LETTRE OUVERTE A WOLE SOYINKA : En attendant l’Organisation Internationale de la Swahiliphonie

Au moment où l’on parle à nouveau de l’avenir de la Francophonie, les Africains veulent certes à juste titre se faire entendre aussi. Mais paradoxalement avec un intérêt bien plus manifeste que celui qu’ils devraient accorder à leurs propres langues, notamment le Swahili. Courrier des Afriques exhume ici une lettre ouverte adressée en 2014 à Wole Soyinka à la veille de l’élection du nouveau Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophone (OIF). Pour mémoire et derechef en guise d'interpellation...

 

Cher aîné,
Ci-devant Prix Nobel de Littérature,

 

Il est de ces livres que je lis, que je relis : une fois, deux fois…moult fois, et sur lesquels je reviens toujours autant de fois que le temps m’en laisse le loisir. Je ne veux pas vous parler de vos livres dont certains m’ont déjà parlé plusieurs fois sur les bancs de l’école, en particulier The lion and the jewel (Le lion et la perle), mais plutôt d’un livre qui parle de langues, qui plus est de langues Négro-africaines.

 

En relisant Origine commune de l’égyptien, du copte et des langues négro-africaines modernes, Théophile Obenga nous rappelle ceci : « Le dossier linguistique africain, intimement lié au dossier culturel panafricain, a toujours préoccupé les Africains conscients de leur avenir collectif. Wole Soyinka, au FESTAC 77 de Lagos, avait mis l’accent avec vigueur sur la nécessité de l’unité linguistique à l’échelle continentale : il avait proposé le Swahili comme langue de communication interafricaine. Une telle prise de position de la part d’un homme de l’envergure de Soyinka avait fortement marqué les esprits des participants au FESTAC de Lagos ».

 

Vous suivez donc mon regard…et vous comprenez là où je voudrais en venir. Les Africains aiment la littérature, uniquement lorsqu’il s’agit de littérature étrangère. Et ils n’aiment point la littérature lorsqu’il s’agit de la leur. Sinon, j’aimerais savoir ce que l’Afrique a fait depuis que vous avez osé nous dire : faisons du Swahili la langue de communication interafricaine. La réponse à cette question est, sans doute, l’affirmation la plus patente de la haute estime que nous portons à nos langues et à notre littérature africaine. Je veux dire « africaine » au sens le plus africain du terme.

 

« Langues mourantes »

 

J’ai dit tantôt que j’adore The lion and the jewel, et vous vous en doutez pourquoi. Les Africains – et surtout les élites en particulier -, à force de ne pas comprendre que la langue n’est pas seulement un vecteur de communication mais surtout un outil indispensable de développement de toute société, ont jeté leur dévolu sur les langues de la colonisation. Cela se peut comprendre. Car ils sont d’ardents défenseurs de ce que mon confrère Tshitengue Lubabu M.K. qualifiait récemment dans Jeune Afrique– non sans humour – de « Langues mourantes ». Devinez pourquoi : ils parlent toujours en y mettant une floraison de mots en langues étrangères dans leurs propres langues, accélérant ainsi la mort programmée de nos langues africaines qu’ils appauvrissent ce faisant, et consument à petits feux.

 

J’ai vraiment adoré l’article de mon confrère parce qu’il traduit une réalité profonde et d’une telle véracité que j’en ris toujours rien qu’à y penser. Il n’y a qu’à écouter un intellectuel africain parler avec ses parents au village ou tenir une réunion dans un village de l’Afrique profonde pour se rendre compte qu’il y met plus de mots étrangers que de sa propre langue africaine parfois. Et Tshitengue Lubabu M.K de conclure fort justement en ces termes : « Pourquoi existe-t-il des bibles en langues africaines et pas, sauf exception, d’œuvres littéraires ? À l’heure où l’on parle de révisions constitutionnelles et du recours au souverain primaire, combien d’États ont traduit leur Constitution dans les langues du terroir afin que les peuples du continent en comprennent les enjeux ? »

 

En vérité, c’est surtout le grand enthousiasme de nombre d’anciens chefs d’Etats africains pour briguer le poste de Secrétaire général de la Francophonie, en remplacement d’Abdou Diouf, qui m’a définitivement convaincu de vous écrire cette lettre. Et j’imagine que cela doit être pareil chez les anglophones, les lusophones, les hispanophones…et tous les « phones » qu’on peut ajouter dès lors qu’ils ne sonnent pas africain. Quelle mobilisation ! Quelle débauche d’énergie ! Quel génie diplomatique ! Tout cela pour une langue qui n’est pas la nôtre, et qui ne pourra jamais nous servir comme la nôtre.

