BURKINA – Rémis Fulgance Dandjinou : «Dire ce que les gens ne veulent pas entendre n’est pas forcément apprécié…»

Communication gouvernementale, terrorisme, sécurité, Koglwéogos, incivisme… sont, entre autres, les préoccupations d’intérêt public et national abordées dans cette interview par le ministre de la Communication et des Relations avec le Parlement, Porte-parole du gouvernement. Dix-huit mois après sa nomination au sein du gouvernement burkinabè, l’ancien porte-parole des sans-voix prend de plus en plus la mesure de ses nouvelles fonctions. Il apprend ainsi à mieux appréhender les défis énormes à relever pour le bien de la nation et à… «privilégier un propos beaucoup plus construit et plus en phase avec la totalité des points de vue gouvernementaux qui s’exprime dans un Conseil des ministres». Entretien.

 

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Fasozine: Monsieur le ministre, comment vous portez-vous dix-huit mois après votre nomination au sein du gouvernement du Burkina Faso? 
Rémis Fulgance Dandjinou: Question délicate parce qu’il y a l’homme d’un côté et la mission qui lui a été confiée de l’autre. En ce qui concerne l’homme, je me sens relativement bien. J’ai appris à gérer le stress et la charge de travail que donne parfois cette fonction. Pour ce qui est du ministre, je reste dans la quête de l’amélioration des performances parce que les attentes sont énormes, les incompréhensions fortes et, paradoxalement, le gouvernement travaille beaucoup. Pour résumer, l’homme va bien et le ministre de la Communication pense qu’il y a beaucoup de choses à faire.

 

Comment jugez-vous cette première expérience gouvernementale? Avez-vous trouvé la tâche aisée ou plus rude que vous ne l’imaginiez?
On se l’imagine et ensuite on la découvre au fil des actes à poser, des responsabilités à assumer et des engagements à prendre. Elle est pleine d’enseignements, pleine d’embuches. Mais elle est surtout extrêmement exaltante. En effet, il y a dix-huit millions de Burkinabè à l’intérieur du pays, une dizaine de millions à l’extérieur et je mesure le privilège que m’ont fait le président du Faso et le Premier ministre en portant leur choix sur ma modeste personne.
Je ne suis certainement pas le plus intelligent ni le plus performant d’entre tous, mais ils ont peut-être estimé, en raison d’un certain nombre d’actes posés à un moment de ma vie, que je peux être utile à cet instant de notre histoire. Je suis donc fier de faire partie de cette équipe gouvernementale formée alors que notre pays sortait d’une période extrêmement difficile.

 

De par vos activités professionnelles antérieures, on peut dire justement que vous portiez la voix des sans-voix et de «Monsieur Tout-le-monde». Aujourd’hui, vous est-il plus facile de porter la voix du gouvernement?
Porter la voix du gouvernement, c’est différent! En effet, porter la voix des sans-voix, c’est dire un peu ce que tout le monde pense et n’ose pas dire; et alors les gens s’exclament: «Il a bien parlé, c’est ce que nous voulons entendre!». En revanche, porter la voix du gouvernement, c’est dire parfois aux populations ce qu’elles ne veulent pas entendre. Et nous sommes aujourd’hui dans une situation où dire ce que les gens ne veulent pas entendre n’est pas forcément apprécié, car on est un peu dans la dictature de l’opinion et dans la présomption de culpabilité et/ou de faux en ce qui concerne la parole de l’autorité.
C’est sûr que porter la voix du gouvernement n’est pas un exercice aisé. Je ne dirai pas qu’il est difficile, mais c’est prenant et cela nécessite que j’apprenne à brider un tout petit peu la spontanéité qui était la mienne pendant longtemps, pour privilégier un propos beaucoup plus construit, plus en phase avec la totalité des points de vue gouvernementaux qui s’exprime dans un Conseil des ministres.

