MODE – ALIA RAYANNA BARE : «Nous sommes des architectes du vêtement»

Après le grand Alphady, la mode nigérienne enregistre ces derniers temps de nouveaux talents. Parmi ces nouvelles étoiles, Alia Rayana Baré, styliste nigérienne, très talentueuse avec beaucoup d’ambitions pour son pays. Dans cet entretien exclusif, elle parle sans langue de bois, dans un style décontracté et incisif de la mode, du monde politique nigérien et de son père, le Président Ibrahim Baré Mainassara, lâchement abattu par sa propre garde.

 

Mme Rayana Baré, avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous, vous présenter brièvement ?

 

Bonjour, je m’appelle Alia Rayana Baré, j‘ai 36 ans et je suis une styliste Nigérienne. J’ai créé ma marque de vêtements “Face To Faith”, il y a un peu plus de 2 ans juste après la fin de mes études de stylisme à Singapour à la Rafle Institute of Design. Je suis basée à Dakar depuis lors où je conçois et produis chaque modèle. Je définirais mon style comme un mélange d’élégance et de modernité à la croisée de différentes cultures et influences.

 

Comment êtes-vous devenue styliste ? Et qu’est-ce qu’est pour vous la mode aujourd’hui ?

 

J’ai toujours voulu faire quelque chose de mes 10 doigts. Adolescente, je dessinais des croquis en espérant pouvoir les montrer à Alphady lorsque je le croiserai, mais je n’ai jamais eu le courage de le faire. Le premier FIMA fut pour moi comme un rêve, j’avais pu convaincre mon père de m’emmener et ce fut magnifique. Puis la vie a repris le dessus, la tragédie de l’assassinat de mon père, la réalité m’ont rendu raisonnable et j’ai fait mon master en commerce international puis j’ai travaillé en banque jusqu’à mon mariage et mon expatriation.

 

C’est en Inde que ma créativité m’est revenue à travers la création de bijoux et j’ai sauté le pas à Singapour 2 ans après en décidant de reprendre mes études pour apprendre le métier de Designer de mode.

 

Ce fut très dur de concilier la vie de mère avec des études très très prenantes. Les gens sous-estiment la difficulté de ce métier. La mode d’aujourd’hui, il m’est difficile de donner un avis, car je cherche avant tout à être intemporelle, que mon vêtement soit encore d’actualité 3 ou 4 ans après, alors je suis contre le principe de « tendance », car nous ne faisons que créer des besoins superficiels rendant obsolètes le vêtement de la saison passée, bien qu’en parfait état. Nous sommes à une décennie critique pour la planète.

 

Il est crucial que nous, les stylistes adoptions des éthiques responsables en matière de consommation mais aussi en aidant à sauvegarder des savoir-faire de nos régions telles que le tissage et la teinture. Il est difficile de concurrencer les mastodontes tels que Zara ou H&M et nous n’avons pas accès aux ressources de qualité telles que les maisons de luxe sauf à un prix exorbitant. Les stylistes africains sont pris en porta faux entre la qualité, le prix, le manque de financement, le manque de reconnaissance et le manque de moyens logistiques mais je préfère être positive, les choses commencent à changer avec des stylistes tels que Loza Malheombo de Côte d’Ivoire et d’autres encore du Nigeria et du Ghana dont le travail est reconnu sur la scène internationale.

 

Le monde de la mode est un univers difficile et extrêmement précaire. Dans un pays comme le nôtre à part le grand Alphadi, très peu de jeunes se sont intéressés à ce secteur, même si ces derniers temps, la tendance semble s’inverser, comment vous évoluez dans cette activité exigeante et comment arrivez-vous à concilier votre vie familiale et votre vie professionnelle ?

 

C’est un milieu très difficile en effet, nous avons très peu de reconnaissance au niveau intellectuel. Je suis à chaque fois contrariée lorsque l’on me présente comme une « Couturière ». Peut-on assimiler un architecte à un maçon ? C’est une métaphore que je trouve appropriée. Nous sommes les architectes du vêtement. Il y a une réelle démarche intellectuelle avec une compréhension des volumes et de la matière. Deux maisons peuvent sembler pareilles à première vue mais très vite la maison construite par le maçon seul présentera de gros défauts, elle sera fonctionnelle mais cela n’aura rien à voir avec la maison conçue et pensée par l’architecte.

Il y a des règles à respecter… c’est pareil pour le vêtement. Le tailleur peut te reproduire un vêtement, mais il y aura probablement de petits défauts parce qu’il n’aura pas compris comment les volumes du corps fonctionne. Rien ne se perd, tout se transforme, c’est pareil en couture, notre art est de transformer une matière en 2 dimensions et qu’elle prenne vie en 3 dimensions avec toutes les aspérités du corps humain pour la sublimer.