 

Qu’on ne s’y méprenne point. Je ne suis pas francophobe, loin s’en faut. Mais de là à admirer le grand enthousiasme qui anime les uns et les autres dans la course au Secrétariat général de la Francophonie, c’est quelque chose que je ne peux pas faire. J’eusse préféré que ceux qui ont eu à occuper les plus hautes fonctions de l’Etat en Afrique (Pierre Buyoya, Diouncounda Traoré…) ou sont des élites (Henri Lopes…) ou des dirigeants de notre continent s’enthousiasmassent pour la Swaliphonie que pour la Francophonie et Compagnie. Et là, je me tourne vers vous pour vous demander quel héritage comptez-vous nous léguer depuis le FESTAC 77 ?

 

Il n’y a pas si longtemps, je me suis aussi permis d’adresser une Lettre ouverte à Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de l’Union africaine. Pour tout vous dire, grosso modo, je lui notifiais que nous – les jeunes de ce continent qu’on appelle l’Afrique – nous voulons les Etats-Unis d’Afrique ici et maintenant, et que le temps n’est pas infiniment élastique même pour les Africains que nous sommes, pour qu’on nous demande d’attendre 2063. En effet, il est on ne peut plus facile de surfer sur du dilatoire, en faisant rêver les Africains. Et qu’à l’approche de chaque date butoir, l’Union africaine les renvoie aux calendes grecques. Histoire de les faire rêver…éternellement à quelque chose qui est plus aisé à réaliser qu’à rassembler les cotisations des Etats membres de l’Union africaine. Pourquoi diantre attendre encore ! C’est ici et maintenant que les « Pères Fondateurs » des Etats-Unis d’Afrique doivent se montrer, d’eux-mêmes, aux citoyens du continent africain. Afin que nous inscrivions leurs noms sur le fronton du Panthéon de l’Afrique.

 

Il est intéressant de constater que des Députés de la sous région d’Afrique de l’Est, au nombre desquels la Tanzanienne Shyrose Bhanji, ont formellement introduit une demande d’adoption du Swahili comme langue officielle de la Communauté Est africaine (EAC). Une manière forte de booster l’intégration et le développement de cette région de plus de 130 millions d’habitants. Il s’agit là d’un premier pas qui mérite d’être salué avec plus d’enthousiasme que suscite la succession d’Abdou Diouf à la tête de la Francophonie. Mais il faut encore aller plus loin, en introduisant la même demande au Parlement de l’Union africaine. Car au-delà de l’Afrique de l’Est, il appartient à l’Union africaine de s’approprier une telle démarche. Sa présidente, Nkosazana Dlamini-Zuma, dans une lettre improbable adressée à feu le Président du Ghana et panafricaniste convaincu, Kwame N’Krumah, écrivait du reste : « …Le kiswahili est maintenant une grande langue africaine de travail et une langue mondiale enseignée dans la plupart des facultés dans le monde ». Et moi de lui demander alors: « Mais comment diantre le Kiswahili le serait-il si l’on ne fait rien pour cela dès aujourd’hui. Dans combien d’universités africaines enseigne-t-on le Kiswahili à l’heure actuelle? Et qu’attend-on pour le faire ? ». Et pour cause : c’est ici et maintenant …que les citoyens africains appellent de tous leurs voeux l’unité de l’Afrique, l’institution de l’enseignement du Swahili comme langue interafricaine. Ainsi que vous-même l’aviez souhaité en 1977. Non pas en 2063. Nous n’avons plus le temps d’attendre, en effet.

