BENIN – Gestion de l’Assemblée nationale : Les trois erreurs de Houngbédji

Lundi dernier, le président de l’Assemblée nationale, Me Adrien Houngbédji, a procédé à l’ouverture officielle de la première session ordinaire de son institution au titre de 2018.Comme il sied à ces circonstances, le patron du Législatif a livré un discours indicateur de l’orientation qu’il entend donner au parlement au cours de l’année. Pour lénifient qu’il parait, le discours du président de l’Assemblée nationale ne saurait gommer les trois erreurs fondamentales par lui commises pendant la législature finissante.

 

Me Adrien Houngbédji du PRD.

 

Il incarnait l’espoir de tout un peuple. De toute une nation alors avide de restaurer la cohésion sociale mise à mal par un régime en fin de mandat mais insatiable. Il s‘imposait, au regard de son expérience parlementaire, de son parcours politique, de son attachement aux idéaux de la démocratie, comme l’acteur  politique le mieux indiqué pour conduire les rênes du pouvoir législatif dans un contexte de grande incertitude pour le Bénin. Il, c’est bien le président de l’Assemblée nationale, Me Adrien Houngbédji.

 

En cette nuit du 19 au 20 mai 2015, incommensurable fut le soulagement de tous les Béninois, quels que soient leur statut social et leur obédience politique, lorsque le perchoir échut au candidat du consensus, à une voix près, contre le candidat de la mouvance présidentielle d’alors, Komi Koutché en l’occurrence. En réalité, les Béninois avaient misé sur Houngbédji pour servir de bouclier au futur gouvernement dont on craignait curieusement les éventuelles dérives sans même le connaitre.

 

Le 6 avril 2016, ce gouvernement fut révélé au grand jour. Il est conduit par Patrice Talon, lequel, ironie du sort, avait été énergiquement combattu par Adrien Houngbédji  pendant la campagne. Le leader du PRD avait pris fait et cause pour le challenger du compétiteur-né, Lionel Zinsou. A priori, le jeu démocratique s’annonçait équilibré, avec un président de l’Assemblée nationale attendu pour exercer pleinement ses prérogatives constitutionnelles, notamment celles de contrepouvoir à l’Exécutif. L’illusion durera juste le temps d’une rose.

 

Adrien Houngbédji et Patrice Talon

 

Houngbédji et le BMP

 

La première erreur de Me Adrien Houngbédji dans l’exercice de ses fonctions de président de l’Assemblée nationale est sa trop grande implication dans les activités du Bloc pour la majorité parlementaire,BMP, groupe créé au lendemain du retentissant échec du projet de révision constitutionnelle, projet si cher au chef de l’Etat –on comprendra pourquoi – Certes, pour président qu’il soit, Houngbédji reste d’abord député, donc contraint à appartenir à un groupe parlementaire. Mais il pouvait rester non inscrit. Il n’a pas pris cette option. Non seulement Houngbédji n’a pas voulu se mettre au-dessus de la mêlée comme l’exigeait le bon sens, mais il a activement apporté sa caution-et elle est précieuse ici- à toutes les initiatives émanant de l’Exécutif, donc soutenues par le Bloc pour la majorité parlementaire.

 

La franche appartenance du président de l’Assemblée nationale au groupe parlementaire acquis au pouvoir fausse ipso facto l’équilibre institutionnel souhaité par la constitution du 11 décembre 1990 qui a consacré pour notre pays un régime présidentiel, essentiellement caractérisé par la séparation rigide des trois principaux pouvoirs –l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire-. Et c’est déjà, là, la deuxième erreur monumentale du président de l’Assemblée  nationale.

 

Bruno Amoussou au milieu du député Candide Azanaï (à droite) félicitant Me Adrien Houngbédji à l’occasion de son élection à la présidence de l’Assemblée nationale pour le compte de l’opposition à la coalition FCBE du président Boni Yayi.

