Le poids du pays

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

Quand on sort du pays, invité à une rencontre littéraire à l’étranger, on a le sentiment de ne représenter que soi, de n’être que soi, de ne se rendre à ce rendez-vous que pour prolonger, par le discours, le contenu de l’oeuvre qu’on a mis trois, quatre, voire cinq ans à élaborer. Enfermé entre quatre murs pour produire, on a la certitude d’être le sommaire d’un égoïsme fort et exclusif qui, finalement, ne se délite qu’une fois l’oeuvre achevée et soumise au regard extérieur.

 

Depuis vingt ans que je parcours le monde, je n’ai rarement ressenti la nécessité de m’autoproclamer ambassadeur de mon pays. D’ailleurs, à l’étranger, on ne bénéficie presque jamais de l’accolade des officiels de nos chancelleries lors de ces manifestations. Et pourtant, les références, par rapport au pays sont souvent bien indiquées sur les badges, les documents officiels, les programmes, les intitulés des tables rondes ou conférences. Et si les critiques littéraires et les modérateurs des débats vous renvoient à votre nationalité, si l’espace de votre fiction porte comme nom une ville, une localité, un paysage de votre pays, vous en devenez presque l’ambassadeur naturel.

 

Mais les oeuvres des écrivains ne sont pas des cartes postales des lieux ou espaces de leurs productions littéraires. S’ils sont eux-mêmes l’émanation de leurs cultures, il est logique, qu’en parlant d’elles, les auteurs en décrivent les aspérités, les particularités, les zones d’ombres et de lumière. De fait, ils inscrivent sur la carte du monde leurs pays, leurs us et coutumes sur fond d’histoire humaine qui peut intéresser aussi bien l’habitant du pôle nord que le bédouin du Sahel.

 

Je ne sais combien de fois les gens m’ont interpellé sur les « agoudas » quand, devant des lecteurs coréens, mexicains ou allemands, j’ai parlé des Fantômes du Brésil. Je ne peux compter le nombre de fois où j’ai expliqué le phénomène de « vidomegon » à des publics aussi différents que ceux de Durban en Afrique du Sud, de Cayenne en Guyane ou de Montréal au Canada quand on m’interroge sur certains aspects de L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes. Des lecteurs, curieux, ne connaissant pas le Bénin s’étaient approchés de moi pour des cours de géographie. Et à chaque fois, j’étais devenu la voix de mon pays, l’expression d’une identité patrimoniale, même si on j’ai le sentiment de ne pas être en représentation. Durant ces vingt dernières années, j’ai eu le bonheur de le faire sans pour autant le revendiquer, sans pour autant bénéficier du soutien du ministère de la culture. La seule fois où j’ai officiellement représenté le pays, où l’Etat m’a instruit de la mission de défendre le patrimoine littéraire, quelques sombres esprits m’ont fait le procès de prendre « la place des autres ».

 

Mais ce pays m’a tant donné, en terme de culture, d’éducation et de valeurs identitaires que je n’ai nullement besoin d’un macaron de l’Etat pour le faire. C’est grâce au Bénin que mes livres, quels qu’ils soient, ont toujours servi de prétexte pour certains de mes lecteurs d’entreprendre des visites touristiques sur place, persuadés de découvrir mon Cotonou ou mon Porto-Novo littéraire. C’est grâce à ce pays, objet de mes désirs et de mes frustrations, que je pars et reviens, heureux d’être dans une société dynamique et tolérante mais une société malheureusement livrée aux contorsions de toutes sortes, aux actes d’arriération et de régression des esprits pernicieux. Et le poids du pays, sur soi, n’en est plus que fort. Mais on est condamné à l’assumer.

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

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