Hommage à Jean d’Ormesson, un rayonnant esprit de la convivencia

 

Jean d’Ormesson, écrivain et académicien.

 

Triste ce matin… Je viens d’apprendre le décès de Jean d’Ormesson à 92 ans. Il est mort cette nuit, terrassé par une crise cardiaque. Je me suis dit, il est mort de l’affliction d’un jeune homme passionné.

 

En 1993, en compagnie de Jean-Claude Judith des Salins, je l’avais rencontré à L’UNESCO, alors qu’il était président de la Société internationale des philosophes et des sciences humaines de l’organisme onusien. Nous attendions l’ascenseur, Jean Claude et moi, quand d’Ormesson apparut, quelques documents sous le bras. Un homme élégant, un peu replet… Nos regards se croisent. Je suis frappé par l’intensité de celui du philosophe. Jean Claude fit les présentations et le mit au courant de mon travail avec l’UNESCO. Chaleureuse poignée des mains : « Je voudrais lire votre livre. La poésie est essentielle à notre temps… » Nous avons pris l’ascenseur. A  l’instigation de Jean-Claude, je lui ai parlé de coolitude, de l’humanisme de la diversité. Puis, de la tonalité marine de ce texte développant le coolie trade en chant des humanités, sans exclusive. « Donc, vous êtes aussi philosophe ? », me demanda Jean d’Ormesson, avec les yeux écarquillés de gamin qu’on lui connaît dans certaines circonstances. Il me donnait l’impression que j’étais le seul poète au monde.  Je lui répondis, taquin, que la philosophie était du côté du signifié et la poésie du côté du signifiant… Et que j’étais d’abord du côté poétique. Cela dit, le chant/champ poétique n’occulte pas tout à fait le sens. Je lui parlai de «la musique des idées », cette logopée intéressante aussi dans l’écriture poétique. Je citai T.S. Eliot, puis parlai de Cale d’étoiles-Coolitude que je venais de publier. J’écrivais pour les sans voix de l’engagisme tout en me prévalant d’archives, des perceptions de l’Histoire. « Promettez-moi de me l’offrir… J’y sens ce vent du grand large qu’il fait bon goûter. Nous pourrions prendre un verre ici ? Dans l’après-midi ? » L’ascenseur s’était arrêté. Nous l’avions tous quitté, même si nous n’allions pas au même étage. Nous voulions continuer la conversation.

 


J’expliquai à d’Ormesson que j’avais déjà un rendez-vous, hélas, et que je quittais Paris le soir même. Il s’en trouva déçu. Je lui promis de lui faire passer Cale d’étoiles par Judith des Salins, lui aussi à la Société de Philosophie de l’UNESCO. Nous nous serrâmes la main comme des frères, nous regardant avec intérêt et curiosité, aussi. Les yeux de Jean d’Ormesson exprimaient une pétillante activité intérieure, une grande ouverture d’esprit et  une piquante malice aussi.

 

Ce regard m’a marqué. Il émanait de façon mémorable de cet homme de taille moyenne, exprimant une énergie presque adolescente, rayonnante et contagieuse. Je me suis dit, en voilà un qui ne doit pas souvent dormir sous la Coupole… Je ne l’ai jamais revu. Seulement, quand je le voyais à la télévision, je ne ratais pas l’occasion de l’écouter. Je me rappelle, entre autres, le célèbre « remontage de bretelles » infligé à Manuel Valls, lui reprochant sa « volonté d’enfumage » de l’opinion… C’était un brillant polémiste, un « honnête homme » de la grande tradition française car il sait pourfendre les esprits réducteurs de la pensée humaine. Oui, il avait l’art de la conversation, et représentait le meilleur de l’esprit français, pour faire écho aux propos du président Macron ce matin, dans « un monde où l’intellectuel était aux commandes des journaux »… Il est peut-être le dernier représentant de son espèce…

 

Au moment de nous séparer, Jean d’Ormesson me parla d’un poète, Paul Jean Toulet, qui avait écrit et séjourné à l’île Maurice de 1885 à 1888. Puis, naturellement, il me récita quelques vers de Baudelaire, autre mauricien de la poésie française. En guise de quelques vers, j’eus droit au poème entier, L’Albatros… « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage/ Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers/…/ Le Poète est semblable au prince des nuées / Qui hante la tempête et se rit de l’archer /Exilé sur le sol au milieu des huées/Ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Le tout dit avec une grande maitrise, derrière laquelle on sentait tout l’amour de cet homme pour les belles lettres. Plus tard, Jean-Claude me fit part de la passion de d’Ormesson pour la poésie : «Il ne te l’a pas dit tout de suite, il est philosophe…». Je m’en étais rendu compte pendant ces quelques minutes d’échange très agréables. Et de prendre conscience de sa mémoire d’éléphant très éclectique…

 