 

Une collaboration perçue comme une trahison

 

La loi fondamentale du Bénin a fait de lui un pays à régime présidentiel où la séparation des pouvoirs constitue un principe sacrosaint. Toute velléité à tordre le cou à ce principe participe inexorablement d’une violation de la constitution. Et depuis l’avènement du renouveau démocratique, les diverses institutions ont tenté, vaille que vaille, de sauvegarder la séparation des pouvoirs. Pas que des tentatives de récupération aient manqué. Loin s’en faut. Mais les présidents d’institution, soucieux du jeu démocratique nécessaire en cours au Bénin et qui faisait la fierté de tous, ont œuvré, chacun à sa manière, au maintien de cet équilibre entre les principales institutions.

 

La déception du peuple est donc immense lorsque Me Arien Houngbédji, pourtant juriste, donc maitrisant parfaitement les prérogatives qui sont les siennes pour un fonctionnement harmonieux des institutions de la république, se laissa à une collaboration trop poussée avec le gouvernement. Mieux, de l’indispensable collaboration entre institutions, le président de l’Assemblée nationale a basculé carrément pour une vassalisation de l’institution parlementaire. L’Assemblée nationale s’est écartée de son rôle de contrepouvoir à l’Exécutif, devenant rien qu’une simple chambre d’enregistrement. Les lois, toutes les lois émanant du gouvernement passaient comme lettre à la poste. C’est ainsi que la scélérate loi relative au retrait du droit de grève à certaines catégories de travailleurs fut votée nuitamment et en catimini. On connait la suite du vote de cette fameuse loi. La situation sociale actuelle caractérisée par des grèves perlées trouve son fondement en grande partie dans le vote de cette loi.

La soumission totale du président de l’Assemblée nationale à l’Exécutif a provoqué une autre situation dommageable à la jeune démocratie béninoise. Il s’agit de la violation par le patron du législatif de certaines dispositions de la constitution du 11 décembre 1990.

 

Permanent conflit avec la Cour constitutionnelle.

 

La troisième erreur jugée monumentale de Me Adrien Houngbédji par certains politologues réside dans le bras de fer inutile que le président de l’institution parlementaire  a engagé avec la Cour constitutionnelle. Et pour cause. Dans l’exercice de ses fonctions, le patron des députés se devait de vouer un respect scrupuleux  aux autres institutions prévues par la constitution, particulièrement à la Cour constitutionnelle, « la plus haute juridiction de l’Etat en matière constitutionnelle ».  Mieux, ses « décisions s’imposent à tous les pouvoirs publics ». C’est dire que l’Assemblée nationale doit soumission à toutes les décisions de la Cour constitutionnelle. Or, en 2017, Houngbédji s’est résolu à fouler aux pieds certaines décisions de la haute institution. Il s’agit notamment de cette injonction faite à l’institution parlementaire de désigner ses membres devant siéger au COSI-LEPI.

 

Le président de l’Assemblée nationale s’est d’abord refugié derrière un agenda supposé chargé pour résister à l’injonction de la Cour. Ensuite, pris à son propre jeu, il a vainement essayé de se dédouaner en affirmant avoir joué sa partition dès lors qu’il a affecté le dossier à la commission des lois. Evidemment, Houngbédji n’a convaincu que les sots et les dupes dans cette tentative de se décharger sur la commission des lois alors qu’il n’a accompli pleinement la mission qui était la sienne dans ce dossier. Au demeurant, on se souvient que des députés étaient montés au créneau pour justifier l’attitude du parlement, brandissant certaines dispositions du règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Comme si ce document était au-dessus de la constitution. Non ! Quand la Cour parle, les chiens se taisent. Ce fut ainsi depuis. C’est sous le régime de la rupture que la Cour n’est plus considérée par certains comme le « pouvoir des pouvoirs ». Et cela, le président de l’Assemblée nationale l’a admis, accepté et entretenu.

 

La mandature tend à sa fin. Le président de l’Assemblée nationale a-t-il pris la mesure de la  grosse déception qui anime la majorité des Béninois au moment où il se prépare à descendre du perchoir ? Certainement. Réussira-t-il à corriger cette image d’antidémocrate qu’il a laissée aux Béninois à travers sa gestion un rien calamiteuse de l’institution parlementaire en 2017 ? La balance penche pour la négative.

 

 

Source: http://ladepeche.info

 

La Dépêche (Bénin)

 

 

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