Nous contournons, transformons et jouons avec la matière. C’est une vocation que l’on ne choisit pas pour l’argent, car il y a des manières plus faciles de prospérer. Je gagnerais mieux ma vie si j’étais restée dans la banque mais la vie, c’est aussi faire ce que l’on aime. La satisfaction et le bonheur résident dans le fait d’aimer ce que l’on fait, de vivre de/ et avec sa passion. J’ai fait des choix afin de pouvoir concilier ma vie de mère et ma vie de styliste. C’est pour cela que j’ai mes ateliers et mon showroom chez moi, car je souhaite avoir une atmosphère intime avec mes clients, chaque robe est unique, chaque cliente est un nouveau challenge, car je dois interpréter son envie, la transposer.

Cela me permet d’avoir des horaires plus flexibles pour mes clientes et d’être près de mes enfants le plus souvent possible. Je peux aussi contrôler constamment la production, car je suis exigeante sur les finitions. C’est un mode de vie que j’ai choisi, loin des strass et des paillettes. Ma mode est à mon image, simple et personnelle. Je suis heureuse ainsi, loin des schémas conventionnels. Je suis à l’écoute de mes clientes du début à la fin et je n’échangerais cela pour rien au monde. Il y a une partie de moi dans chacune des pièces qui sortent de mon atelier.

 

Il semble que vous ayez choisi comme label Face to Faith, peut-on savoir ce qui se cache derrière ce label ?

 

Ce nom reflète le combat de ma vie. J’ai toujours été différente, très sensible, timide, à contre-courant. Garder espoir malgré la tragédie qui a frappé notre famille, essayer de reprendre une vie normale puis le choix de cette carrière a été un combat. Parfois je me suis sentie seule, découragée, choisir ce nom est un rappel quotidien de ne pas rentrer dans le « moule ». Nous devons avoir foi en nous, en Dieu, en la vie, en l’Homme. Nous ne devons pas désespérer, chacun de nous. La foi déplace des montagnes et j’ai pu avancer ainsi. Toutefois, ma marque est en train d’évoluer. Je m’amuse du fait que la moitié de mes amis n’arrivent pas à prononcer le nom « Face To Faith », alors on va simplifier les choses et juste adopter la marque « Alia Baré« . Alia est mon deuxième prénom, cette marque est un reflet de ma vision de la femme et bientôt de l’homme. Alors, simplifions les choses ! (Rires).

 

Quels sont les grands événements de mode auxquels vous avez participé et quels enseignements en avez-vous tirés ?

 

J’ai fait mes débuts à la Black Fashion Week de 2015 à Paris avec Adama Paris. Ce fut pour moi un grand moment d’émotion, l’achèvement de plusieurs mois de travail, Le début d’une nouvelle vie d’où l’inspiration de la collection : « lumière à travers l’obscurité ». Cela donne tout de suite une crédibilité dans le milieu des créateurs et cela permet de faire de belle rencontre, comme Adama, qui a cru en moi. Alphady a été également très à l’écoute et m’a donné des conseils pour débuter dans le milieu.

L’année suivante, j’ai participé à la Dakar fashion week et j’étais particulièrement émue, car ma mère et ma famille étaient présentes. Cela change tout ! Le thème cette fois était « Sarraounia », la femme guerrière. L’image d’une femme forte et belle.  En hommage à toutes nos femmes et surtout à ma mère. J’ai fait plusieurs défilés sur Dakar, ces derniers mois, mais j’ai été très prise par mes créations sur-mesures. Les collections nécessitent beaucoup de temps et d’énergie. Cela apporte beaucoup de visibilité, mais au final, le client a du mal à se projeter dans des modèles portés par des femmes grandes et filiformes. Il y a un juste équilibre en tant que styliste à trouver entre créativité et « portabilité” ! (Rires).

 

Il y a de cela quelques mois, vous avez écrit une lettre extrêmement émouvante sur le drame survenu au sein de votre famille. Pourquoi une telle lettre aujourd’hui et quelle réaction votre lettre a-t-elle suscitée au niveau des autorités politiques nigériennes ?

 

Ce message, je l’ai écrit d’une traite la veille de l’anniversaire de la mort de mon père. Il était 5h du matin et je me suis réveillée avec cette douleur insurmontable au cœur. Je ne peux expliquer aux gens cette souffrance. Je l’associe au supplice de Prométhée dont le cœur se faisait dévorer chaque jour par un aigle et qui se reformait la nuit pour de nouveau être dévoré le jour suivant.

Les années passent, mais la douleur est toujours si vive. Je ne peux pas penser à lui sans pleurer, la perte est trop douloureuse, trop cruelle, trop injuste. Pendant les 5 premières années qui ont suivi sa mort, je rêvais sans cesse qu’il revenait et que sa mort était un rêve ou plutôt un cauchemar. Je me réveillai et la réalité me revenait en quelques secondes, c’était horrible. C’était comme le perdre à nouveau chaque jour. Mon cerveau et mon cœur ne pouvaient pas accepter cette fin pire que le plus mauvais scénario d’Hollywood. Notre silence, c’est juste une protection, car si l’on commence à parler, le torrent de douleur se déverse, il submerge et détruit tout.