 

Au FESTAC de 1977, vous avez bien dit le Swahili et non le Yorouba ? C’est cette grandeur d’esprit qui manque, de manière critique, à bon nombre de dirigeants de notre continent pour construire les Etats-Unis d’Afriques. Et…en finir avec les multiples humiliations dont l’Afrique et ses citoyens sont quotidiennement témoins, et passivement témoins.

 

La Swahiliphonie : un impératif africain

 

Le Swahili est reconnu par les linguistes comme étant à l’origine une langue Bantou qui s’est enrichie du vocabulaire à la fois Arabe et Persan. Ce qui fait d’elle aujourd’hui en Afrique, l’une des langues les plus répandues notamment au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie et dans une moindre proportion dans bien d’autres pays comme le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, la Centrafrique. Mais ce que les Africains qui ont cette fâcheuse propension à mépriser leurs propres langues ne savent peut-être pas, c’est que toutes les langues Négro-africaines trouvent leurs idiomes les plus anciens dans le Swahili, même moderne. En soi, elle est de facto une langue de consensus et d’unité. C’est la seule langue à pouvoir faire le trait d’union entre toutes les langues Négro-africaines modernes. Pour avoir étudié philologiquement les langues Négro-africaines les plus anciennes, je peux en faire la démonstration et le prouver. J’en dirais même plus : les langues que nous considérons certes comme étrangères, ne sont pas si étrangères que ça, à y regarder de près. D’autant plus que toutes les langues du monde dérivent de la plus ancienne langue Négro-africaine, c’est-à-dire la langue Paléo-africaine. Mais il y a un mais…

 

Le deuxième trait d’union est que le Swahili, tout en étant une langue fondamentalement Négro-africaine, s’est ouverte à l’Arabe. L’atout est de taille quand on sait que depuis plusieurs siècles l’Afrique n’est plus tout à fait Noire. Comme le disait, fort bien et à propos, le Président sénégalais Macky Sall dans une interview à Jeune Afrique : « l’Afrique est tellement compliquée que nous-mêmes ne maîtrisons pas forcément sa grandeur, sa complexité ou encore sa diversité ». Et nous devons en tenir compte. Nos frères Arabes se retrouveront à travers le Swahili autant que le reste des peuples d’Afrique Noire. Reste une grande composante que nous ne saurons- nous Noirs et Arabes – ignorer : les Berbères.

 

En faisant donc du Swahili, la langue officielle de l’Union africaine et celle des Etats-Unis d’Afrique de demain, nous ne devons pas oublier de faire de l’Arabe et du Berbère, des langues officielles aussi. Question d’équité, de justice et d’unité de l’Afrique, telle qu’elle est aujourd’hui et que nous la rêvons demain!

 

Cher aîné,
Ci-devant Prix Nobel de Littérature,

 

J’aurais pu vous croiser à l’Université d’Ibadan entre 1985 et 1989 comme le poète Niyi Osundare. Cela ne s’est pas produit, hélas. J’espère vous retrouver un jour peut-être dans votre ville d’origine et que j’ai découvert quand j’arpentais le Nigeria en son temps, de long en large. Je m’honore d’ailleurs d’être invité dans cette belle cité au festival des arts et du livre Ake Arts and Book Festival d’Abeokuta. Je vous écris donc cette lettre en attendant de vous en parler de vive voix, un jour peut-être, parce que vous aviez déjà été le porte-voix de l’Afrique au FESTAC 77 à Lagos au Nigeria en cela. Et je sais combien votre voix porte haut et fort. C’est pour cette raison que je vous l’adresse en même temps qu’à tous les citoyens africains, du continent ainsi que de la diaspora, avec l’espoir que vous n’allez pas en rester à votre appel de 1977. En tout cas, vous pouvez compter sur moi pour vous le rappeler autant de fois que cela sera nécessaire. Car ça, c’est quelque chose que je sais très bien faire.

 

Je vous remercie d’avance pour votre engagement.

 

Par Marcus Boni Teiga

 

 

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