CULTURE: La Mémoire maritime des Arabes aux 30 ans des Routes de la Soie de l’UNESCO

 

Le mercredi 7 février marquera la commémoration du 30ème anniversaire des Routes de la Soie, au siège de l’UNESCO, à Paris. Je ferai partie de la table-ronde en compagnie de MM.  Ali Iyé, responsable des Routes de la Soie de l’UNESCO et de Doudou Diene, concepteur des routes al andalus et de l’esclave, entre autres. Ce débat aura lieu devant les délégations étrangères de l’UNESCO. A cette occasion, l’UNESCO projettera la partie de mon documentaire (LA MEMOIRE MARTIME DES ARABES, 52’) relative à la route maritime de la Soie, celle allant des côtes de l’Inde à Guangzhou ou Canton. L’honneur rendu à ce film, jugé le plus exhaustif sur cette partie de l’Histoire maritime de la Soie, me ravit. Rappelons que l’an dernier, ce film avait été projeté à l’IMA. Il a inspiré l’exposition Les Aventuriers des Mers, centrée sur les Arabes et la mer, qui a attiré des dizaines de milliers de visiteurs, et qui a ensuite migré au MUCEM à Marseille (1).

 

Ali Moussa Iyé, chef de la section Histoire et Mémoire pour le dialogue à l’UNESCO.

Une route jonchée de souvenirs impérissables

 

Ce film me renvoie en 1999, quand j’ai arpenté une bonne partie du monde sur les traces de Sinbad… C’était mon projet de départ. Ce faisant, j’ai suivi le tracé des routes maritimes de la Soie. J’y avais ajouté la Méditerranée, en tournant des images en Tunisie, au Maroc, à Grenade et au détroit de Gibraltar, en compagnie de Philippe Fivet, caméraman émérite à TF1. C’était un voyage fait de ravissements, un périple prenant, passionnant… Les termes me manquent encore tant le projet était titanesque et riche à souhait.

 

 

J’avais, avant le tournage, été à Oman et à Zanzibar. Repérage, recherches… Et nous avons commencé à capter les images d’abord en Andalousie, après avoir atterri à Almeria. Nous tournions avec appétit, devant cette Méditerranée baignant le continent africain tout proche. L’hospitalité andalouse n’est pas un vain mot. C’était là qu’il fallait commencer… Une fois, je suis allé à la mairie, demandant si nous pouvions avoir accès aux archives, n’ayant pas beaucoup de temps pour faire une demande. Un employé de la mairie d’Almeria se mit à notre service, nous montrant des cartes et des documents relatifs aux échanges maritimes, aux guerres, aux périodes de négoce… Je constatai là une passion commune, une mémoire partagée entre les peuples de la mer. Puis, nous louâmes une voiture, avec la ferme idée d’explorer l’autre terminaison de la route des épices et de la Soie à l’ouest de l’Europe méridionale. Le ravissement (oui, rappelons que ce mot signifie la joie et aussi, le fait d’être quasiment enlevé, hors de soi) était à chaque pas. Nous étions en l’an 2000, au printemps andalou, à nul autre pareil, à quelques lieues de la Sierra Nevada, dont la cape était encore enneigée. A Grenade, perle de la convivencia, nous avions commencé notre tournage au pied de l’Alhambra. Puis, sur la colline d’en face, où gîtent les gitans venus des Indes, au Sacromonte. C’était la première fois que je voyais le monument le plus visité d’Espagne. Puis, nous avons fait des prises de vue du mirador San Nicolas, ouvrant à la montagne enneigée et aux murs rouges de l’Alhambra sous un ciel d’un bleu limpide à couper le souffle. Spectacle irréel de beauté. Nous commencions les routes de la Soie en sens inverse…

 

Doudou Diene, concepteur de la route al-Andalus et de l’esclavage, UNESCO

Un grenadin nous a ouvert sa maison, nous expliquant que les andalous ont été très liés aux « gens de l’Orient » par l’Histoire et la géographie. Nous ne saurions pas le contredire au vu des témoignages qui ont jalonné notre route vers Algésiras. Là – était-ce une coïncidence ? – nous avions pris un bateau au nom évocateur d’Ibn Batouta, l’exceptionnel globe-trotter marocain né à Tanger, ville mythique des voyageurs, à 17 kms des côtes espagnoles. Nous avons tourné à maints endroits de la ville, notamment au marché  et à la supposée tombe du voyageur tangérois. Ibn Batouta, qui voyagea pour son agrément, nous a laissés des rihlas ou narrations de voyage connues mondialement. Il a combiné à lui seul les routes de la soie maritime et terrestre, puis,  celles des caravanes, partant du Maroc jusqu’en Afrique subsaharienne. Les pas de Sinbad et d’Ibn Batouta se complétaient dans notre parcours, pour se prolonger dans ceux d’Ibn Majid, de Zheng He et de Vasco da Gama.