 

Pensez-vous que vos anciens auditeurs, qui appréciaient votre posture d’avant, se retrouvent dans celle d’aujourd’hui?
Vous savez sur ce point-là, je suis passé par différents stades. J’ai été parfois même copieusement injurié sur certaines radios! Beaucoup n’ont pas accepté ou apprécié que «celui pour qui ils avaient du respect en raison de ses cartons ou de ses prises de position contre la mal-gouvernance du régime Compaoré» se retrouve dans un gouvernement. Mais je pense aussi que certains ont compris ou ont fini par comprendre…

Beaucoup de personnes se sont battues durant deux ans, parfois trois ans, et il y a aussi un certain nombre de personnes — dont j’ai la faiblesse de penser que j’en fais partie —, qui se battent depuis une vingtaine d’années pour que la situation dans notre pays change. Et lorsque vous avez l’opportunité de dire et de mettre en œuvre ce pour quoi vous vous êtes engagé et battu durant plus de vingt ans, il est difficile de refuser. Je remercie vraiment le président Roch Marc Christian Kaboré et le Premier ministre Paul Kaba Thiéba d’avoir associé mon nom au gouvernement du Burkina depuis janvier 2016.

 

 

Aujourd’hui, le gouvernement subit la présomption de culpabilité, c’est-à-dire qu’on croit plus à un post sur les réseaux sociaux qu’à la parole gouvernementale!

 

Etes-vous d’accord avec ceux qui, nombreux, pensent que votre gouvernement communique difficilement avec les populations, voire parfois mal?
Je tiens à vous rappeler qu’il y a un certain nombre de paradigmes qui ont changé et qui peuvent expliquer cette situation.
Beaucoup d’acteurs des médias de service public, des médias d’Etat, doivent rester l’élément clé de la communication gouvernementale. Et nous, nous pensons que non. Ce sont des médias qui doivent être à équidistance des différents acteurs, même s’ils doivent effectivement porter l’action gouvernementale à travers ce soutien au développement, qui fait partie de leur mission.

Le deuxième aspect qui a changé, c’est que contrairement au passé, lorsque vous apportez un élément d’information, les populations vous disent qu’elles ne sont pas d’accord et/ou que votre information n’est pas vraie. Elles ont d’autres sources d’information qu’elles mettent en place. Et puis ensuite, pour le troisième point, il y a eu comme un quiproquo. Pour beaucoup de personnes, le changement devait être immédiat. Alors que c’est un processus qui est entamé et qui va se poursuivre.
Donc, quand vous prenez ces trois éléments et que vous les mettez bout à bout, il y a effectivement un certain nombre de problèmes qui apparaissent. Je découvre cela de l’intérieur, après l’insurrection, après la tentative de coup d’Etat: aujourd’hui, le gouvernement subit la présomption de culpabilité, c’est-à-dire qu’on croit plus à un post sur les réseaux sociaux qu’à la parole gouvernementale! Cela crée donc ce sentiment de décrochage.
Pourtant, chacun d’entre nous a voulu bien faire autant qu’il a pu. Je pense que depuis quelque mois, nous avons essayé de recadrer un peu l’ensemble de ces éléments, pour les remettre dans une ligne qui va un peu en phase avec les aspirations des uns et des autres, et surtout des attentes des premiers responsables de notre exécutif.

 

