SENEGAL : Fonctionnaires de tout le pays, politisez-vous !

Au-delà du tollé qu’elle a provoqué sur le plan politico-judiciaire, la démission du juge Ibrahima DEME donne matière à réflexion. En jetant l’éponge, M. DEME n’a pas que mis au grand jour le malaise qui existerait au niveau de la magistrature mais interpelle tous les fonctionnaires quant à leur implication dans la gestion des affaires de la cité. Leur devoir de réserve qu’ils observent dans l’exercice de leurs fonctions administratives semble desservir le peuple puisqu’ils se refusent de commenter, d’apprécier et de dénoncer les pratiques peu orthodoxes auxquelles ils se heurtent parfois. Par crainte d’être muté, rétrogradé ou mis au placard, nombre de hauts fonctionnaires parviennent à avaler des couleuvres et apparaissent ainsi comme complices aux yeux de l’opinion. Un constat qui pousse l’ancien magistrat à inviter les fonctionnaires à embrasser la politique et à l’assumer.

 

 

Au micro de Pape Alé NIANG dans l’émission « CA ME DIT MAG », Monsieur Ibrahima DEME, sans verser dans la langue de bois, dira être déterminé à faire son entrée en politique après avoir quitté ses fonctions de magistrat. Selon lui, il faudrait des gens intègres au niveau du « Centre de Décision » pour espérer changer le système.

 

Comme pour rétorquer aux critiques naissant de sa lettre de démission que ses détracteurs disent plus politique que judiciaire, l’ancien magistrat confesse qu’il mettra en place un mouvement politique avec des amis. Cette première sortie médiatique servira de vitrine au citoyen lambda, Ibrahima DEME, pour qu’ils demandent à tous les fonctionnaires d’entrer en politique et de ne plus laisser le champ libre aux politiciens professionnels. Car tel que le système est structuré aujourd’hui, il vaut mieux être marteau qu’enclume.

 

Depuis toujours, l’administration et la politique apparaissent comme une paire indissociable et évoluent dans une interdépendance absolue puisque le système administratif, dans son entièreté est sous les ordres d’un politique, en l’occurrence le président de la République. Mais depuis l’indépendance, au fur et à mesure que les régimes se succèdent, les dirigeants politiques s’appesantissent sur l’appareil administratif pour des intérêts partisans à tel point qu’il n’y a plus de lignes de démarcation entre la politique et l’administration ou la fonction publique.

 

Dans tous les secteurs, on peut aujourd’hui noter une politisation excessive des fonctions à distribuer. Les nominations qui relèvent du pouvoir du président de la république, et parfois de ses ministres par délégation, suivent une logique politique tout à fait naturelle. Certains postes (agence, direction, entre autres) ne sont confiés qu’à des personnes dignes de la confiance de celui qui nomme.

 

Ainsi la distribution des rôles se fait-elle suivant le mérite des uns et des autres. Ce mérite qui devrait être mesuré sur la base de la compétence et de l’expertise est aujourd’hui relayé au second plan en faveur des prouesses politiques. Voilà qui est assez suffisant pour que tous les hauts fonctionnaires, chefs d’agence, directeurs généraux, PCA, se politisent et parfois surclassent les politiciens dits professionnels. Et dans cette logique, on assiste à l’émergence de deux types de corps.

 

D’une part, le corps des fonctionnaires nommés à des postes stratégiques (finances, impôts et domaines, par exemple) et qui sont obligés de faire des résultats notamment sur le plan politique afin de contenter leurs chefs. Ils cherchent ainsi à se faire une base politique par tous les moyens que leur confèrent leurs privilèges. D’autre part, le choix est porté sur des politiciens nommés à la tête de ces agences grâce à leurs diplômes et expériences. Dans l’un ou l’autre cas, ils ont tous l’obligation de faire des résultats moins dans leur travail que pour leurs partis, notamment pour ce qui est de la massification.

 

Cependant, cette politisation de l’administration qui ne date pas d’aujourd’hui ne fait pas que d’heureux puisque le manque d’allégeance ou d’adhésion aux idéaux du chef suprême peut se payer cash. En ont pris pour leur grade tous ceux, qui pour des raisons diverses, ont voulu montrer leur liberté de ton ou user de leur droit d’expression.

