BENIN – Houngbédji-Talon: un amour plus que parfait

Les Béninois ont suivi, ahuris, abasourdis et outrés, via leur petit écran, jeudi dernier, une scène digne des démocraties « bananières ». Le président de l’Assemblée nationale suspend un collègue député en pleine déclaration au nom d’un groupe parlementaire. Motif invoqué, « outrage au chef de l’Etat ». L’acte aurait été admis, serait passé plus facilement s’il était l’œuvre d’un autre acteur politique du pays. Mais émanant de Me Adrien Houngbédji dans l’exercice de ses fonctions de Deuxième personnalité de l’Etat, cet acte suscite interrogations et inquiétude. La démocratie béninoise survivra-t-elle au parfait amour entre le président de la république, Patrice Talon, et le président de l’Assemblée nationale, Adrien Houngbédji ?

 

 

On se souvient encore du cyclopéen soulagement de tout le peuple béninois lorsque Me Adrien Houngbédji, alors en concurrence avec Komi Koutché pour la conquête du perchoir, l’emporta avec une voix de plus que son challenger. Cette nuit-là, les Béninois avaient cru en une nouvelle aube. Ils étaient persuadés que quelles que soient la couleur et la culture politiques du locataire du palais de la Marina, l’Assemblée nationale ne deviendrait jamais une simple chambre d’enregistrement du gouvernement. L’avènement de l’homme de la rupture déjoue tous les pronostics, même les plus osés. Les spectacles piteux offerts au peuple par la représentation nationale, d’abord le jeudi 21 décembre à l’occasion du vote du budget exercice 2018 où le président de l’Assemblée nationale, le juriste de renom, Adrien Houngbédji, arracha la parole au un député en pleine déclaration au nom de son groupe parlementaire – la minorité parlementaire – pour « outrage au chef de l’Etat » d’une part, et cette parfaite idylle entre les deux personnalités de l’Etat, Patrice Talon et Adrien Houngbédji, idylle étalée au grand jour lors de la descente du chef de l’Etat à l’Assemblée nationale aux fins de prononcer son discours sur l’état de la nation, où les deux hommes ont gravi les quelques mètres les séparant de l’hémicycle main dans la main d’autre part, ces deux spectacles, piteux à maints égards, ont fini de convaincre nombre d’observateurs politiques de la menace qui plane désormais sur la démocratie béninoise.

 

Plus qu’une collaboration, une compromission

 

La Constitution du 11 décembre 1990 a consacré un régime présidentiel, essentiellement caractérisé par la séparation rigide des trois principaux pouvoirs, à savoir le pouvoir exécutif, représenté par le gouvernement, et principalement incarné par le président de la république, le pouvoir législatif, représenté par l’Assemblée nationale dont le chef s’adjuge le titre de Deuxième personnalité de l’Etat, et le pouvoir judiciaire que symbolisent les cours et tribunaux. Par ailleurs, la loi fondamentale fait des deux derniers pouvoirs – le Législatif et le Judiciaire – des contre-pouvoirs aux fins d’amoindrir autant que faire se peut les prérogatives grandiloquentes du chef de l’Etat.

 

C’est au nom de l’équilibre recherché entre les trois pouvoirs qu’il n’est pas souhaité une majorité parlementaire dans un tel système politique. Ou, le cas échéant, que le patron du Législatif ait suffisamment de charisme pour résister aux sirènes clinquantes du pouvoir exécutif, toujours insatiable dans la mise en œuvre de ses prérogatives on ne peut plus étendues. Et avant l’avènement de l’actuel chef de l’Exécutif, tous les Béninois pensaient et croyaient fermement que le leader des Tchoco Tchoco incarnait cet homme de poigne, ce charismatique acteur politique à même de conduire les rênes du Législatif au mieux des intérêts de la population. Zéro pointé sur toute la ligne. Adrien Houngbédji a changé. Il s’est métamorphosé. Depuis le jour où il a juré de ne plus jamais animer quelque opposition, quelle que soit la tronche du président de la république élu. A cette déclaration, déjà bien suspecte et pernicieuse, on était à mille lieues d’imaginer les limites d’un tel aveu, venant d’un acteur politique qui avait tout, mais alors réellement tout donné pour sauver la démocratie dans son pays. Oui, n’en déplaise à ses détracteurs – l’histoire leur donne raison – Adrien  Houngbédji avait tout donné pour sauver la démocratie. Il s’était désisté en faveur de Nicéphore Soglo au poste de Premier Ministre désigné à l’historique conférence nationale des forces vives de février 1990. Evitant ainsi l’affrontement évident entre sympathisants des deux candidats en lice, affrontement qui aurait pu être fatal à la démocratie naissante. En 1998, alors Premier Ministre, il démissionna pour ne pas être comptable d’un système alors gangrené par une corruption généralisée au sommet de l’Etat. En 2006, il rejeta toutes les offres – et Dieu sait qu’elles étaient alléchantes – afin de récuser le second tour de la présidentielle convoquée sans campagne électorale. Qu’aurait-il advenu si Houngbédji s’était effectivement abstenu de prendre part à ce second tour qui l’opposait à Boni Yayi ? La démocratie béninoise aurait-elle survécu à l’imbroglio politico-juridique qui serait survenu, situation du reste non prévue par la constitution ? Beaucoup ne sont certainement pas au parfum de ces hauts faits de l’actuel président de l’Assemblée nationale. Certains ont dû oublier. Pourtant, ces sacrifices, Houngbédji les a consentis aux fins de sauver la jeune démocratie de son pays, lui qui connait les conséquences dommageables d’un régime de dictature pour les avoir vécus et subis avec le régime du PRPB.

 

Comment ne pas alors faire confiance à un tel homme au poste de président de l’Assemblée nationale dans ce contexte-là ? Celui de fin de règne de l’autre jouisseur du pouvoir, Boni Yayi ? Peut-on blâmer les députés d’alors qui ont porté au perchoir Adrien Houngbédji, au grand dam du candidat adoubé par l’homme de Tchaourou ? Certes, la constitution appelle à une collaboration entre les principaux pouvoirs dans la gestion de la cité. Mais cette collaboration ne doit jamais glisser sur quelque compromission. Chaque pouvoir doit exercer ses prorogatives en vue de garantir la démocratie chèrement retrouvée dans le pays. Hélas, la collaboration entre Talon et Houngbédji ne saurait assurer l’équilibre souhaité entre le parlement et le gouvernement. Cette collaboration éclipse complètement l’autre prérogative essentielle du Législatif, le contrôle de l’action gouvernementale. Si Adrien Houngbédji en arrive à évoquer « l’outrage au chef de l’Etat » pour empêcher l’expression plurielle au sein de l’hémicycle, lieu par excellence de la liberté de parole des élus du peuple, comment peut-il engager quelque contrôle sur l’action du gouvernement ?

 

La démocratie béninoise est en danger. Et c’est peu dire. Il faudra trouver d’autres mécanismes pour arrêter la saignée pendant qu’il est encore temps. Mais quoi ?

 

 

 

Source: http://ladepeche.info

 

La Dépêche (Bénin)

 

 

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