INTERVIEW – PROFESSEUR MAMOUSSE DIAGNE : «C’est aux Africains de se définir et de construire le ‘cogito africain’ pour parler aux autres en tant qu’interlocuteurs crédibles»

Nous vous avions proposé la première partie de l’interview réalisée en 2009 avec Mamoussé Diagne, professeur agrégé de philosophie. C’était à l’occasion d’un symposium sur le panafricanisme tenu à Dakar. N’étant pas publié à l’époque, senenews.com réserve à ses lecteurs l’exclusivité de cet entretien. Aujourd’hui, nous vous proposons la suite et la fin de cet intéressant entretien avec un homme qui croit au panafricanisme et qui est panafricaniste jusqu’à la moelle des os.

 

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«Dites au président Wade qu’il est désormais le porteur du flambeau de la renaissance africaine». C’est le message que feu Aimé Césaire avait chargé à la chanteuse martiniquaise, Gertrude Seinen, de transmettre. Que vous suggère cette remarque ?  

 

Je crois qu’il faut reconnaitre à Abdoulaye Wade son leadership,  qu’on soit pour ou contre lui. Il faut que, sur certaines questions, que nous cessions d’en faire des questions simplement partisanes et qu’on sache reconnaitre aux gens ce qu’ils sont et ce qu’ils ont fait dans un domaine déterminé.

 

Personne ne peut dénier à Abdoulaye Wade son sentiment et ses convictions panafricanistes. C’est une vieille conviction qu’il a longtemps exprimée. Il est l’un des rares dinosaures de cette époque à repenser l’Afrique. Il partage cette idée avec des gens comme Nkrumah, Cheikh Anta Diop etc.

Et j’estime que sur ce plan, comme l’a dit Césaire, Wade est bel et bien porteur de cette idée. Ce sont deux universitaires qui se sont connus avant l’éclatement de la diaspora. Cet éclatement est intervenu dans leur conscience à l’époque des grands ensembles tels que l’AOF, l’AEF et autres.

 

 

L’idée de la renaissance africaine figure toujours, en bois de chêne, au menu de l’Union africaine. Comment vous la concevez, cette renaissance ?   

 

L’idée de renaissance est un concept parfaitement opératoire parce que c’est comme si l’Afrique était morte et devait renaître. Or, ne renaît que ce qui a été nié, ce qui est passé par la mort. Mais il s’agit de renaître de manière plus belle. C’est d’ailleurs tout le sens de l’initiation dans les sociétés africaines.

La renaissance, c’est l’occasion pour quelqu’un de revenir à un niveau et à un statut plus élevé. Et c’est la seule idée opératoire aujourd’hui que le monde va se jouer autour de très grands ensembles. Seuls les continents auront droit à la parole au milieu et la fin du 21ème.

Aucun Etat, en tant qu’individuel, n’a plus la possibilité de participer au grand débat du monde. A tel point que de vieilles nations qui avaient une personnalité propre depuis le 13ème siècle, se mettent ensemble, et c’est tout le sens de l’unité européenne en formation.

Et tous les grands Etats pensent que dans quelques années, ne pourront figurer sur la carte comme interlocuteurs du monde que les Etats-Unis, le Brésil, la Chine et l’Inde. Ni l’Europe, ni l’Afrique ne sont conviées à ce débat sauf si, évidemment, l’Afrique arrive à s’unir comme continent. Parce qu’avec ses 700 millions d’âmes, le continent noir a, sous ses pieds, un tiers des réserves mondiales de toute nature.

 

Rien que le Nigéria peut mettre sous son territoire la totalité des Etats européens. C’est une opportunité dans notre histoire qui nous est donnée et que d’aucuns nous empêchent de saisir pour bâtir une véritable nation africaine parce que c’est sur notre dépendance que leur propre puissance se fonde. Ils ne nous veulent pas comme interlocuteur et donc, c’est à nous, d’arriver à nous définir, à construire le «cogito africain» et à pouvoir parler aux autres en tant qu’interlocuteur crédible. Et c’est là, tout le sens de l’idée de la renaissance africaine qui se déclinait par le signe du Népad.

 

 

Pourtant, les sommets se succèdent et aboutissent à l’impasse avec la question d’un gouvernement africain. A quel niveau situez-vous le blocage ?

 

C’est vrai que le problème qu’il y a eu, et qui a été posé lors de la rencontre d’Accra, c’est que le gouvernement africain est la seule alternative de l’heure. Ou bien nous la réalisons et l’Afrique retrouvera sa place au banquet de l’universel, ou bien nous la négligeons et notre destin sera autre.

 

Il n’y a pas une compréhension et un degré de conviction égale sur cette question. Je sais bien que notre ancien ministre des Aaffaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio, est un panafricanisme convaincu. Il l’a été à tout moment et ne cesse de le décliner dans toutes les langues qu’il maîtrise. Lorsqu’il a fait un exposé sur le panafricanisme, il y a d’autres ministres d’affaires étrangères, qui se prononcent au nom d’Etats souverains, qui demandaient si Cheikh Anta Diop et Nkrumah étaient des africains.

