AFRIQUE – TAUX DE NATALITÉ ET JEUNESSE : Prisme sécuritaire et banalisation d’un discours de la peur

Les relations internationales et diplomatiques, sur fond de colonialisme dans le cas de la France, ont cette particularité : permettre aux dirigeants.es du Nord de discourir sur des questions internes à d’autres pays, supposés être souverains. Et dans ce jeu diplomatique hypocrite on trouve des personnages dont leur pays ne pèse plus et donc une grande partie de souveraineté est passée dans une organisation dite d’intégration régionale : l’Union Européenne.

 

 

Dans les discours du nouvel occupant du palais de l’Elysée (depuis mai 2017) on note une certaine nouveauté des thèmes soulevés dans les réunions internationales : le taux de natalité des femmes africaines et la jeunesse du continent noir. Ce n’est pas le premier président français à s’exprimer de manière hautaine et polémique sur les sociétés africaines. Elle est encore récente la bêtise ou mieux l’ignorance de ce fils d’immigré hongrois, parachuté à l’Elysée, qui lors d’un discours à l’Université Cheikh Anta Diop à l’occasion de sa première visite au continent africain en 2007 déclara que «L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire.» Au moment des changements constitutionnels dans les années 1990, Jacques Chirac disait que «la démocratie est un luxe pour l’Afrique[1].» François Hollande avait marqué lors de son premier passage en Afrique noire, à Dakar, en donneur de leçon par cette phrase «Il n’y a pas de vrai développement économique ni de vrai progrès social sans pluralisme[2].» Quant à l’actuel président, ses sorties sur le continent font déjà polémique notamment quand il a affirmé lors du sommet du G20 de juillet 2017 que «Le défi de l’Afrique […] il est civilisationnel[1]

 

Ces petites phrases assassines, on les trouve dans tous les discours des présidents français envers l’Afrique noire, expression du relent colonial toujours présent dans l’esprit de ces dirigeants. C’est dans cette partie de l’Afrique[2] qu’on leur donne la parole devant un grand public, étudiant, universitaire et de la classe politique. Mais en fait, ce n’est qu’une petite partie du continent où le lien colonial subsiste encore et particulièrement dans la zone Franc CFA.

 

Ce sont des propos qui ne peuvent, nous Africains, nous laisser indifférents. Pourquoi celui qui se considère d’une génération différente de ses prédécesseurs reprend des méthodes vieilles en politique africaine ? C’est vrai que pendant la campagne des élections présidentielles, le candidat Macron n’avait fait aucune référence au continent, en fait ce qu’on a appelé le pré-carré colonial. Dans ses premiers discours, il y a deux thèmes importants à l’endroit de cette partie de l’Afrique : le taux de natalité de la femme et la jeunesse.

 

Pourquoi ces deux thèmes sont-ils dans l’agenda de ce jeune président ? Pourquoi l’intéressent-ils ? Ce sont des questions plus importantes que ce que propose Macron pour une jeunesse, qui ne l’a pas élu, qui ne constitue pas une préoccupation dans la gestion de la France, ni de l’Europe.

 

Le taux de natalité : un enjeu économique et financier

 

Le taux de natalité n’est pas qu’un élément d’analyse démographique, il est aussi économique et financier. Une génération d’enfants, qui surmonte deux principales sélections : la mortalité avant 5 ans et l’échec scolaire, constitue théoriquement des dépenses pour leurs familles et l’Etat (un Etat responsable envers sa population). Un enfant est d’abord un chiffre dans le recensement général de la population et puis s’en suivent d’autres chiffres à l’école, l’aide publique (quand elle existe), la santé (sa place et les dépenses dans le système sanitaire)… et termine à un âge très avancés, avec de la chance par un dernier chiffre sur la mortalité, le taux de mortalité pour 1.000 habitants.es dans le pays.