 

Pas de routes sans petits récits qui font des souvenirs radieux

 

Anecdote : un jour, dans le souk de Tanger, nous avons perdu une vis essentielle du pied de la caméra, une béta numérique dernier cri, assez lourde cependant. En haut de la colline adjacente, Philippe était gêné pour réaliser ses images, pas de stabilité…. Il me confia, devant a mine intriguée, qu’il avait perdu une vis. Je lui dis que je vais la chercher. Il me regarda, l’air de dire que j’ai dû prendre un coup de soleil ou que je devais divaguer en raison des fatigues du voyage. Je lui conseillai de faire des plans du mieux de ses capacités. Je m‘arrêtai dans la rue commerçante où nous nous étions un peu avant. Un monsieur souriant me demanda ce que je cherchais. Je lui expliquai que mon caméraman avait perdu une vis. Petit attroupement… Un gamin s’approcha, nous disant qu’il savait qui l’avait prise. Etonnement… On le suivit. Il nous indiqua une grande  porte en bois ornée de motifs traditionnels. Le monsieur appela les occupants. Une dame vint, suivi d’un garçonnet espiègle. Je lui demandai s’il avait encore la vis, il acquiesça, la sortant de sa poche. Je n’en croyais pas mes yeux, ni le monsieur non plus. Quand j’exhibai celle-ci à Philippe, il pâlit, me disant que c’était impossible. Puis il ajouta, il y a une « bonne protection d’en haut » sur nous. Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. Le tournage continua. Ensuite, nous regagnâmes l’Espagne et partîmes pour la Tunisie, puis Oman. Je raconterai la suite de ce voyage dans un autre texte, car des détails incroyables foisonnent. Pour le moment, rappelons de quoi traite ce film.

 

Vasco da Gama.

Propos du film

 

Ce film, financé par Oman, est le premier à s’intéresser à l’héritage maritime des arabes en connexion avec le commerce, la culture, les échanges d’idées, de savoir-faire, de techniques, des religions, des sciences… Il décrit la mise en contact des peuples de la Méditerranée (notamment par le Caire et Damas, en mentionnant le relais vénitien du commerce asiatique), et explore l’une des artères majeures de la civilisation mondiale, l’océan Indien, premier océan de la mondialisation. C’est en effet dans cet espace maritime qui concentrait cinquante pour cent du volume mondial du commerce que la première grande aventure transnationale des peuples eut lieu. Une véritable cohérence bancaire, linguistique, culturelle et commerciale structurait cet espace, notamment pendant la grande période coïncidant avec les empires abbasside à l’Ouest et des Tang à l’Est. C’était une configuration inouïe de la mise en contact entre deux grands blocs humains, situation géopolitique inconnue depuis Alexandre le Grand. Les Arabes et les Perses étaient les grands intermédiaires entre les puissances des épices et de la Soie (parmi d’autres commodités) qu’étaient l’Inde et la Chine. Sur ces routes, ne voyageaient pas que des denrées, comme le précisait le professeur André Miquel, spécialiste du Monde Arabe et professeur au Collège de France. En effet, des savoirs, des livres, des idées, des objets de commerce s’y frayaient leur chemin, donnant une densité culturelle exceptionnelle à ces routes du commerce terrestre ou maritime, reliant l’Orient lointain, la péninsule arabique, l’Egypte, l’Afrique et l’Europe. Nous avons pu constater cette culture commune de l’océan Indien, notamment dans le domaine de la construction navale. En effet, nous sommes allés sur les chantiers navals d’Oman, principalement Sohar (ville natale supposée de Sinbad le marchand), de Zanzibar et de la côte ouest de l’Inde (Cochin, Calicut, ports des épices). On y construit encore ces boutres ou dhows des Mille et Une nuits, décrits avec précision dans le film par le contre-amiral Bellec, ex-directeur du Musée de la Marine de Paris. Entre ces trois pays, on utilise souvent les mêmes matériaux (l’acacia, le teck indien…) et le même type de voiles triangulaires, dits voiles auriques, latines ou arabes, qui permettent de lofer ou remonter au vent.

