LEON-GONTRAN DAMAS – Mousquetaire de la « Négritude » et poète aussi

Le courant littéraire né à Paris dans les années 1930 et baptisé « Négritude » avait trois pères : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas. Mais lorsqu’on parle généralement de la « Négritude », l’on a souvent tendance à laisser son troisième père dans l’obscurité. Et pourtant, il fut tout aussi un grand poète. Et pour tout dire : l’une des lumières de la Négritude.

 

Léon Gontran Damas

L’auteur du célèbre « Pigments » est un écrivain engagé comme le traduit d’ailleurs l’ensemble de son œuvre et de son action. Dans cette France de l’époque face à laquelle Noirs et Métis s’interrogeaient, Léon-Gontran Damas portait la parole déjà très haut et avec force convictions. Et parfois sans porter de gants.

 

Né à Cayenne en Guyane le 28 mars 1912, Léon-Gontran Damas est le produit de trois cultures, en raison de ses ascendances. Il a en effet des racines à la fois noire, amérindienne et européenne. Il fréquente le Lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France de Martinique. Et c’est là, en 1925 qu’il fait la connaissance du deuxième mousquetaire de la Négritude, en l’occurrence Aimé Césaire. Le martiniquais fréquente le même établissement que le Guyanais. Entre les deux, la première place de la classe est très disputée. Cela aidera à forger cette amitié et le futur combat des deux hommes. Ce n’est que plus tard, à Paris dont l’une des vocations était de faire se rencontrer les différentes cultures du monde, que va s’ajouter un troisième mousquetaire venu d’Afrique : Léopold Sédar Senghor.

 

En 1929 quand il débarque à Paris pour poursuivre ses études supérieures, le poète est déjà né. Mais c’est grâce à la synergie du Salon littéraire de la Martiniquaise Paulette Nardal et de Revue du Monde noir du Haïtien Léo Sajous, que Léon-Gontran Damas fait des rencontres intéressantes avec d’autres Noirs. Comme Léopold Sédar Senghor venu d’Afrique et Langston Hughes d’Amérique.

 

En 1937, Léon-Gontran Damas publie son « Pigments ». Avant tous ses compagnons. Son recueil de poèmes ne passe pas inaperçu. Rebelle, provocateur, il se dit « Nègre ». Rien que pour refuser toute assimilation et revendiquer à sa manière ses trois cultures. En particulier sa part « Nègre », celle-ci étant considérée comme sauvage et barbare. En effet, l’on déniait encore en ces temps-là à l’Afrique Noire toute prétention à la civilisation.

 

Poète et combattant dans l’âme, Léon-Gontran Damas ne rechigne pas à aller au charbon. Ainsi qu’il le fait d’ailleurs, dès lors qu’il s’agit de travailler. Tous les petits métiers qui se présentent à lui y passent. Rien n’est trop petit tant que cela permet d’accéder au plus grand, dira-t-on. De l’œuvre de ce grand poète et activiste avant l’heure, on retiendra notamment : Pigments aux Editions Guy Lévis Mano en 1937 et Présence africaine en 1962 ; Graffiti aux Editions Seghers en 1952 ; Black-Label aux Editions Gallimard en 1956 ; Névralgies aux Editions Présence africaine en 1966.

 

Damas

L’action de Léon-Gontran Damas ne s’est pas seulement limitée à la poésie ou à la littérature de manière générale. Journaliste et collaborateur à plusieurs publications, l’homme s’est aussi engagé en politique. Député de la Guyane de 1948 à 1951, il a beaucoup œuvré auprès de l’UNESCO dont il fut consultant en vue de la préservation et de la promotion de la culture africaine de même que celle de sa diaspora. A travers la « Société africaine de culture » de son ami Alioune Diop, par ailleurs fondateur de Présence africaine, il a travaillé à cheval entre l’Afrique et sa diaspora, en particulier le Brésil.

 

Léon-Gontran Damas a terminé sa vie aux Etats-Unis. Enseignant de littérature dans plusieurs universités, il restera un homme engagé jusqu’au bout. Jusqu’au soir de sa vie. Atteint d’un cancer de la gorge, il est décédé en janvier 1978. C’est alors qu’il a retrouvé sa terre natale sur laquelle il repose dorénavant. La Guyane, reconnaissante en l’un de ses célèbres fils, lui a bien rendu hommage au Jardin botanique de Cayenne, l’un de ses jardins les plus visités. Et là, s’élève encore la voix de Léon-Gontran Damas, le poète engagé qui n’avait pas peur des mots et encore moins de sa « Négritude », pour trouer le silence opaque de la forêt.

 

A l’heure où la négritude cherche désespérément à transmettre son flambeau dans le monde noir et que la question noire redevient d’actualité, il s’avère important de ne pas oublier les morts. Léon-Gontran Damas était de ces grands-là dont la voix continuera à se faire entendre dans la nuit noire des temps. Comme quoi, la poésie ne meurt jamais.

 

Extraits:

 

Des cheveux que je lisse

que je relisse

qui reluisent

maintenant qu’il m’en coûte

de les avoir crépus

 

Dans une longue carapace de laine

mon cou s’engouffre

la main s’énerve

et mes orteils se rappellent

la chaude exhalaison des mornes

 

Et mon être frigorifié

 

Et becs de gaz

qui rendent plus tristes

ces nuits au bout desquelles

occidentalement

avance mon ombre

pareille à ma légende

d’homme-singe

 

(Léon-Gontran DAMAS, PIGMENTS, Présence Africaine, 1972, 2003, 2005, p. 61)

 

 

Par Abdul Yazid

 

 

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