La culture de l’indignité …culturelle

 

 

Depuis « Black Panthers », le blockbuster américain qui a valorisé les « agodjiés » du Danxomè, une fierté légitime s’est emparée des Béninois qui ont vu, dans cette production, des éléments de leur histoire et de leur culture artistiquement mis en avant. Certains ont voulu en faire une lecture politique; d’autres, l’occasion d’exprimer une revendication identitaire. Comme si nous autres africains, sommes condamnés à n’afficher que des réactions contemplatives ou hérétiques chaque fois que les Occidentaux utilisent des éléments de notre patrimoine pour donner un coup de fouet à leurs créations devenues ronronnantes. Il en est ainsi depuis Picasso, depuis que le peintre espagnol, à partir des masques africains, a subverti les canons du beau dans l’art européen. Les « arts premiers » pouvaient désormais nourrir l’inspiration poétique des écrivains de la Négritude qui avaient trouvé dans le génie de Picasso — notamment à travers la série de ses tableaux les « demoiselles d’Avignon »– un relais essentiel à leur projet littéraire et idéologique.

 

Près de huit décennies après cette aventure, les Africains manifestent toujours les mêmes attitudes face à l’utilisation de leurs vestiges culturels par les autres. Dans tous les secteurs de la vie artistique, la découverte, puis l’appropriation de certains objets de notre patrimoine par les Occidentaux ont toujours déclenché des réactions à la fois admiratives et critiques. Quand on en récolte des dividendes comme par exemple dans le textile (le bogolan et l’indigo), la musique (le djembé, le balafon, la kora) on demeure mesuré. Mais lorsqu’il s’agit de grandes productions cinématographiques étrangères , les réactions sont passionnées voire explosives. Je me rappelle, en 1995 de l’indignation quasi méprisante de Jacques Béhanzin lors de la première au FESPACO, du film « l’Exil de Béhanzin » de Guy Deslauriers. Je me rappelle aussi les réactions suscitées par la sortie du « Roi Lion » , le dessin animé des studios Walt Disney dont le scénario est inspiré d’un conte africain bien connu. On a parlé de  » vol » et même de « viol de l’imaginaire africain » .

 

Les Africains, face à l’immense réservoir que constituent leurs cultures, avaient préféré pendant longtemps, réaliser des films de brousse où le bon sauvage, hilare et puéril, en était le héros. En cela, ils étaient encouragés par le bailleur français heureux de voir l’Africain coller à l’image qu’il avait de lui. Dieu merci, ce cinéma a vécu et les jeunes auteurs, malgré leurs talents, n’arrivent pas à faire des films pouvant rivaliser avec les réalisateurs occidentaux. Les rares prix qu’on leur décerne sont souvent teintés de condescendance.

 

Après « Black Panthers », il est annoncé toute une série de films sur les « agodjiés » , ces fameuses amazones de l’armée du royaume du Danxomè, corps d’élite créé par Tassi Hangbé au 18ème siècle et réformé par le roi Guezo. Certains films se tourneront au Nigeria, voisin d’un Bénin pourtant terre historique de ces personnages. Comme d’habitude, les autorités culturelles vont déplorer le fait et se contenter d’ouvrir le robinet des plaintes. Or, ce serait l’opportunité la plus grande dont le Bénin pourrait se saisir pour faire converger vers lui les projets de réalisation. Les sites originaux existent, les espaces naturels plaident en faveur d’une telle demande et tous les détails concernant ces agodjiés sont disponibles à travers les objets, les costumes, les chansons, la tradition orale.

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

À défaut de financer et de produire de grands films sur le sujet, le Bénin peut devenir capitale mondiale des superproductions sur les amazones. Il suffit de mettre en place une stratégie pour séduire les producteurs et leur offrir des cadres correspondant à leurs exigences. Mais comme dans bien des cas, il faut craindre notre manque d’anticipation et notre absence de flair. L’habitude de l’inculture, risque de devenir, à force, une damnation.

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

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