 

Toujours des chiffres. Selon les chiffres publiés par les organisations internationales, le continent africain détiendrait le taux de natalité le plus élevé dans le monde. Il n’a jamais occupé l’agenda des gouvernements africains et pour une raison le continent est sous-peuplé par rapport à d’autres. Plus étendu que l’Europe et pourtant moins peuplé que celle-ci, qui a recouru à des politiques familiales pour soutenir la natalité. A part quelques zones comme la région des Grands Lacs, le Nigeria, l’Ethiopie, le continent est «vide». La zone sahélo-saharienne est très peu peuplée et pourtant c’est une grande zone. De grands pays en termes de superficie comme le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Tchad, le Soudan, qui couvre chacun plus d’un millions de km2. Au total ces 5 pays couvrent une superficie de 6,70 millions de km2 où vivent à peu près 84 millions d’habitants, soit moins que le Nigeria (180 millions) et l’Ethiopie (100 millions). Un petit pays comme la Belgique de 30.000 km2 est plus peuplé avec 11,35 millions en proportion territoire/habitant que le Mali ou le Tchad. Une grande partie du territoire de ces 5 pays africains n’est pas habitée. La population est concentrée dans quelques grandes villes surpeuplées, qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour gérer une population en augmentation constante. Ce sont des pays moins peuplés que la Birmanie avec 52,89 millions d’habitants pour 676.578 km2.

 

Si le Niger détient le record en Afrique noire d’environ 7 enfants par femme (c’est une estimation), pour le reste du continent le nombre d’enfants par femme est moins de 5. Comme tout taux, le calcul du taux de natalité est soumis à des marges d’erreurs, qui peuvent atteindre plus de 3-4%. On peut même parler de la baisse de la natalité pour les générations nées dans les années 1980 et 1990. Dans le continent, on note l’apparition des cliniques in vitro comme au Cameroun. Le changement social et le changement de l’alimentation dans des sociétés de plus en plus urbaines ont eu un impact sur la fertilité des femmes. Pourquoi parle-t-on d’un tel taux maintenant ?

Le taux de natalité est indissociable de l’autre thème : la jeunesse. Avec la baisse du taux de mortalité infantile (de moins de 5 ans), la proportion d’adolescence et de jeunesse dans la population des pays africains augmente. Même si les pyramides d’âge n’ont pas tellement varié, on note légèrement un changement des tranches d’âge. Par rapport aux décennies passées, il y a plus de personnes qui ont entre 35 et 45 ans. La jeunesse occupe toujours une place importante.

 

Jeunesse, chômage, immigration…

 

         La jeunesse n’est qu’une étape de la vie d’une personne, mais aussi d’une société et donc d’un pays. En d’autres termes, l’espoir et le futur  d’un peuple reposent sur les épaules d’une jeunesse dynamique politiquement[1] et socialement[2].C’est un refrain qu’on entend dans les discours, les publications, les émissions de télévisions et les réseaux sociaux. Autant d’éloges à une catégorie d’âge des sociétés africaines. Mais une catégorie, qui a posé des problèmes aux élites économique, politique et sociale ces dernières années.

 

S’il est vrai que c’est dans la jeunesse qu’on prépare le futur d’un pays, alors l’une des plus importantes politiques publiques d’un gouvernement responsable serait un plan ambitieux avec des mesures concrètes. Mais peut-on parler de politiques publiques de beaucoup de pays africains ? Alors au lieu de politiques publiques, si on analyse les mesures prises par ces gouvernements, on ne peut que peut constater lamentablement leur inefficacité en termes d’éducation, d’emploi et de participation sociopolitique. Les systèmes éducatifs sont devenus de plus en plus des agences formant des futurs chomeurs ; des migrants, qui tentent leurs chances dans d’autres pays par le manque de perspectives d’insertion dans les marchés locaux du travail. L’espace politique et social laisse très peu de place à cette jeunesse ; celles et ceux qui y rentrent, sont soumis à la loi de leurs aînés. Des aînés, qui baignent dans un système de falsification des résultats électoraux, de corruption et de mafias, qui ont vidé ou vident les caisses de l’Etat. Une gestion des affaires publiques par les aînés qui a enlevé tout sens à un Etat, qui doit construire une nouvelle société, imprimer de nouvelles valeurs de citoyenneté et de solidarité. L’existence d’un ministère de la Jeunesse (presque dans tous les pays du continent) ou d’un Secrétariat d’Etat à la Jeunesse (République de Djibouti) est une structure sans réel pouvoir, une mascarade pour les jeunes.