Comment avez-vous accueilli la réhabilitation et la réouverture, le 10 juin dernier, du café Cappuccino, presque dix-sept mois après les attentats du 15 janvier 2016, survenus juste au lendemain de votre prise de fonction?
Les attentats du 15 janvier 2016 ont été un moment particulier qui nous a fait entrer de façon violente dans nos nouvelles fonctions ministérielles. Pour la petite histoire, ce jour-là, je me rendais à la présidence du Faso pour aborder avec le chef de l’Etat la gestion de la communication autour des attaques qui avaient déjà été perpétrés dans le Nord du pays, lorsque le Cappuccino a été pris d’assaut par des terroristes. Je me suis retrouvé entièrement projeté sur cette scène-là!
Lorsque j’assiste, le samedi 10 juin 2017, à la réouverture du Cappuccino, je ressens encore cette meurtrissure et cette douleur causées par cette bêtise humaine qui a tué de façon aveugle des innocents pour des raisons qui n’en valent nullement pas la peine. Dans le même temps, j’éprouve un sentiment d’admiration pour le propriétaire du Cappuccino, Gaétan Santomenna — qui a perdu sa famille (son fils, son épouse, sa belle-sœur et sa belle-mère), une partie des personnes avec lesquelles il avait l’habitude de se retrouver dans ce café —, et qui a décidé de se dire que la vie est plus forte que tout!
Je pense que cet homme, qui a reconstruit son œuvre après avoir été profondément touché dans son sang et dans sa chair, nous donne un véritable témoignage d’espoir pour notre pays car il croit que demain sera meilleur qu’hier et aujourd’hui.

 

Le niveau ne sera jamais parfait. Nous sommes en train d’atteindre un seuil qui permette d’amoindrir les effets de ces attaques. Mais il est impossible de dire que le gouvernement est satisfait à 100%!

 

On ne peut pas évoquer la réouverture du Cappuccino et les attentats du 15 janvier, sans parler également du formidable sursaut, de l’effort humain qu’ont consentis les propriétaires de Splendid Hôtel et du Taxi Brousse.
Oui. Nous sommes dans une situation où des acteurs ont dit: «Ça ne s’arrêtera pas! Ils ne nous vaincront pas!» Et ils donnent du sens à cette phrase symptomatique qui disait pendant longtemps: «Prendre un taxi brousse, pour aller boire un cappuccino dans un Burkina splendide!»

Les différents responsables et acteurs de ces trois sites ont tenu leur pari et cela prouve bien que même si on ne pourra malheureusement pas empêcher ces attentats de se produire dans notre monde d’aujourd’hui, nous sommes capables d’aller au-delà et de continuer à nous construire. Et le gouvernement travaille à améliorer sans cesse le cadre sécuritaire dans notre pays.

 

Justement, quelles sont les actions menées par le gouvernement pour mieux appréhender ce défi du terrorisme qui se pose cruellement au pays depuis janvier 2016?
Sur ce plan, il y a quand même un certain nombre d’actions fortes qui ont été menées. Il y a d’abord tout le redéploiement de nos forces armées, puis l’opérationnalisation et l’effectivité de l’agence de renseignements. Il faut noter aussi les efforts entrepris en matière d’armement, de réarmement, ainsi que — et c’est important ! — la mise en place, avec le ministère de la Sécurité, du comité de la riposte terroriste. Nos forces de défense et de sécurité ont consenti d’énormes sacrifices, enregistré de lourdes pertes, et restent aujourd’hui en alerte permanente. Je pense que graduellement nous avons tiré les leçons de ce qui s’est passé à différents niveaux.

Mais ce n’est pas tout. Il faut saluer aussi l’implication du président du Faso dans la question sous régionale avec ses points de vue pertinents sur les questions frontalières, les patrouilles mixtes, la nécessité de recentrer notre sécurité entre les pays de la sous-région. Le Burkina Faso partage ce problème avec des pays riverains comme le Mali et le Niger, mais aussi la Côte d’Ivoire qui a subi une attaque à Grand-Bassam et ne peut donc pas se placer hors de cet espace sous régional.

