HAÏTI – Dr Gretta Lataillade Roy, une vie historique

Portrait de médecins Première lauréate de sa promotion de médecine en 1968 , première femme présidente de l’Association médicale haïtienne (AMH), directrice d’hôpital et fidèle engagée de l’Église catholique d'Haïti, le Dr Gretta Lataillade Roy a toujours été dans l’axe des caméras. Derrière l’image d’une grand-mère de huit petits-enfants se cache le visage d’une femme qui transforme les moindres silhouettes de sa vie en empire. Au summum de sa carrière, elle partage les secrets de sa vie pour le moins historique.

 

Au beau milieu des années 50, Gretta Lataillade, qui ne savait pas encore qu’elle allait devenir médecin, déambulait dans les rues de la capitale en quête du pain de l’instruction. Au lycée du cent-cinquantenaire de Port-au-Prince, elle faisait partie de cette génération d’espérance qui voulait traverser le temps en laissant des traces.

 

Elle a terminé ses études sous l’administration de l’ancien président François Duvalier à une époque où il fallait bien plus qu’un pas pour franchir la barrière de la Faculté de médecine et de pharmacie (FMP) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Grand était le rêve, plus grands étaient les défis. Alors, faute d’enfoncer les portes, elle a pris les chemins de traverse.

 

C’est à l’École normale supérieure (ENS), section philosophie, qu’elle fera ses débuts à l’université. Une expérience de laquelle elle garde encore des qualités oratoires et des souvenirs agréables. « C’était un moment décisif de ma vie, car j’ai beaucoup appris à l’ENS », un temps tellement précieux, a-t-elle tenu à préciser, qu’après sa première année en philosophie, elle a été deuxième lauréate du concours d’admission de la FMP-UEH.

 

La vocation de médecin était née très tôt dans sa tête. Dans son cerveau archaïque était nichée une certaine fascination du pouvoir et de l’honneur bien mérité. « J’avais un cousin respectable qui était médecin. Au lieu de dire que je voulais devenir médecin, je disais que je voulais être Dr Jean », a-t-elle laissé entendre.

 

Un parcours d’excellence

 

« J’étais très passionnée par l’excellence. J’étais capable de pleurer si j’obtenais 65 sur 100 pour une matière », a-t-elle conservé intacte dans sa mémoire.

 

Studieuse et disciplinée à la limite de l’isolement, elle a su tenir sa monture au galop pour gravir les échelons jusqu’au sommet. D’une promotion de 271 étudiants, ils étaient 63 à boucler les études. Un combat au bout duquel le quotient intellectuel avait le dernier mot. Le 3 août 1968, après moult péripéties, elle est sortie première lauréate de sa promotion de 50 garçons et de 13 filles. L’un des plus beaux moments de sa vie, selon ses dires. Celui d’une petite fille qui traversait les chemins escarpés d’une destinée incertaine à celle qui faisait rêver tous les médecins de service.

 

« J’avais eu 99 sur 100 en obstétrique-gynécologie. Je voulais être, à juste titre, obstétricienne-gynécologue. Cependant, mon chef de service en médecine interne était allé voir le ministre d’alors pour me recommander en médecine interne », un choix inspiré de Dieu, a-t-elle ajouté, pour expliquer sa satisfaction.

 

De son passage en médecine interne à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), mieux connu sous le nom de « Hôpital général», elle se rappelle encore d’une femme en coma diabétique qui était vouée à la mort selon les pronostics médicaux: « Je n’avais pas abandonné, je l’avais soignée. Puis, elle a vécu assez longtemps », a-t-elle commenté.

 

À la Faculté de médecine de l’UEH, elle a été assistante en physiologie cardio-vasculaire, professeur de physiologie depuis 42 ans et depuis cinq ans chef de département de physiologie. Par ailleurs, cette carrière d’enseignante est corroborée par une pratique clinique assidue, dans un climat dangereux, d’abord comme médecin de service puis comme directrice au centre de Saint-Martin, au Bel-Air. Cela fait 27 ans.

 

Une femme avec une vie associative active

 

Sa vie associative commence sans nul doute à l’église. À son actif, deux chorales ; une qui a 37 ans et l’autre 27 ans sans oublier un comité de soutien permanent de l’église du Christ-Roi dont elle est la fondatrice. Elle est aussi membre actif du Collège haïtien de médecine interne (CHAMI) et actuelle présidente du Lion’s Club en Haïti.

 

« La vie associative est comme une bouffée d’oxygène pour moi», a-t-elle lâché d’un air soulagé après un long inventaire à la Prévert.

 

Vers les années 2000, le moins qu’on puisse dire est que l’Association médicale haïtienne (AMH) ne se portait pas bien, en atteste cette déclaration du Dr Claude Suréna à l’occasion de l’assassinat du Dr Ary Bordes : « Durant la seule année écoulée [février 1999-mai 2000], le corps médical a vu tomber sous les balles assassines trois de ses plus valeureux membres. Les docteurs Jimmy Lalanne, le sénateur docteur Yvon Toussaint et le Dr Ary Bordes ».

 

C’est dans ce contexte de grandes incertitudes que le Dr Gretta L. Roy a brigué le poste de président de l’AMH en 2000. Fait assez exceptionnel, elle a accompli deux mandats consécutifs avec l’exigence de redorer le blason de la médecine haïtienne.

 

Après avoir contribué grandement à doter l’AMH d’un siège social, elle écrivait, en 2008, un ouvrage historique intitulé «Association médicale haïtienne, 60 ans déjà ! »

 

Une femme de pouvoir

 

Le Dr Gretta Roy est une femme de pouvoir, une évidence qu’elle a tenté de noyer dans un bain d’humilité. En deux occasions, elle a fait gagner le Dr Jean-Claude Cadet au poste de doyen à la FMP, un fait qu’elle ne nie pas d’autant que son influence dans le corps professoral saute aux yeux.

 

Outres son statut d’enseignante aimable, c’est le volet femme de pouvoir qui lui a valu d’être la marraine de la promotion « Dr Buffon Mondestin » de la FMP en 2017 puis invitée d’honneur de la cérémonie de collation de grades de quatre facultés à l’Université Quisqueya, la même année. Deux évènements qu’elle considère comme le couronnement de sa carrière.

 

Si elle se présente modestement comme ancienne professeur de quatre ministres du gouvernement actuel, c’est surtout le fait d’être la mère biologique de la ministre de la Santé publique et de la Population, Marie Greta Clément Roy, et mère spirituelle du Premier ministre Jack Guy Lafontant, qui lui confère une influence qu’on ne saurait passer sous silence.

 

« À ma fille, forte de mon expérience, je lui ai glissé des noms crédibles pour constituer son cabinet, ensuite je la laisse faire son expérience. Je n’interviens pas. En politique, je suis du côté du Premier ministre, un ami et un fils », a murmuré celle qui vit très mal son veuvage après la mort du feu Roland Roy avec qui elle était en couple depuis la 4e année de médecine.

 

Durant son parcours, le Dr Gretta L. Roy a pu marquer l’histoire bien au-delà de son espérance. En médecine comme dans la vie publique, elle continue d’en parapher de nouvelles pages sans faire marche arrière, une vie qui donne raison à l’aphorisme de Raymond Aron : «  Les hommes qui font l’histoire ne se soucient guère de l’histoire qu’ils font. »

 

 

Claudy Junior Pierre

pclaudyjunior@yahoo.fr

 

 

 

Source : lenouvelliste.com

 

Le Nouvelliste (Haïti)

 

 

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