 

Les préoccupations de Macron relèvent d’abord de la peur que ressentent les sociétés des pays du Nord à la mobilité des populations jeunes à la différence de celles et ceux des pays du Nord, marquées par l’immobilisme et les blocages corporatistes, qui rendent difficiles les réformes sociales. Quand on parle de mobilité, on fait référence à la migration. D’où les pensées d’envahissement, de perte de travail, de baisse de salaire dans des sociétés bloquées. Or dans un monde supposé global dont les frontières ont disparu (même si elles réapparaissent par le discours rétrograde et raciste de la nouvelle administration étasunienne), cette inquiétude n’aurait pas lieu d’exister surtout pour un libéral comme l’ex banquier ; décideur du future de la France et de l’Europe. Cette jeunesse est plus éduquée, mieux formée professionnellement, ce qui favorise la mobilité. Elle utilise les ressources de la globalisation : les nouvelles technologies de l’information, les réseaux sociaux et donc les capacités de porter ses revendications sur la scène nationale et internationale. Elle a transformé la frontière en ressource par les actions qu’elle mène localement et globalement.

 

et sécurité

 

Depuis le début de ce siècle, tout est analysé, perçu et vu à partir du prisme de la sécurité. Mais quelle sécurité ? Ou plutôt de l’expression de la schizophrénie d’un groupe militariste et d’un nouveau secteur de la vie sociopolitique. Le politologue Didier Bigo (1996) affirme que «la réaction (à un mouvement social nouveau ou un mouvement naturel qui prend une grande dimension comme la migration) fait lire la réalité sous l’angle de la peur et finit par fabriquer des adversaires là où il n’y en avait pas. [1]. » La personne, qui émigre surtout venant des pays du Sud vers ceux du Nord, est accueillie avec une certaine suspicion quand elle n’est pas considérée comme un éventuel terroriste. En fait au-delà d’un discours sur la sécurité, réelle ou irréelle, ce à quoi on assiste c’est le contrôle de la politique par le groupe de pression de la vente des armes. Mais Bigo notait déjà dans les années 1980 le passage d’un Etat de bien-être à un Etat policier et de contrôle des groupes minoritaires étrangers. Cette politique s’est bien installée dans l’agenda de tous les gouvernements des pays du Nord. Et l’augmentation du volume de personnes migrantes ces dernières décennies avec la crise économique, qui a fortement touché les sociétés européennes, n’ont fait que la renforcer comme politique publique des nouveaux gouvernements. Ce qui fait qu’on assiste aussi à l’augmentation du poids de l’extrême-droite dans la vie sociopolitique.

 

Les jeunes migrants des pays du Sud émigrent suite aux demandes de certains secteurs de l’économie submergée. Et malgré un taux de chômage élevé dans le pays d’immigration[1]. Ils deviennent une préoccupation de sécurité pour des gouvernements dont la légitimité est mise à mal par le corps électoral, qui ne donne plus la majorité à un parti politique. La sécurité n’est en fait qu’un nouveau marché de l’économie des pays du Nord. La surveillance des frontières est devenue ces dernières années un business exclusivement profitable à quelques sociétés de la sécurité et de l’armement. Dans son livre, Xénophobie Business. A qui profitent les contrôles migratoires ? [2], la juriste Claire Rodier a bien analysé l’ambiguïté entre sécurité des territoires et contrôle de ce nouveau marché par des entreprises privées.

 

Son discours sur ces deux thèmes était bien tourné vers le public français et européen, préoccupé par les migrants d’Afrique noire. Il a renforcé un discours de peur et de rejet de l’autre, qu’on trouve dans tous les pays occidentaux. En Occident, l’idéologie extrémiste est devenue tellement banale que les partis traditionnels doivent s’allier et composer avec ses représentants pour gouverner des sociétés socialement bloquées.

