Journalisme et Politique : la Presse a-t-elle cessé d’être le Quatrième pouvoir au Sénégal ?

Un œil dans le rétroviseur nous réconforte dans notre conviction que la presse au Sénégal a cessé de jouer le rôle de veille qui était sien depuis des décennies. Une importante partie des média privés, en nom et en nombre, a juste mis de l’eau dans son vin comparé aux temps du défunt régime. A côté des médias d’Etat dont la ligne éditoriale est bien connue de tous, une autre presse, celle-là privée, a du mal à cacher son rapprochement avec le régime en place même si elle se refuse d’être taxée d’organe pro-gouvernemental. A cause de son rapprochement avec le Pouvoir, la presse perd inéluctablement son statut de quatrième Pouvoir.

 

 

Pour nombre d’observateurs, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis l’avènement du Président Macky Sall quant au rôle des médias. Entre un traitement subjectif de l’information, la non-couverture des activités hostiles au régime en place et des attaques ouvertes faites contre certaines personnalités politiques dans les débats, une frange non négligeable des hommes de médias devient simplement des chargés de communication d’un parti. La connivence de certains patrons de presse avec les tenants du régime ne peut que desservir les journalistes sous leur tutelle. Loin de moi l’idée de vouloir remettre en cause la liberté de ton et de pensée de certains parmi eux qui sont aussi véridiques qu’impartiaux. Je rends hommage d’ailleurs à ces doyens et jeunes qui prennent part dans les débats au lieu de prendre parti. Cependant, la proximité d’un patron de presse avec un patron de parti politique peut effectivement déteindre sur l’objectivité tant recherchée chez les voix des aphones. La dernière déclaration de Thiat du Mouvement Y’en A Marre sur la RFM est à inscrire dans cette logique. Au journaliste qui voulait savoir pourquoi ils sont presque inaudibles sous l’ère Macky, il répondit juste que c’est parce que la presse qui relayait leurs activités sous le président Wade est devenue malheureusement aphone. Suffisant pour courroucer les présentateurs de l’émission en question mais Thiat n’a pas tout faux.

 

La presse sous le régime libéral

 

Elle n’aura donné que du fil à retordre au Président Wade et son régime. Elle n’était pas spécialement une « presse people » ou juste un moyen de relayer l’information brute. Le rôle de veille était amplement joué par les journalistes en ce temps-là. Mais cette représentation ne couvrait pas toute la presse car il y avait bel et bien des organes qui ne cachaient jamais, non pas leur proximité mais leur appartenance aux proches du pouvoir. Conscient du poids que les médias ont sur la conscience populaire, un lectorat qui gobe tout ce qu’il lit, le régime libéral avait créé des organes de propagande. La ligne éditoriale était simple : enlaidir l’opposition et embellir le pouvoir. C’est ainsi que des journaux tels que « Le Messager », « Express News », « Il Est Midi » étaient nés. Leurs objectifs communs étaient d’aider le gouvernement et le président à dérouler leur politique sans obstacles. Quitte à insulter, calomnier ou diffamer comme le faisait « Il Est Midi ».

 

Face à ces organes pro-gouvernementaux, une presse qui se voulait indépendante se mettait à divulguer les tares du régime. Il ne s’agissait pas que d’informations mais de révélations parfois dérangeantes. Avec l’existence de ces « deux presses » contradictoires, soit la balance était équilibrée ou bien elle penchait vers les organes indépendants. Les journaux qui formaient le boc des libres étaient plus nombreux mais les plus en verve furent sans doute l’ « AS » et « 24 heures Chrono » qui perturbaient le sommeil des tenants du pouvoir. D’ailleurs, ils paieront cher leur engagement avec les saccages de leurs locaux en 2008, dont le principal commanditaire serait le Minsitre Farba Senghor.