C’est le cas de l’ex-secrétaire exécutif du Conseil National de la Sécurité Alimentaire, Monsieur Ali Mouhamed dit Séga Camara, qui a été limogé pour avoir osé déposer sa propre liste aux élections législatives de 2017. La mise au placard du leader du Mouvement pour le parti de la construction (Mpc) n’est pas faite pour insuffisance de résultat mais plutôt pour défiance ou insoumission. Il en a été de même pour ce qui est du Dr. Abdourahmane Diouf de REWMI  qui fut éjecté de la direction de la SONES en 2013 contre toute attente puisque son CV et ses compétences n’étaient pas remis en question. Mais la guéguerre entre son parti REWMI et l’APR était passée par là.

 

Last but not the least, l’ancien inspecteur des impôts, Ousmane Sonko, sera radié de la Fonction Publique pour des motifs tels que la violation de son devoir de réserve. Tous ces trois cas, tous de hauts fonctionnaires ou directeurs, ont en commun le manque de soumission et d’égards vis-à-vis du parti au pouvoir. Les exemples font légion et les conséquences ne sont que désastreuses pour l’administration sénégalaise.

 

Hormis l’administration territoriale et l’armée, la fonction publique sénégalaise se politise de plus en plus et ne garantit pas toujours les performances attendues. D’ailleurs, ces deux secteurs très sensibles et déterminants pour la sécurité et la stabilité du pays, se voient parfois indexés en temps de campagne électorale et d’élection.

 

Leur neutralité et équidistance des chapelles politiques devient difficile à établir à cause des multiples interdictions de manifestations, et des répressions telles que celles vécues en 2011 et qui rythment toujours nos vies. Tout comme dans les autres corps, la nomination et la promotion de ces agents, bien que définie par des textes, est entre les mains des autorités de tutelle qui parviennent ainsi à dicter leur volonté. Et quel que soit leur probité et leur engagement à servir, lesdits fonctionnaires se trouvent entre le marteau des caprices politiciens et l’enclume de la performance du service public.

 

C’est cette même promotion que cherchent des enseignants qui se disent de l’APR, du PS, du PDS, de REWMI en violant ainsi certaines dispositions qui régissent leur métier. Un enseignant qui se dit d’un parti peut bel et bien verser dans la propagande et dans l’endoctrinement des apprenants ; ce qui va à l’encontre de toute pédagogie.

 

Sous le régime Wade, Youssou Touré, alors soutien de taille pour Macky Sall et secrétaire général de l’Organisation des Instituteurs du Sénégal (O.I.S) fut simplement affecté hors de Dakar pour « casser de l’opposant ». Même s’il pouvait être redéployé en tant qu’agent, l’enseignant refusa fermement de rejoindre son nouveau poste. La politisation du système éducatif est aujourd’hui outrancière avec l’allégeance de certains enseignants non pas à l’Etat et la nation qui les embauche mais à des chapelles politiques. Ce qui rend parfois difficile la recherche de la stabilité et de l’efficience dans la profession.

 

Les avancements et promotions de ces agents suivent aussi une logique clientéliste surtout pour ce qui est des corps de contrôle et de gestion. Autant les fonctionnaires sont tolérés quand ils s’engagent aux côtés de la majorité, autant ils sont dénigrés et taxés de maîtres chanteurs quand leurs agissements vont à l’encontre des intérêts de cette majorité. D’ailleurs, il arrive souvent que des enseignants « de la majorité » tirent sur des syndicats et les accusent de « politiciens encagoulés ». Quel paradoxe !

 

Les intérêts des politiciens et ceux de l’administration étant généralement divergentes, le distinguo doit être fait pour atteindre des résultats probants. L’invite que le juge DEME fait aux fonctionnaires pour qu’ils ne fuient pas la politique est certes à saluer mais ne permet pas de résoudre les problèmes de notre système. Le remède est pire que le mal dans ce cas puisque les commis et hauts fonctionnaires ne feront plus la part des choses entre leurs fonctions politiques (individualistes) et leurs tâches administratives.

 

L’administration devient simplement divisée sur des questions essentielles telles que l’économie, la sécurité, l’éducation, la santé entre autres suivant la division du champ politique. Ce qui présagera l’hécatombe dans la collectivité parce que la cohésion et l’harmonie nécessaires à son existence disparaîtront à jamais. Pour éviter cela, la méritocratie devrait être promue dans toute la fonction publique et l’Etat devrait mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut sans tenir compte des appartenances politiques afin de mieux matérialiser le cher slogan de « la patrie avant le parti ». De même, le devoir de réserve qui plane comme une épée de Damoclès ne devrait pas empêcher aux fonctionnaires de dénoncer certaines pratiques aux antipodes d’ « une gouvernance sobre et vertueuse ».

 

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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