Femme debout, maîtresse, mère et bergère

Dans le cadre de la 2ème édition de la journée sénégalaise en souvenir de l’esclavage, dédiée aux « femmes noires et résistances », l’économiste, spécialiste de l’esclavage, rappelle la condition des femmes pendant l’esclavage occidental du 18ème siècle.

 

D’un effectif relativement faible par rapport aux hommes (30 % des déportés), les femmes de la diaspora noire marquèrent de leur présence tous les points du système esclavagiste.

 

Indépendamment de la charge émotionnelle et du désespoir que pouvait entraîner la revente d’un enfant ou d’un compagnon, elles devaient aussi faire face aux dures épreuves quotidiennes. Elles ont conservé et transmis les valeurs ancestrales de l’Afrique mère, servi d’intermédiaires entre les bourreaux et les victimes pour apporter une touche quelque peu humaine dans cet univers. Par leurs chants et berceuses elles ont été les mères des enfants noirs et maîtresses-mères des esclaves mais ont aussi allaité les enfants des maîtres.

 

Les valeurs héritées de la vieille organisation sociale africaine, leur ont permis d’être les éducatrices, supports et bergères de ce qui pouvait ressembler encore à une cellule familiale jouant ainsi, un rôle capital dans la survie biologique et culturelle de la diaspora noire.

 

Et dans les moments les plus dramatiques, elles ont grandement permis à leurs hommes, de lever la tête, de se battre et de choisir leur manière de mourir à l’heure de la fin. Cette indéfectible et remarquable faculté d’adaptation à toutes les situations, a survécu jusqu’à nos jours et fait de ces femmes souvent dites « Poto Mitan », des êtres courageux, responsables et selon l’expression créole « yo ni zépaules et reins à yo solides » (elles ont les épaules et les reins solides).

 

Toutefois, longtemps après l’abolition, on a encore coutume de dire, notamment dans la Caraïbe, que les comportements familiaux – omniprésence de la mère, absence physique ou relative du père -, sont hérités de l’esclavage. Il est vrai que ce système avait créé un modèle de nuptialité adapté à l’économie de plantation, en séparant les couples, pour centrer la famille uniquement sur la mère.

En fait, il serait un peu simpliste, de vouloir fonder certains comportements actuels sur un seul déterminisme historique. Ce serait passer sous silence un siècle et demi d’évolutions diverses depuis l’abolition.

 

D’une part, il est apparu, notamment pour le Sud des Etats-Unis, que la famille esclave a été moins déstructurée qu’on l’a longtemps pensé. D’autre part, la comparaison entre diverses régions ou pays (Antilles françaises, Haïti, République dominicaine, Guyana, Jamaïque), ne met pas en évidence un modèle familial caraïbe, mais des situations très diverses marquées en partie par les évolutions historiques depuis l’abolition. Celles-ci ont aussi été très tributaires des différences entre les divers pays colonisateurs.

 

Par exemple, du fait de l’indépendance, Haïti n’a pas subi la pression des autorités coloniales et religieuses pour adopter les comportements de référence et notamment le mariage légal. Tout y a concouru à favoriser le concubinage. Les relations de type « ami », c’est-à-dire unions consensuelles sans cohabitation – courantes dans la Caraïbe anglophone ou même francophone et souvent préalables au concubinage -, étaient une forme de nuptialité absente dans la Caraïbe hispanophone.

 

Au-delà d’un schéma simpliste d’omniprésence de la mère et d’absence du père, les formes familiales dans la Caraïbe ont évolué et se sont diversifiées, un peu entre tradition et modernité. L’élévation du niveau de formation des hommes comme des femmes, plus ou moins marquée selon les pays, a fini par modifier en partie les relations entre les sexes, mais aussi les comportements.

 

Extrait de « L’ECLIPSE DES DIEUX » Tidiane N’Diaye, économiste, anthropologue et écrivain
Editions Du Rocher/Le Serpent A Plumes, Paris

 

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

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