 

Sidy Lamine Niasse, Souleymane Jules Diop et Abdou Latif Coulibaly: l’engagement et l’investigation

 

Voilà trois noms de journalistes qui auront dérangé plus que tout le sommeil des autorités sous le président Wade. Même si les moyens adoptés étaient différents, l’objectif recherché était commun et restait la dénonciation de l’arbitraire, du népotisme et des détournements. Sidy Lamine Niasse a fait de son Groupe de presse le mur des lamentations de tout un peuple désenchanté et qui cherchait un exutoire. Il le leur offrit volontiers. Que ce fût avec sa télévision, sa radio ou walfadjri quotidien, le ton était le même et ne ménageait point le parti au pouvoir d’alors. Suffisant pour que Sidy Lamine accuse l’Etat après le saccage de satélévision. De son côté, Souleymane Jules Diop, exilé au Canada pour « échapper » au régime Wade, envoyait des « missiles » à travers une fameuse émission sur un site web. Dans ces rendez-vous, il dénonçait non seulement ce qu’il pensait être mauvais mais aussi attaquait nommément des personnalités politiques et religieuses avec des révélations ou accusations qui dépassent l’entendement. D’ailleurs, en 2008, il s’était introduit dans une salle de conférence et réussit à interrompre la communication de Maitre Wade mais n’en était pas sorti indemne puisque malmené par les gardes du corps devant la presse canadienne. Lui qui disait « parler au nom de son peuple » continuait, malgré cet incident, son travail de pourfendeur du régime libéral.

 

Entre l’engagement et l’investigation, il n’y a presque pas de palier puisque l’un implique forcément l’autre. La presse, notamment le journalisme d’investigation, avait de quoi être fière des différentes œuvres du célèbre journaliste Abdou Latif Coulibaly. Il symbolisait cette spécialité dans le journalisme jusque-là peu connue du grand public. Les révélations les plus scandaleuses sous le Président Wade nous viennent de ses écrits. A travers ses différentes productions, le journaliste d’investigation peignait toujours un Sénégal médiocre sur les plans politiques, économiques et surtout des libertés. Que ce soit avec « Wade, Un opposant un pouvoir : L’alternance Piégée ? » (2003), « Sénégal, Affaire Me Seye : Un meurtre sur commande » (2005), « Une Démocratie prise en otage par ses élites » (2006) ou « Contes et mécomptes de l’Anoci » (2009), le journaliste-investigateur ne se lassait jamais d’alerter sur le bradage, de la tentative de mainmise sur les médias, de la justice et dénonçait avec toutes ses forces la corruption. Ce qui lui valut beaucoup de représailles qui allèrent jusqu’au procès contre Karim Wade.

 

Les journalistes et l’engagement politique depuis 2012

 

S’il est vrai que la presse continue d’exister après le départ de Wade, il est tout aussi irréfutable que son rôle de quatrième pouvoir est aujourd’hui sujet à beaucoup d’interrogations. Qu’est-ce qui a changé entre-temps ? Les médias d’Etat continuent de se conformer à leur rôle de relayeurs des activités gouvernementales avec d’ailleurs un petit esprit d’ouverture des radios notamment. Les médias privés, eux, continuent d’être à équidistance des partis et s’arment d’objectivité comme avant. Ce qui a changé, c’est que ce tableau qu’on vient de peindre du paysage audiovisuel est loin de couvrir tout le champ médiatique.  Beaucoup de journaux sont aujourd’hui devenus des outils de propagande pour l’Etat et en même temps des instruments de diabolisation des opposants. Si certains s’en défendent et parviennent à peine à convaincre, d’autres l’assument et ne semblent ébranler. C’est le cas avec le journal « Libération » de M. Yakham Mbaye dont certaines publications démontrent une attitude tendre avec la mouvance présidentielle. A cela s’ajoute la volonté prêtée au Ministre maire de Louga, Moustapha Diop de créer un journal (pro-Etat sûrement). Jusqu’ici rien de nouveau sous le soleil.