 

La position de cet ex banquier, président par accident de l’histoire, sur ces deux thèmes n’apporte rien de nouveau. L’aide publique n’a jamais été une panacée à ce qu’on appelle le développement du continent africain. Les milliards d’€ et de dollars de développement ont été que des investissements pour les pays riches et un endettement pour les pays récepteurs. D’ailleurs cette aide a appauvri davantage les sociétés africaines. Dans les publications le dicton «commerce non aide » n’a jamais été aussi vrai qu’appliqué. Au contraire on a assisté et on assiste encore au maintien des subventions à l’agriculture et d’autres secteurs des économies dites développées, qui ne peuvent théoriquement faire face aux faibles de production en Afrique et dans les pays du Sud.

 

Après les programmes d’ajustement structurel qui n’ont pas fonctionné, il fallait inventer autre chose pour justifier des nouvelles politiques des institutions  que sont le FMI, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce. Et si Macron est le premier à introduire ces mesures, il est à la fois un homme du milieu financier et le patron d’un pays, qui participe aux conseils d’administration de ces institutions dont le principal objectif est de maintenir la richesse de ses membres par l’imposition et donc la destruction des structures de ceux qui n’ont pas la voix.

 

Mohamed Abdillahi Bahdon

 

 

[1] Peut-être, mais s’appuyer sur les réseaux mafieux de la Francafrique et recevoir des enveloppes d’argents ont été des luxes pour financer ses compagnes électorales.

[1] Comme on disait au début des années 1990, on ne mange pas le pluralisme. La démocratie ne donne pas à manger. Mettre comme priorité le pluralisme politique, c’est se moquer des milliers de personnes, qui ne mangent pas à leur faim dans le continent. Les nourrir devrait être la première politique de tout gouvernement et de dirigeant.e responsables

 

[1] Une fois arrivé au pays de l’Elysée, il paraît que la mémoire de l’occupant diminue drastiquement. Se laissent-t-ils influencer par des conseillers.es aux mauvaises intentions ? Faut-il rappeler à Macron que l’Europe est confrontée à un défi civilisationnelle et existentielle. Voir une référence pour comprendre les sciences humaines et sociales, et ne pas prendre pour une vérité la manipulation financière, qui a réduit l’être humain en un objet de dépenses et de bénéfices, Michel Onfray, Décadence, Flammarion, 2017

[1] Pour mémoire je rappelle qu’Emmanuel Macron est allé en Algérie d’abord comme candidat à Alger et ensuite comme Président de la France le 6 décembre dernier. Il n’a jamais pris la parole devant la jeunesse algérienne. Parce que tout simplement, le gouvernement algérien n’a trouvé opportun de donner la parole à un tel invité dans un amphithéâtre d’une université. Et pourtant il avait reconnu que la colonisation française a été un crime contre l’humanité en Algérie.

 

[1] La jeunesse n’est pas seulement cette période de plus en plus longue de formation, c’est aussi la participation politique d’abord par la revendication des droits et ensuite de participation active à travers des mouvements sociopolitiques. En Somalie, c’est une jeunesse nationaliste, qui a conduit le peuple somali à l’indépendance en 1960. En 2014, c’est par l’action des jeunes que des régimes autoritaires sont tombés comme au Burkina Faso ou au Sénégal éviter l’instauration d’une monarchie dans une République.

[1] Les mouvements de la jeunesse africaine ne contestent ou ne revendiquent pas uniquement, ils participent dans la vie sociale et se montrent responsables par des actes qui incitent la responsabilité de tout le monde dans son entourage, le quartier, la ville par exemple en matière de nettoyage, de sensibilisation contre la destruction des biens publics lors des manifestations.

 

[1] Bigo Didier (1996). «Sécurité, immigration et contrôle social», Le Monde Diplomatique, 1996, p. 19

[1] La migration des jeunes formés.es n’est pas liée aux décisions imposées par les institutions économiques et financières, créées et contrôlées par les pays du Nord. Parmi ces décisions, il y a la privatisation des entreprises publiques, lesquelles tombent dans les mains des grands groupes occidentaux. Et la poursuite des intérêts économiques et financiers prime sur la stabilité économique et sociale des pays où ils sont installés. Il arrive qu’une fois passées dans le giron de ces groupes, les entreprises publiques disparaissent laissant des milliers de personnes au chômage.

[1] Rodier Claire, Xénophobie Business. A qui profitent les contrôles migratoires, Paris, La Découverte, 2012

 

 

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