 

Est-ce à dire, monsieur le ministre, que le gouvernement est satisfait du niveau de préparation actuel de nos forces de défense et de sécurité, ainsi que de l’état de la riposte qu’on pourrait opposer à ces terroristes s’ils se manifestaient à nouveau?
Quand vous regardez ce qui se passe dans le monde, vous savez que quand bien même on met en place des opérations spéciales, ou que l’on déploie des forces militaires chargées de la sécurité intérieure dans les villes, dans les cités, où tout est sous surveillance vidéo, etc., les terroristes peuvent tenter de frapper. Donc, le niveau ne sera jamais parfait. Je pense que de façon graduelle, nous sommes en train d’atteindre un seuil qui permette d’amoindrir les effets de ces attaques. Mais il est impossible de dire que le gouvernement est satisfait à 100%!

Cependant, le gouvernement y travaille et il y a une très forte coordination entre les ministres de la Défense, de la Sécurité, de l’Administration territoriale, des Affaires étrangères, autour du Premier ministre et sous l’œil vigilant du président du Faso qui est fortement impliqué dans cette question. Car notre programme de développement ne pourra se mettre en place que si nous pouvons assurer un minimum de quiétude, de sécurité, de stabilité dans l’espace Burkina Faso.

 

Dans la foulée des attentats du 15 janvier 2016, un homme, Arthur Kenneth Elliot, Australien naturalisé Burkinabè, a été enlevé par un groupe terroriste à Djibo, en compagnie de son épouse. Si cette dernière a été relâchée quelques temps après, on reste à ce jour sans nouvelles du Dr Elliot. Le gouvernement a-t-il laissé ce bienfaiteur à son triste sort?
A la suite de cet enlèvement, j’ai eu l’opportunité de me rendre à Djibo avec le ministre d’Etat Simon Compaoré (alors en charge de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure, Ndlr). Nous avons effectivement vu l’endroit et les conditions dans lesquelles cela s’est passé. Et depuis, le gouvernement met tout en œuvre pour une issue heureuse à cette affaire. Dans l’une des dernières interventions du président du Faso, il y a quelques semaines (l’interview a été recueillie à la mi-juin, Ndlr), il a rassuré que Dr Elliot était toujours vivant. Et les efforts se poursuivent pour le ramener.

 

Les Burkinabè ont peur à leur sécurité. Le Conseil des ministres a adopté, en sa séance du 24 mai 2017, un rapport relatif à l’organisation d’un forum national sur cette question. Comment se prépare ce forum et qu’en attendez-vous concrètement?
C’est le ministre en charge de la Sécurité qui prépare le forum. L’idée qui sous-tend ce forum, c’est que nous puissions nous y mettre tous. La sécurité ne peut pas être seulement une question des forces de défense et de sécurité. C’est une question nationale et il y a différents éléments sur lesquels chacun doit s’exprimer, des aspects liés à la vie en commun, à la religion, etc. Ce forum-là doit donc nous permettre de revoir les choses ensemble et de convenir de qu’il y a lieu de faire pour parfaire notre cadre sécuritaire.

 

Ce serait mentir que d’affirmer aujourd’hui qu’on supprimera les koglwéogos… Il faut travailler à contenir les dérives et les atteintes aux droits humains.

 

Oui, mais on a souvent organisé des foras, des colloques, et on est presque toujours restés sur le discours. Comment faire pour que ce forum-là ne soit pas un forum de plus?
Le ministre en charge de la Sécurité s’y attèle. Ce que je voudrais préciser, c’est que nous avons essayé de ne pas faire comme les autres. Il y aura donc un certain nombre d’innovations dans la façon dont ce forum sera conduit et dans la mise en œuvre des résolutions.
Je voudrais dire simplement que le président du Faso attache une importance particulière aux engagements pris. Et l’un des éléments qui a changé au niveau de la gouvernance, c’est le respect de la parole donnée. A partir du moment où nous entrons dans un processus et que nous disons que nous allons faire telle chose, alors c’est que nous allons le faire! Parfois c’est coûteux en termes de budget et même en termes de tension sociale que cela peut créer, mais à partir du moment où cet engagement a été pris, nous allons le respecter.
Ainsi, lorsqu’on parle des koglwéogos par exemple, on ne peut pas dire que cela n’existe pas. Donc il faut prendre en compte ce langage de vérité, ce langage d’acceptation des faits et de redevabilité dans les engagements que nous avons pris, et qui fera, j’en suis certain, que ce forum sera différent des autres.

