Les Misérables de Paris

 

Comme des dépôts d’ordures, ils sont là, encombrant les trottoirs, paresseusement affalés dans leurs couvertures, une sébile au ras des pâquerettes, sébile où s’ennuient deux ou trois malheureuses pièces de monnaie. Parfois, on les voit dans les allées de métro, assis en tailleur et tenant d’une main tremblante une pancarte à l’écriture incertaine « jai fain ». Les plus habiles, ceux qui comptent sur leurs bagous pour se faire entendre, débarquent dans les wagons des trains en mouvement et, comme le refrain d’une chanson apprise par coeur, hurlent à l’endroit des passagers.

« Messieurs-dames, excusez-moi de vous déranger, accordez-moi juste votre attention: j’ai cinquante ans, je suis SDF, j’ai été licencié à l’usine où j’étais employé durant dix ans. Alors, si vous avez une pièce pour moi, un ticket restau et quelque chose pour calmer ma faim, je vous en serai reconnaissant « .

 

Avant, dans les années quatre-vingt-dix, quand je venais à Paris, les SDF que je croisais étaient pour la plupart des vagabonds en rupture de ban avec leurs familles, des poivrons qui se déplaçaient avec leurs bouteilles, haillons serrés sur le corps, la barbe sauvage, traînant dans leur sillage des odeurs inénarrables. Puis, ce fut la vague des Yougos, ces citoyens des pays de l’Est chassés par la guerre et le conflit des nationalités suite à l’éclatement de l’empire soviétique. Puis, l’heure des Roms est arrivée, ces hommes dits « de voyage » longtemps stigmatisés comme d’habiles voleurs quand la manche ne leur réussissait pas. Aujourd’hui, il semble que les étrangers ont passé la main–c’est le cas de le dire — aux français eux-mêmes.

 

En ajout à tous ceux dont j’ai fait le portrait, les Misérables de Paris en 2018, c’est le petit beur qui, vous ayant repéré à la sortie du métro, s’approche de vous, sourire banane aux lèvres, vous demandant: « mon frère, tu n’as pas une pièce pour moi ? » Les Misérables de Paris en 2018, c’est la dame qui, dans le RER, distribue à tout venant des carrés de papier sur lesquels elle raconte sa vie ( mari mort, deux enfants à charge, blablabla). Les Misérables, c’est tout ce monde qui a fait de la mendicité sa profession, encombrant votre passage, vous prenant à témoins de leurs malheurs, égrenant les mille maux que Dieu leur a infligés ou que l’Etat français n’a pas été capable d’endiguer.

 

Dans ce panorama, il reste les Africains, rois de la débrouille et des arrangements sous le boubou qui ont fait de la communauté (malienne, Sénégalaise notamment) leurs recours éternels. Ils ne sont pas dans la mendicité, on ne les voit pas tenir des discours misérabilistes, mais ils sont très proches de la marge rouge. Dans leurs quartiers historiques (Chateau rouge, Barbes-Rochechoir, Belleville), à l’entrée ou à la sortie du métro, ils vous balancent au vent des flyers au risque de vous arracher le nez (tant la concurrence est rude) et, tout en vous jetant des « paaapa, maaman » cajoleurs, ils vous demandent entre-temps si vous n’avez pas besoin d’une voiture deuxième main, d’une jouvencelles aux fesses montagneuses ou, plus prosaïque, d’un médicament contre la sorcellerie. Car, ici aussi, marabouts et charlatans ont pignon sur rue, plus précisément dans les arrières cours.

 

Cependant, les plus imbattables de nos frères, ce sont les « margouillats ». Sont désignés ainsi ces hommes qui sont dans la rue, continuellement collés aux murs, flippés par le froid, comme cherchant à s’incruster dans des trous. En fait, ils sont colocataires en troisième position dans des appartements dont les clés sont détenus par leurs logeurs, eux aussi locataires en deuxième pôle. Et tant que ceux-ci sont absents des appartements, nos margouillats sont interdits de rester à l’intérieur soupçonnés qu’ils sont d’être trop proches des biens d’autrui. Résultat des insinuations. Ils sont dehors, le dos littéralement collés au mur, brûlant cigarette sur cigarette ou se chauffant au feu auprès des Pakistanais spécialistes des grillades de marrons: « chauds les marrons, chauds ».

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

Les Misérables de Paris 2018, c’est toute la déferlante humaine issue de l’immigration clandestine, plaie purulente d’un monde de prédateurs, de trafiquants de nègres et d’autres pauvres hères. Paris donné pour eux comme ville lumière, Paris cité pour eux comme ville de la Révolution, Paris évoqué pour eux comme ville de mille promesses est devenu Paris de la souffrance générique, mégalopole aussi énorme que peuvent être leurs désillusions. Causette, Gavroche, les Thenardiers et surtout Jean Valjean ont aujourd’hui des héritiers. La triste saga de Victor Hugo continue.

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

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