 

Routes d’une rare densité culturelle

 

Nous évoquions Bagdad, siège du pouvoir abbasside, connecté directement avec le commerce india-océanique, donnant lieu à une brillante période de réalisations culturelles, artistiques et intellectuelles, notamment la Maison de la Sagesse, fondée par le calife Haroun al Rashid et développée par son fils Al Mamun (al-Manon, un cratère sur la lune porte le nom de ce prince féru d’astronomie). Cette institution, qui traduisit l’héritage gréco-romain parvenu à l’Occident après avoir été traduit en arabe, réunissait en son sein, chrétiens, bouddhistes, juifs, chrétiens, hindous, zoroastriens, musulmans… dans une entreprise de connaissance transfrontalière dont le monde peut encore rêver. C’est à partir de ce voyage, en connaissance de ce précieux héritage, que je devais réactiver la Maison de la Sagesse en décembre 2012… à Grenade, par là où notre voyage sur les routes de la Soie avait débuté. Les routes maritimes de la Soie résonne dans toutes ces pistes, allées , chemins de traverse qui ont vu se converser, prier, méditer, prêcher, enseigner, apprendre des humanités… en sus des opérations de commerce à proprement dites.

A l’UNESCO ce mercredi 7 février, pour commémorer les 30 ans des routes de la Soie, redevenues une des voies majeures de l’Histoire actuelle, l’organisme onusien rend aussi un hommage à  notre travail mettant en avant les conflits qui ont jonché l’Histoire de l’homme, mais aussi, les réalisations communes qui ont laissé des empreintes indélébiles sur notre façon de penser, de manger, boire, de lire, de se vêtir, de prier, de penser, d’inventer, de concevoir le quotidien, entre autres.

 

Je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui ont accompagné ce travail, dont Oman, le Maroc, la Tunisie, l’Institut du Monde Arabe, la British Library, les Musées de Muscat, de Canton, l’Andalousie (Grenade, Alméria), l’île Maurice, , l’ex-président de l’île Maurice, Cassam Uteem mes enfants Camil et Hanna, Philippe Fivet, Kamel Kezadri, Charles Mares, Brian Daines, Sir Ian Mac Callan, ambassadeur de la GB à Oman, le gouvernement chinois, «Colo » Motala , qui adossa le costume du navigateur Ibn Majid et bien d’autres facilitateurs encore…

 

Ce sera un moment émouvant, ce mercredi prochain, lors de la projection de ce qui est leur film aussi. Nous serons à un moment capital des routes de la Soie pour l’UNESCO et les états-membres et je les y associe du fond du cœur. Ce film, tourné a su franchir le temps et constitue, désormais,  une référence en la matière. Je ne pouvais espérer meilleur cadeau quand j’abordai l’Andalousie il y a 18 ans. Bien sûr, je suivais les pas de Sinbad, avant d’enchaîner avec ceux d’Ibn Majid, le grand navigateur omanais et du grand amiral chinois, Zheng He (14ème/15ème sièlce). Celui-ci, rencontra le père du grand omanais, qui lui offrit, un  kamal, l’ancêtre du sextant. Zheng He, pour illustrer nos propos, lui aurait rappelé que la boussole était son sextant à lui. Cette invention chinoise, comme on le sait, fut perfectionnée par les indiens, les arabes et les européens, qui n’ont pas toujours perdu le nord sur les routes légendaires de la Soie. Symbole fort que les mers n’étaient pas seulement vecteurs des luttes géopolitiques ou de rivalités commerciales, mais aussi espace de collaborations transfrontalières et de créations communes. C’est ce que l’UNESCO rappellera à Paris lors des 30ème anniversaire de son programme des Routes de la Soie, mettant en lumière les richesses ces routes mythiques qui n’ont pas fini de faire le monde…

 

© Khal Torabully

 

 

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