 

Vous savez, monsieur le ministre, que la question des koglwéogos divise l’opinion nationale. Comment entendez-vous concilier les positions tout de même tranchées sur cette question?
Il y a une vérité, c’est que l’existence des koglwéogos ne date pas de 2016 ou de 2015. Ce sont des initiatives qui ont existé et qui sont dans différentes régions de notre pays. Elles ont pris de l’ampleur justement parce qu’il y a des zones où effectivement la sécurité ne peut pas être assurée par les forces de défense et de sécurité. Donc les populations se sont organisées et, dans ces zones, le bénéfice est énorme.

Après, il y a toutes les dérives que nous avons vu apparaitre, notamment en ce qui concerne les atteintes aux droits de l’Homme. Il y a eu, de la part du gouvernement, une période de sensibilisation, une période de discussions avec ces acteurs-là et, depuis, on observe de plus en plus le respect des engagements par les initiatives de sécurité. En effet, des textes sont adoptés en rapport avec leur existence. Celles qui veulent travailler dans ce domaine s’engagent dans les voies de la reconnaissance par l’administration territoriale avec des conditionnalités précises.

 

La suppression pure et simple de ces groupes, réclamée par certains, n’est donc pas à l’ordre du jour…
Je pense que ce serait mentir que d’affirmer aujourd’hui qu’on supprimera les koglwéogos, parce que certaines populations ont besoin d’eux. Il faut donc travailler à contenir les dérives et les atteintes aux droits humains et à s’assurer que ces koglwéogos comprennent effectivement qu’ils ne peuvent que travailler sous la houlette et sous le contrôle des forces de défense et de sécurité. Certains l’ont compris.  Je pense que les malheureux évènements qui ont eu lieu le 18 mai dernier à Tialgho ont sonné le glas de ceux qui estimaient qu’ils pouvaient outrepasser la loi, et permis de leur montrer qu’ils doivent désormais rentrer dans les rangs.

 

Etes-vous déjà dans la confidence des « mesures définitives » annoncées par le président du Faso au lendemain de ces évènements de Tialgho?
L’idée essentielle, c’est que désormais la loi s’appliquera dans sa plénitude. En effet, nous avons fait l’approche pédagogique, nous avons mis en place des textes juridiques. Il y a eu toute une tournée des différents directeurs au niveau de la police de proximité, pour rencontrer les acteurs et leur expliquer. Maintenant, nous sommes à une phase où effectivement ceux qui ne respecteront pas les règles seront sanctionnés par rapport à ce qui est prévu.

 

Où en est-on avec la création annoncée par le chef du gouvernement, en avril dernier, d’un Haut conseil du dialogue social ?
Le texte de loi a été mis en place, nous avons adopté le rapport ainsi que le décret. Il reste maintenant à nommer à la tête de cette instance une personne qui soit à la fois acceptée par tous les acteurs mais qui ait également le vécu et les épaules suffisants pour mener ce dialogue social.
C’est un élément important dans notre pays. Certains pays de la sous-région y sont déjà allés et je pense que c’est un acteur qui peut venir améliorer la qualité du dialogue social, éviter que nous soyons dans les extrêmes d’affrontements et de conflits, parfois pour des choses qui pouvaient être réglées dans la discussion et le dialogue.

 

Le gouvernement est pour la discussion et c’est un point fort. La discussion sera maintenue, nous essaierons de trouver des solutions, tant que les grands équilibres ne seront pas remis en cause.

