verschave), ne peuvent à mon avis en disqualifier la célébration.

Risquons une comparaison : doit-on juger la valeur d’un aliment par les nutriments qu’il apporte ou bien par tous ceux qu’ils n’apportent pas et qui sont pourtant nécessaires au corps. Je veux dire par là qu’en mettant en avant tout ce que l’indépendance n’a pas accompli, on inverse la problématique. La question n’est pas celle des déboires et manquements indéniables de l’Etat tchadien depuis l’indépendance, mais celle de savoir « quel était le but principal visé par l’accession à la souveraineté juridique internationale, et est-ce que ce but a été atteint ? »

 

Si aujourd’hui la question d’être citoyen d’un pays appelé Tchad ne se pose même pas, de même que nous ne nous posons pas de question sur l’air qui rentre et sort de nos poumons, cela n’était pas envisageable, il y a quelques décennies. Nous étions sujets de la France, à l’exception de quelques centaines de privilégiés qui étaient des citoyens français, parce qu’ils étaient passés du statut d’«indigènes » à celui d’«évolués » (« civilisés », dirait peut-être le président Macron).

 

Et oui, l’indépendance nous a donné une chose essentielle, mais qui nous paraît aujourd’hui aussi banale que l’air que nous respirons, elle nous a simplement donné UN PAYS que nous appelons le nôtre, une nationalité propre, une existence dans le monde !

 

Tout est possible

 

Bien que nos parents aient espéré un jour être citoyens de leur propre pays, cet objectif paraissait très lointain. Remplacer les gouverneurs, chefs de régions, commissaires de police, chefs militaires blancs par des noirs, c’était un rêve auquel on s’accrochait mais que peu pensaient voir se réaliser de leur vivant. Des choses banales aujourd’hui, nous paraissaient miraculeuses et provoquaient une fierté nationale: Outel Bono et Jacques Baroum Bab-Djeggleu, premiers médécins tchadiens ! Joseph Brahim Seïd, premier écrivain ! Doumro, premier chef d’état-major de l’armée ! René Daïdanso, premier pasteur et théologien ! etc. Les percées féminines étaient les plus impressionnantes : Achta Tonyé Gossingar, première sage-femme ! Nicole Baptiste (Mme Froud) : première bachelière ! Bintou Malloum, première femme énarque !

 

Les enfants que nous étions, dans un pays qui grandissait en même temps que nous, retenaient surtout les chansons patriotiques que tous les musiciens incluaient dans leur répertoire : Kafani, Amina Hourra, Chari Jazz, Logone Band … et les premiers festivals artistiques , comme le concours de Miss Tchad et la plus célébre des lauréates : Fatimé N’Dordji ! Et le poème de Ahmed Kotoko « Tchad, c’est à toi que je parle, tu fus dans le monde un pays inconnu… »

Et on s’émerveillait devant le le portrait de ce noir mystérieux qui dorénavant allait être le grand chef à la place du …. général De Gaulle !

Ceux qui eurent la chance de voir ramener le drapeau français et hisser celui du Tchad, de voir un des nôtres, du jour au lendemain, occuper le bureau du commandant blanc, en furent marqués pour la vie.

Si cette chose qu’on venait de voir était possible, c’est que sur cette terre rien n’est impossible.

Ce sentiment que notre génération avait acquis, c’est-à-dire que l’homme peut toujours changer sa destinée, rendre l’impossible possible, fut un renfort moral d’une puissance incommensurable.

 

Récit national

 

Toutes les nations se sont construites autour d’un récit national fondateur, parfois mythique, mais qu’importe, solidement ancré dans les mémoires de génération en génération. Les évènements marquants, les valeurs morales et culturelles, les personnages historiques … forment une trame sacrée sur laquelle se déploient les évolutions sociales et les projets politiques.

 

La fête nationale en est un élément incontournable. Oui car il s’agit officiellement de « fête nationale » et non pas de « fête de l’indépendance »; et on aurait pu choisir un autre évènement, si on pouvait trouver de plus important que la naissance même du Tchad en tant qu’Etat, pour notre fête nationale; certains pays, comme l’Ethiopie et la Libye sous le défunt Kadhafi, l’avaient fait.

Or pour le Tchad, tous ces éléments constitutifs de la mémoire nationale font l’objet de lectures divergentes, et au lieu d’asseoir le destin commun, ils alimentent les polémiques, les récriminations et les conflits. Tombalbaye, père de l’indépendance ou dictateur néocolonial ? Doudmourrah, résistant national ou féodal esclavagiste ? l’arabe, élément de notre culture ou une langue aussi coloniale que le français ? Le Frolinat, mouvement révolutionnaire ou revanchisme nordiste ? Etc.

 

La vraie stabilité d’un Etat, ce n’est pas celle imposée par l’armée et la police politique, mais celle basée sur l’adhésion unanime à des principes, valeurs et institutions, et un récit national sublimé et apaisé, qui constituent l’âme de la Nation. Notre édifice national et étatique incomplet et défectueux, est aussi une chance : contrairement aux vieux pays figés, le nôtre reste encore à être construit de nos propres mains, à être façonné dans la meilleure image possible. Cela nécessite, entre autres de distinguer entre l’inscription de la démarche des personnages et des phénomènes dans le sens du progrès historique, d’une part, et leurs limites et manquements tout à fait critiquables, d’autre part.

 

Quelles que soient les lacunes, sachons préserver les rares occasions qui nous restent encore pour communier dans une ferveur unanime, oubliant, ne serait-ce que l’espace d’une journée, nos différences ethniques, confessionnelles, et nos querelles politiques.

 

Par Acheikh IBN-OUMAR,

 

Source : http://www.yedina.net

 

 

A lire aussi:

 

BENIN – Fête de l’indépendance : les petits meurtres de nos espérances.

 

Le racisme antinoir et l’apathie de nos leaders politiques

 

Guillaume Soro veut-il se retrouver à la CPI ?

 

Ecoles catholiques au Bénin: misère et malheurs des enseignants.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>