Mais parfois ça déborde malgré tout et c’est ce qui s’est passé l’année dernière. Ma douleur m’a submergée et je n’ai pu la contenir, je l’ai écrite. Je n’aurai jamais pu imaginer l’élan de sympathie que cela provoquerait. J’ai lu chaque message et soudain je me suis retrouvée avec plus de 1000 demandes d’amitié, mon compte Facebook a saturé.

Ce fut réellement pour moi une forme de guérison, car je me suis reconnectée avec les Nigériens, avec mes compatriotes, j’ai ressenti la peine de tous ces anonymes. Mon père n’était pas que mon père, il était le père d’une génération qui l’a pleuré en silence, comme nous. Depuis ce jour, j’ai trouvé un peu de paix, car je sais qu’on ne l’oubliera jamais et je sais qu’il vit encore dans le cœur de beaucoup de Nigériens.

Cela me réconforte et m’apaise au-delà des mots. Je tiens à nouveau à remercier chaque personne car ce jour-là, le poids de la douleur s’est en partie allégé.

 

Notre combat continu, le gouvernement nigérien reste sourd à nos demandes de justice malgré la condamnation des autorités africaines envers l’État du Niger. Nous n’avons jamais eu la moindre lettre, le moindre message des autorités. Jusqu’au bout Le Président nous aura ignoré. 

 

Vous êtes jeune, vous avez certainement pleins de projets dans la tête, pouvez-vous partager vos ambitions avec nous ? La politique nigérienne vous intéresse-t-elle? Est-ce qu’un jour, vous allez vous lancer dans la politique ?

 

C’est une rentrée chargée pour moi. Je suis particulièrement impatiente de présenter ma nouvelle collection à la Accra Fashion Week en octobre : « écho et Narcisse ». C’est une autre facette de moi, plus douce. C’est une collection prête à porter donc plus accessible.  Beaucoup de gens pensent que les tenues de stylistes sont hors de prix, mais je souhaite avant tout que mes vêtements soient portés par le plus grand nombre et je ne suis pas élitiste donc je fais tout mon possible pour garder des tarifs raisonnables et de m’adapter aux budgets de mes clientes.

 

En novembre je participe à la Guinée Fashion Fest et en Décembre à la Angola International Fashion Show alors ça fait beaucoup de pression et de travail en perspective pour les prochains mois.

 

Je serai également jury d’un concours de stylisme : Style challenge Africa, dans très peu de temps. Pour finir, je lance bientôt une collection homme « Kori by Alia ». C’est une ligne de vêtements tradi moderne qui cible les hommes modernes d’aujourd’hui avec des silhouettes plus travaillées, plus près de corps. Des inspirations asiatiques et indiennes.

On reconnaîtra mes modèles grâce au Cori en argent qui sera le dénominateur commun d’où le nom de la ligne « Kori »… Je souhaite également faire un événement à Niamey en début d’année prochaine, mais je souhaite faire les choses bien. Ce sera mon premier défilé en solo et je souhaite le faire dans mon pays. Sur le plan politique, beaucoup de jeunes m’écrivent et me disent que je devrais penser sérieusement à m’engager politiquement.

Notre jeunesse est écœurée de la classe politique actuelle qui est gangrenée par la corruption et l’impunité à des niveaux jamais atteints jusqu’à aujourd’hui. Je suis triste de voir la misère et le désespoir de mes compatriotes. Je suis très inquiète de l’avenir de mon pays. Mon cœur appartient au Niger et je sais que mon père aurait souhaité que nous retournions là-bas contribuer à changer les choses. Malheureusement, le parti fondé par mon père s’est vendu au plus offrant, ils ont trahi la mémoire de son fondateur, je ne parle pas des autres partis politiques. Je prie chaque jour pour qu’un jeune émerge enfin et se démarque par son intégrité.

 

Ce jour-là, je serais prête à lui apporter tout mon soutien et mon aide, car nous sommes responsables de l’avenir de notre pays. Notre génération sacrifiée doit reprendre le flambeau et construire elles-mêmes son futur. J’attends ce moment avec impatience, j’ai confiance en notre jeunesse.

 

Le mot de la fin ?

 

 

Garder espoir… avoir confiance en Dieu car chaque épreuve nous rapproche de Lui. Croire en ses rêves, il n’est jamais trop tard pour les réaliser, croyez-moi. La réussite ne se mesure pas à l’argent, mais en l’accomplissement de soi.

 

 

Source :http://www.tamtaminfo.com

 

Tam Tam Info (Niger)

 

 

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