 

Après dix-huit mois de gouvernance, marqués par une multiplication effrénée de crises sociales, et de débrayages tous azimuts, quel diagnostic faites-vous du climat social dans notre pays?
Les acteurs sociaux doivent comprendre qu’il y a un certain nombre d’actes sur lesquels nous devons être un peu plus regardants. Je pense que tout ne doit pas être forcément grève ou blocage. Le gouvernement est pour la discussion et c’est un point fort. La discussion sera maintenue, nous essaierons de trouver des solutions, tant que les grands équilibres ne seront pas remis en cause. Et tant que la prospérité de l’ensemble des Burkinabè ne pâtit pas des exigences d’un ou de deux groupes sociaux. Quand vous êtes dans un pays comme le nôtre qui, depuis des années, concentre des frustrations, des engagements non respectés — beaucoup d’engagements sur lesquels nous discutons aujourd’hui ont été pris entre 2011 et 2015, auxquels il faut ajouter ceux que nous avons pris —, cela fait véritablement une somme de négociations importantes.

Je trouve normal qu’il y ait cette atmosphère où chacun veut gagner quelque chose. Après, il ne faut pas oublier que c’est un minimum que de penser que l’essentiel c’est de réussir à développer le pays et que c’est dans le développement du pays que chacun gagnera mieux. Mais si chacun pense qu’il peut tirer le plus rapidement possible le bénéfice, là nous sommes dans une impasse. On ne peut pas partager ce que nous n’avons pas créé. J’ose croire que les syndicats et les différents acteurs ne sont pas dans cette logique-là, parce que même si les grèves sont parfois dures, même si les mouvements sociaux sont parfois éprouvants, on finit toujours par tomber d’accord sur un minimum pour en sortir. Il y a cependant un temps pour tout et à trop être dans le temps de la revendication, de la grève, on entre difficilement dans le temps du travail, de la production et des changements attendus par l’ensemble des Burkinabè.

 

Pouvez-vous nous dire en quelques mots, vraiment en quelques mots, ce que le gouvernement prévoit de faire dans son agenda pour améliorer, d’ici la fin de l’année, la gestion des hôpitaux et la promotion de la santé en général?
En fait, le PNDES (Plan national pour le développement économique et social, programme quinquennal du président du Faso, Ndlr) se décline année par année. Donc sur la promotion des hôpitaux par exemple, chaque année, nous avons prévu la construction d’un certain nombre d’infrastructures. De même, au niveau du personnel, nous avons décidé qu’il y ait de plus en plus de spécialistes. Cela paraît anodin, mais l’année dernière nous avons réussi à faire en sorte qu’il y ait désormais deux gynécologues dans chaque chef-lieu de région.

Il faut savoir que les femmes de Gaoua devaient se rendre jusqu’à Bobo-Dioulasso se faire consulter! Cette année dans le domaine de la santé, le gouvernement prévoit la construction et l’équipement de cinq CMA (Centre médical avec antenne chirurgicale, Ndlr), d’unités d’hémodialyse, la mise à disposition de personnel qualifié, la poursuite et le renforcement de la gratuité de soins chez l’enfant de moins de 5 ans et chez les femmes enceintes.

Bien évidemment, la question de l’hôpital Yalgado Ouédraogo est importante. Le Premier ministre a pris un engagement ferme: il voudrait que très rapidement nous puissions engager la construction d’un hôpital de référence digne de ce nom pour Ouagadougou, et nous allons nous en donner les moyens.

 

Les Burkinabè ne veulent pas se contraindre. On ne peut pas vouloir un changement et ne pas entrer dans la logique de ce changement. C’est un problème et il est profond!

 

Un mot sur la question de l’incivisme grandissant…
Je pense que c’est une question à laquelle le gouvernement ne peut demander que l’application de la loi. Et appeler les Burkinabè à être respectueux des textes. Je pense que cette question résulte du sentiment que, parfois, la justice ne fonctionne pas bien. Mais de l’autre côté, les Burkinabè ne veulent pas se contraindre. On ne peut pas vouloir un changement et ne pas entrer dans la logique de ce changement. Et ce qui est déplorable dans cet incivisme grandissant, c’est que, souvent, des piliers de notre culture, c’est-à-dire les personnes d’un certain âge, les personnes-référence, basculent elles-mêmes dans cette situation.