 

Ils n’avaient pas la moindre notion de ce que ces gens-là avaient écrit sur le panafricanisme, et c’est très grave. Comment voulez-vous mener un débat aussi inégal avec des gens qu’il faut commencer d’abord par instruire ? Cela signifie qu’il y a toute une pédagogie du panafricanisme qui doit être prise en charge, relayée par les enseignants, les chercheurs, les journalistes et non pas seulement les politiques.

 

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Le président Wade a dit un jour: «Notre malheur en Afrique vient de ce que ce sont les politiques qui décident de tout. Il faudrait désormais que là où un président politique est nommé, qu’il s’entoure d’experts comme vices présidents».

 

Le développement n’est pas une affaire économique. Il y a quelques années, j’avais écrit un texte dans la revue «Ethiopique» qui s’intitulait «Comment dit-on développement en Wolof ?». Ce n’était pas de la provocation, car cette question était tout sauf linguistique. Mais c’était juste pour faire remarquer que le développement n’existe que sur la base d’un certain nombre de critères que conjugue, pour lui-même, le sujet qui aspire au développement. Il en est l’agent, le bénéficiaire et le sujet actif de l’histoire dans ce sens là.

 

Il n’y a pas de renaissance pour un sujet inconscient de ce qu’il est et de ce qu’il veut. C’est pourquoi l’éthique de la renaissance a besoin que les Africains puissent percevoir leur rapport au monde et le décliner à leur façon. Et il se trouve qu’on ne décline jamais le monde que par le biais de la culture. Il n’y a de vision du monde que culturelle. Et il y a une anecdote qui dit que les esquimaux ont 82 noms pour désigner la neige alors que les Wolofs n’en ont aucun. Et c’est parce que les esquimaux voient 82 neiges différentes là où nous autres, ne voyons pas de neige.

 

J’ai dit au président si vous construisez le Népad, vous ne pourrez jamais installer une industrie à couper le bois dans un bois sacré en Casamance. Ce n’est pas possible parce que c’est contradictoire à la représentation que le sujet casamançais fait de son rapport à la nature. Cela veut dire que le développement doit être ajusté à la vision culturelle. Ce qui revient à dire que la mise en branle du Népad  nécessite une cartographie culturelle de l’Afrique pour faire en sorte que les populations puissent conjuguer les projets avec leur propres langages.

 

D’ailleurs, dans le même article, j’avais signalé que c’était cela la conscience du mouridisme tout comme le président Wade l’aura soutenu dans sa «doctrine mouride du travail». J’ai dit que si le mouridisme a cette vision du travail, c’est grâce à l’équivalence qui a été posée lors de l’exil du Cheikh, entre le travail et la prière : «Niakh diarignou, Liguèy Tedd», c’est ce qui fait Khelkom.

 

La puissance de Khelkom, c’est cette conviction extraordinaire que le sujet qui agit est un sujet pour qui l’au-delà est déjà réglé, et que, une fois débarrassé de cette angoisse métaphysique, il ne lui reste qu’à conquérir le monde. C’est ce qui fait que n’importe quel Baol-Baol, qui débarque à Hong Kong, avec sa pile de khassaides entre les mains et sans parler un seul mot chinois, n’a peur de rien.

 

C’est justement cette audace fantastique qui constitue un levier important qui fait qu’ils peuvent vous faire le canal de Cayor, en une semaine, si le Khalife en exprime le souhait. C’est comme ça d’ailleurs, qu’en dehors de toute technologie de pointe, ils ont porté sur leur tête les cailloux du grand minaret de Mbacké à Touba. Et c’est pour cette raison que  le protestantisme a construit le capitalisme.

 

C’est parce que Martin Luther  King a fait intervenir la réforme dans les rapports de l’homme à Dieu que le protestantisme a eu cette vision conquérante du monde. Et le seul protestant qui a bâti sa doctrine, ce sont les Etats Unis parce que dans le dollar, il est marqué «In god we trust». Cela n’a rien de religieux, mais c’est le fait de pouvoir transformer une vision religieuse en levier qui permet, à travers la culture, de pouvoir conquérir le réel.

 

Il faudrait qu’on arrive à construire en Afrique de tels paradigmes. Il doit y avoir des représentations assez puissantes qui puissent figurer comme supports au développement. En ce sens, notre ambition dans cette école des hautes études africaines, c’est de faire en sorte de percer le mystère de ce qui fait que l’homme noir, dans sa relation au monde, devienne non plus quelqu’un qui consomme le monde ou le subit, mais qui le conquiert.

 

Alors ce paradigme mouride, par exemple, est un paradigme fondamental à élaborer, à systématiser de façon à ce que l’idée de renaissance soit une idée porteuse et portée par une réflexion intelligente et patiente, une réflexion qui soit traduisible en mot d’ordre et en slogan. Ainsi une nouvelle instruction civique devra voir le jour, et c’est seulement sur cette base que la renaissance pourra se faire.

 

Propos recueillis par El Bachir Thiam

 

 

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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