Après, j’ai lu de ses ouvrages dont L’Histoire du juif errant, que j’avais apporté à Fès en novembre et que j’avais offert à Abdelaziz Sekkat, président de la Maison de la Sagesse. Ce dimanche, je me suis procuré deux de ses titres lors de mes recherches de livres, dont C’est une chose étrange à la fin que ce monde… Là encore, comme « le Vieux » du livre, il milite pour un esprit inclusif, ne reléguant pas hors champ la part des altérités dans sa faconde philosophique et littéraire. Je cite ici des propos du chapitre « L’Histoire des hommes ». L’auteur réfléchit aux déclinaisons de l’Histoire : « Il faut que tout change pour que tout reste pareil…» Il écrit dans une visée diachronique : « Des théories s’édifient. D’Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de Tacite, d’Ibn Khaldun à Gibbon et à Michelet, de grands esprits cherchent à comprendre le destin caché des hommes…. Chaque époque a ses perspectives, ses illusions, ses coups de génie, ses craintes et ses espérances ». Plus loin, dissertant sur la mort des civilisations, d’Ormesson dit : « Nous ne verrons peut-être pas nous autres, les vivants, la résurrection d’une Afrique noire, mère de l’histoire et aujourd’hui malheureuse. Mais son retour triomphal au premier rang du monde est inscrit avec certitude dans un avenir plus ou moins lointain ».

 

Je lis d’Ormesson, limpide, éminemment intertextuel comme Eliot, dans un souffle transfrontalier que je trouve admirable, couvrant des brassées de temps et de géographies, ouvrant au grand large des idées, des visions du monde, des possibles. Le plaisir du texte est bien là. L’ouvrage cité plus tôt pose la question suivante : « Qu’est-ce qu’un bon livre ? » Il y répond avec ce sens de l’abrégé diachronique qui est sans doute la marque de fabrique de d’Ormesson : « Les bons livres sont ceux qui changent un peu leurs lecteurs. Les modèles : la Bible, l’Iliade et l’Odyssée, le Coran, les Essais de Montaigne, le Cid de Corneille, les Pensées de Pascal, les Fables de la Fontaine, Bérénice de Racine, le Faust de Goethe, les Mémoires d’outre-tombe, le Capital de Karl Marx, De l’origine des espèces de Darwin, Les Frères Karamazov de Dostoïevski, Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, le Journal de Jules Renard, les opérettes d’Offenbach, Les Nourritures terrestres de Gide, Horace, Omar Khayyam, Rabelais, Cervantès, Leopardi, Henri Heine, Oscar Wilde, Conrad, Borges, Cioran… » Je me retrouve pour beaucoup dans cette liste, qui révèle non seulement l’éclectisme proverbial de Jean d’Ormesson mais aussi son insatiable curiosité et son esprit résolument ouvert. C’est un rare mélange, en effet, que d’avoir, en 2017, un magnifique représentant de l’esprit français, grand connaisseur des lettres et de la culture classiques et en même temps conscient qu’il est de la fibre humaine. C’est peut-être cela que Jean d’Ormesson nous donne à méditer, dans une époque où quelques « philosophes » de tout bord émergent pour prêcher la haine de l’autre, comme si c’était leur fonds essentiel. D’Ormesson n’a jamais été un esprit aigri, rabougri, haineux. Il respirait l’amour. C’est lui qui a tout fait pour que Marguerite Yourcenar, la toute première femme, soit accueillie à l’Académie française. Il était cette France consciente de ses richesses littéraires et culturelles, et soucieuse de rayonner sans exclure. C’est cela sa grande modernité, son courageux combat, apte à nous inspirer, au vu des réfractions multiples que nous connaissons.

 

J’ai conversé avec Jean-Claude cette année. Nous avons parlé tout naturellement de cette rencontre avec Jean d’Ormesson. Il m’a dit avoir revu Jean d’Ormesson, qu’ils avaient aussi évoqué cette rencontre à l’UNESCO. D’Ormesson se souvenait encore de Cale d’étoiles…. Jean-Claude me disait qu’il avait beaucoup aimé le texte. J’ai été touché par cela. Il regrettait que nous n’ayons pas eu plus de temps pour échanger davantage. Pas de doute, cet homme, publié de son vivant aux Pléaides, aimait les poètes et le vent du grand large. C’est ce dernier qui est venu lui prendre le souffle qui traverse le temps et l’espace et que j’ai toujours aimé dans ses récits mettant l’Histoire et ses leçons, le sens de la vie, à la portée de tous.

 

L’écrivain et cinéaste mauricien, Khal Torabully.

D’Ormesson écrivait, en 2010, dans C’est une chose étrange à la fin que le monde, cité en amont : « Disons les choses d’une phrase : la mort pour un chrétien, pour un musulman, pour un juif pratiquant, n’est pas à craindre – mais à espérer ». Il parlait, dans le chapitre « La cendre et la semence », de la mort de Claudel. Je pense que la semence qu’il nous laisse, lui aussi, en ce jour triste, ce sont ses écrits que je continuerai à parcourir avec autant de plaisir. Adieu cher Jean d’Ormesson, vous étiez un homme d’esprit élégant, un homme de convivenciaadmirable, un frère…. Vous avez été un Sage parmi les Académiciens et vous nous accompagnerez longtemps encore. Oui, « vous nous manquez déjà ». Votre fauteuil numéro 12 à l’Académie française restera bien vide pour longtemps…

 

© Khal Torabully

 

 

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