C’est un problème et il est profond. C’est le résultat de frustrations, de ressentis contre la justice, contre les institutions qui s’expriment ainsi. Il faut que les Burkinabè acceptent de se donner une chance de construire autre chose. On se tape la poitrine d’être des Burkinabè, d’avoir réussi notre insurrection, d’avoir chassé le président Compaoré, d’avoir résisté au coup d’Etat… et on refuse de faire le geste de base, qui est celui de garder son environnement propre, de regarder son voisin avec une empathie, d’éviter qu’on en vienne à se couper à la machette pour n’importe quoi. C’est dommage!

 

Pour conclure cet entretien, Monsieur le ministre, je vous offre trois cartons, comme à l’époque où vous en distribuiez sur les ondes radiophoniques et télévisuelles. A vous de les attribuez aux domaines ou aux secteurs de votre choix, selon votre sentiment sincère sur la marche de développement de la nation. D’abord le carton rouge.
Je vais l’attribuer aux inciviques de tous bords de notre pays, parce que je pense que quel que soit ce que nous avons comme difficulté, le respect des lois, le respect du cadre de vie, le respect du vivre en commun doivent être essentiel.

Donc, je donne le carton rouge à tous les comportements inciviques qui prospèrent gravement dans notre pays aujourd’hui: le syndicaliste qui ne veut pas respecter les droits des autres d’aller au boulot; les jeunes qui pensent qu’ils peuvent tabasser tel acteur parce qu’ils ont raison; l’agent administratif qui arrive à son poste de travail en retard sans justificatif valable; telle autre personne qui estime qu’on l’a arrêté de façon abusive et qui refuse de répondre à l’interpellation, ou simplement le cycliste qui considère que l’insurrection lui a donné le droit de ne pas respecter le code de la route…

Dans la démocratie à laquelle nous aspirons et pour laquelle nous nous sommes tous battus chacun de sa manière et à son niveau, le respect de la loi est la pierre angulaire du vivre-ensemble.

 

Le carton jaune…
Je le donne au gouvernement, parce que je pense qu’il agit, communique, mais a besoin peut-être d’accélérer son pas pour être plus en phase avec les besoins effectifs des Burkinabè. Et surtout pour remplir les engagements que le président du Faso a pris lorsqu’il a été porté à la tête de l’Etat par plus de 51% des Burkinabè, en un seul tour d’une élection présidentielle vécue par les Burkinabè comme une victoire de la démocratie et présentée par la communauté internationale comme un exemple de transparence et de réussite. Donc, le gouvernement doit faire mieux et plus vite… Et il le fera!

 

Et le carton vert?
Je regarde et je ne vois pas vraiment, parce que je n’avais pas l’habitude de donner de carton vert par complaisance.

 

Il y a bien quelque chose qui marche bien et qui vous remplit de fierté depuis le temps…
Oui, ce Burkina qui avance grâce à ses fils qui ont foi en ce pays et qui par leurs remarques, leurs critiques mais aussi par leur engagement créent de la richesse, de l’emploi et participent à la maturation de notre Etat de droit. A ces anonymes et ou à ces personnes ressources qui ont foi en ce pays et qui donnent chaque jour le meilleur pour porter avec fierté cette appellation de «Burkinabè». Ils savent raison garder et aller à l’essentiel. A mon avis, c’est ce qui doit être important: savoir qu’il y a un seuil au-delà duquel tout peut basculer et occasionner un recul. Et cela, ils s’y refusent!

 

PAR SERGE MATHIAS TOMONDJI 

 

© Fasozine N°70, Juillet-Août 2017

 

 

Source: http://www.fasozine.com

 

Fasozine (Burkina Faso)

 

 

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