 

Et la RTS se politisa…

 

Le fait qui est totalement nouveau c’est de voir des journalistes créer des mouvements de soutien au chef de l’Etat. De surcroît des journalistes d’un média publique ! Quelque puissent être leurs motivations, il est évident qu’on cesse d’être objectif quand on est partisan. Il n’est nullement interdit d’avoir un penchant pour une idéologie ou une vision politique (nous en avons tous), mais il va de soi que la frontière doit être établie quand on fait du journalisme. Le traitement de l’information doit être juste, équitable et démocratique et la déontologie observée pour atteindre l’équilibre politique et préserver la stabilité sociale. En décidant de soutenir politiquement le président Sall, ce qui est leur droit, les journalistes Thierno Amadou Sy du mouvement « HAA YEESO » (En Avant) et Nafissatou Diouf de « MACKY SALL NAFI FALOU WAAT » (Réélisons Macky Sall) ont pris une décision sujette à beaucoup d’interprétations et auraient clairement franchi le Rubicon. La jurisprudence Aminata Angélique Manga, journaliste de la même boîte, va peut-être les inspirer. Celle qui est devenue Ministre de l’économie solidaire depuis le dernier remaniement avait la sagesse de mettre en veilleuse son métier de journaliste au profite de son engagement politique.

 

Les réseaux sociaux, les journaux en ligne et comme alternatives

 

Face à la menace de se faire engloutir dans l’aphonie devant un pouvoir qui déroule sa communication sans problèmes, les acteurs de l’opposition ruent vers les réseaux sociaux. Ils doivent leur salut notamment aux sites d’informations et aux réseaux sociaux qui sont devenus les principaux relayeurs de leurs activités. En effet, ils atteignent une cible généralement plus grande que celle visée par les journaux en papier en procédant ainsi. Aujourd’hui, l’allure et la portée que prend la diffusion de l’information via ces fenêtres sont telles que les politiques, pouvoir comme opposition, ne peuvent s’en passer. Les politiciens les plus en vue ces temps-ci ne sont pas forcément ceux dont les activités sont couvertes principalement par les médias traditionnels ou médias d’Etat.  Parce que l’instantanéité et le pragmatisme ne sont garantis que par les services offerts par les réseaux sociaux tels que Youtube, Facebook, Twitter et les journaux en ligne qui dament le pion au papier et rivalisent avec les autres supports d’informations. D’ailleurs la plupart des journaux (presse en ligne, papier, radio ou télévision) reprennent les posts d’éminents leaders d’opinion qui parviennent à se faire une communication sans bourse délier.

 

Journalisme d’investigation, quand les politiques prennent le relais

 

Aujourd’hui, il est clair que l’investigation n’est plus ce qu’il était avant. Les plus grandes plumes qui faisaient rêver ont vu leur encre asséché avec le temps. Depuis six ans maintenant, le bilan du journalisme d’investigation, si bilan il y a, c’est la publication du livre d’Abdou Latif Coulibaly intitulé « Le Sénégal sous Macky Sall : De la vision à l’ambition. Les réalisations à mi-mandat ». Et rien que le titrage de l’ouvrage qui diffère du vocable acerbe sous Wade donne une idée du contenu. C’est à propos du Président, de son ambition et de ses réalisations. Un point c’est tout.

 

La nature ayant horreur du vide, les hommes politiques décident de se lancer dans l’écriture et la production de brulots. Plus que de l’investigation, leurs écrits apparaissent comme des confessions pour ne pas dire des déballages puisqu’il s’agit d’hommes qui justement ont été aux affaires d’une manière ou d’une autre pour en savoir assez. C’est le cas avec Cheikh Bamba Dieye du Front pour le Socialisme et la Démocratie et d’Ousmane Sonko, leader du PASTEF. Si dans «Sénégal: Thérapie pour un pays blessé » du premier nommé l’auteur fait la radioscopie d’un pays où tous les secteurs sont malades, dans « Pétrole et gaz au Sénégal: chronique d’une spoliation » Ousmane Sonko met le curseur sur les dérives et scandales du régime sur la question. Et pour couronner le tout, l’ancien ministre Thierno Alassane Sall qui a été aux affaires sous le président Macky Sall et qui doit assez connaître cette question a une fois  fait part de son intention d’écrire un livre pour édifier les sénégalais. Le journalisme d’investigation est mort, vive l’investigation !

 

Par Ababacar GAYE

e-mail : ababacarguaye@yahoo.fr

 

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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