Lettre ouverte aux Présidents Talon et Jovenel

 

 

Excellences, Messieurs les Chefs d’Etat du Bénin et d’Haïti …

 

 

 

Il y a deux ans, la représentation haïtienne au Bénin, sise Haie Vive à Cotonou, avait annoncé, avec effet immédiat, la fermeture de ses portes. Surprises par cette décision, les instances béninoises s’étaient penchées sur le dossier, préférant régler par les voies idoines cette crise plutôt inattendue. L’acte fut alors rapporté et les relations qui souffraient de quelques péchés facilement surmontables, avaient repris. Aujourd’hui, les scellés sont sur le point d’être posés de nouveau sur les portes de la représentation haïtienne s’ils n’y pendent pas déjà.

 

Messieurs les Présidents,

 

Étant écrivain et homme de culture, je sais le prix que vous attachez aux relations historiques et culturelles entre les deux pays. De part et d’autre de l’océan Atlantique, vous reconnaissez que le Bénin n’est qu’un prolongement de Haïti, que les deux peuples, trois siècles après la déportation et l’esclavage, continuent à communier ensemble par la culture et la spiritualité, les deux secteurs par lesquels ils ont émergé de l’histoire et ont contribué à la façonner.

 

J’ai le souvenir, Monsieur le Président Talon, de ce soir d’octobre 2016, dans la salle de conférence du palais de la Marina, où vous m’expliquiez l’importance que vous conférez à la communauté afro descendante. Vous défendiez l’idée d’un Bénin, grande terre de convergence des frères de la diaspora, qui accueillera, plus que par le passé, un tourisme mémoriel avec des infrastructures restaurées ou créées, infrastructures qui disent nos souffrances communes et inscrivent nos luttes dans les champs brûlants de l’histoire. Pour vous, le Musée Toussaint Louverture qui sera installé à Allada, terre mythique des Haitiens, sera plus qu’un hymne en pierres dédié à ce personnage emblématique. Il sera pour les Haïtiens et les Béninois le trait d’union des deux pays, de leur histoire, de l’aller et retour d’une mémoire collective dont les échos continuent de résonner et de dialoguer de part et d’autre de l’océan. À cela, sera associée la route de l’esclavage, ce chemin de traverse qui retrace, depuis Abomey jusqu’à la plage de Ouidah, les souvenirs inarticulés de la traite. Un projet qui s’inscrit dans le grand volet touristique que s’attache à réaliser l’agence du tourisme que vous avez créée.

 

Monsieur Jovenel,

 

Je sais que vous êtes très proche du petit peuple haitien, que vous prônez, par la promotion de la culture ancestrale, sa fierté retrouvée. Dans le volet culturel de votre projet de société, vous proposez d’insuffler une dynamique nouvelle à la diplomatie culturelle de votre pays en consolidant les acquis touristiques, mais aussi, en initiant des projets ouverts au continent africain. Dans ce sens, vous avez accueilli et honoré tout récemment l’un des plus prestigieux ambassadeurs de la culture africaine, Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature. Vous avez aussi encouragé les nombreux mouvements qui se sont opérés ces derniers temps entre Cotonou et Port aux Princes, les échanges nourris des clergés vodoun béninois et haïtiens dont les rapports, au-delà de la fraternité naturelle, sont devenus très fusionnels dans les recherches en thérapie de la médecine traditionnelle.

 

En janvier 2010, suite au tremblement de terre ayant endeuillé Haïti, le Bénin avait accueilli cent jeunes boursiers haïtiens dans les universités et écoles supérieures. Faisant échos à une tradition qui remontait à près de dix ans en arrière, le peuple béninois avait été heureux et enthousiaste de contribuer à l’éducation de ces jeunes pendant trois, quatre, voire cinq ans dans les domaines aussi variés que le génie civil, l’ingénierie hydraulique, la kinésithérapie, etc. Ce programme de bourses aurait pu être poursuivi et enrichi si les circonstances l’avaient permis et si les deux parties avaient été plus réactives. Mais au-delà de tout, il y a, entre les deux peuples, énormément de convergences et de complicité qu’aucun obstacle, de quelque taille, ne peut distraire ou contrarier.

 

Messieurs les Présidents,

 

Le Bénin et Haïti dont vous défendez si bien les intérêts ne comprendraient pas que les relations diplomatiques souffrent de la fermeture de l’ambassade d’Haïti. Seule représentation en Afrique de l’ouest et en Afrique centrale, porte d’entrée des frères haitiens au Bénin et le reste de l’Afrique, ce pied à terre de la diaspora antillaise nous rappelle bien les liens de sang et de destinée des deux peuples. Il rappelle aussi l’action conjuguée des personnalités du monde culturel et politique bénino-haïtiennes ayant oeuvré pour que s’ouvre en 1994 cette ambassade après sa première fermeture en 1963. Alors que se construisent partout des ponts entre les nations, que s’érigent des passerelles entre les peuples au destin identique, nous qui avons des proximités raciales, culturelles, historiques, nous ne pourrions guère hypothéquer le seul lien diplomatique qui nous permette de dialoguer et de cultiver davantage notre fraternité. Ce fait restera aussi incompréhensible qu’inopportun.

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

Je rêve d’accueillir ici au Bénin, comme je l’ai fait pour Evelyne Trouillot, Gary Victor, Dany Laferrière de l’Académie Française. Devenu immortel, cet écrivain hors pair qui souhaite, à chaque fois que nous nous croisons, fouler le sol du Bénin pour retrouver les « pulsations de sa terre », reste pour moi le symbole de toutes les ouvertures, de toutes les nationalités, de toutes les fraternités fécondes. Un peu comme nos cultures qui ont survécu à toutes les souffrances et inscrit au fronton de l’humanité ce que les poètes ont appelé fort justement la « Négritude ».

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

A lire aussi:

 

BENIN – De la médiocrité en général et de l’idiotie en particulier

 

La culture de l’indignité …culturelle

 

Pourquoi couper l’Afrique du e-learning ?

 

SENEGAL – Karim Wade : « Le programme que je vais proposer aux élections de 2019 »

 

Commentaires