FRANCE – Deux parenthèses enchantées : 1998-2018

Au lendemain de la victoire historique des Bleus en coupe du monde, leur donnant une deuxième étoile dans le ciel de la planète foot, je pose ici quelques impressions et réflexions lors des célébrations marquant ce deuxième titre français sur le toit du monde. Histoire de passer d’une parenthèse enchantée ou désenchantée à l’autre, tout en les considérant dans le champ politique qui les accompagne immanquablement…

 

 

Le sport ne résout rien politiquement…

 

J’écoutais à la radio Jean-François Lamour, médaille d’or au sabre individuel aux Championnats du monde de 1987 et conseiller du président Chirac. Lamour mentionnait la gestion chiraquienne de la victoire des Bleus de Zidane en 1998. Il le dit haut et fort : ce n’est pas le sport qui règle les problèmes sociétaux, économiques ou politiques. Le politique ne fait qu’accompagner un moment intense, le désir d’une société plus égalitaire, avec moins de tensions. Cela fait sens, sans nul doute. Surtout que cela nous renvoie en 1998 : Le Pen était au second tour et Chirac a dû rallier autour de lui toutes les forces pouvant faire contrepoids à la montée du populisme frontiste. Notons que le président Chirac avait gagné 17 points après la victoire des Bleus. Je me rappelle bien ce moment. Mes enfants aussi. Et j’ajouterai qu’une chose impensable s’était réalisée : pendant quelques jours, les étrangers ou personnes d’origine étrangère de France s’étaient emparées du tricolore, qui était censé être le symbole du Front National, s’embrassant dans les rues, drapeau à la main. Le tricolore n’était plus le signe d’un repoussoir national, fustigeant les « non-souchiens ». En effet, cette prise du tricolore redessinait un désir de vivre-ensemble. Elle était un des actes symboliques les plus forts de 1998. J’ai vu mes enfants, d’autres venant de diverses contrées, arborer fièrement le tricolore, alors qu’avant les exploits des Bleus, ils le craignaient, croyant que c’était quasiment les couleurs naturelles d’un parti l’arborant au nom de la xénophobie et le racisme. La France, pour quelques jours, était réappropriée dans sa diversité. On affichait « Zidane président » sur l’Arc-de-Triomphe, l’année même où la démocratie risquait de basculer en France. Il est vrai que cette parenthèse enchantée Black-Blanc-Beur avait de quoi donner de l’optimisme à toute une génération, en sus de mettre du baume au cœur de plus anciens.

Non, le football ne résout rien, mais impulsant des moments d’élan collectif, il permet de redessiner des symboles. Il est vrai que cela fut répliqué en 2016, quand la France était en finale de la Coupe d’Europe. Le pays communiait derrière ses héros. La rue, à ces moments précis, est le révélateur d’un désir de partager un destin commun, de dépasser les obstacles de toutes sortes pour faire corps avec la nation. Oui, j’ai constaté cela en 1998. Et la parenthèse s’est refermée, comme on le sait, brutalement. Pour céder la place aux vieilles rancœurs et rancunes, aux luttes de pouvoir, aux réfractions extrémistes et montées de l’extrême-droite partout en Europe. Le football passe et partage des rêves dans une réalité conflictuelle. Mais est aussi anodin dans la vie des nations ?

 

 

2018, une autre France colorée au sommet

 

Zidane président, Mbappe président, deux slogans affichés sur l’Arc-de-Triomphe… La tentation est grande de reporter ce que la rue conjugue au cœur du pouvoir. Les équipes défilent aux Champs Elysées, tenant le Graal, pendant que les français entrent en état de grâce, le football faisant ciment entre toutes les classes sociales, jeunes et vieux, villes, villages et banlieues confondus. Le foot, sport le plus populaire au monde, devient donc la vitrine d’un pays à l’étranger. Rappelons que la coupe du monde est le symbole par excellence de la mondialisation, il entre quasiment dans tous les foyers du monde. On l’a vu pour la Belgique ou la Croatie, qui ont impressionné la planète et aussi la Russie, qui a magnifiquement organisé cette compétition, en arborant des infrastructures de grande qualité. L’image de ces pays en est rehaussée. Et on aurait tort de ne pas voir ce que cette vitrine exprime.

En France, après les attentats qui ont mis à mal la cohésion des composantes du pays, la Coupe du Monde arrive à point pour redonner un élan réconciliateur au pays. Je l’ai vu dans les rues de Lyon hier. Les français de diverses origines avaient pris le drapeau, chantaient et dansaient dans le même désir enchanté, s’embrassant, disant leur bonheur d’avoir gagné la coupe. Et cela à un moment où les partis populistes sont la deuxième force politique du vieux continent. C’est la deuxième parenthèse enchantée à laquelle j’assiste et croyez-le, c’est une émotion extraordinaire. Là encore, il y a eu les casseurs, les voyous, qui ont gâché la fête vers la fin, et il y aussi matière à réflexion ici. Mais les français ont gardé un esprit de fête jusqu’au bout de la nuit. Il est sûr qu’à chaque pétard qui explosait, on était certes joyeux, mais aussi sur le qui-vive. On se rappelle des scènes d’horreur, notamment celles du 14 juillet 2016… Mais le sport ouvre aux convivialités, notamment dans des lieux ou les attentats ont déchiré le tissu social. On a entendu des personnes marquées par les attaques terroristes à Paris dire que ces lieux ont retrouvé un apaisement, une réelle convivialité…

 

 

Les footballeurs et le champ politique

Qu’attendre de ces 23 héros footballistiques qui recevront la légion d’honneur dans quelques mois des mains du président Macron ? Qu’ils dynamisent le sport et le sport français, faisant augmenter le nombre des affiliés aux clubs ? Certainement. Et le vivre-ensemble dans tout cela ? Ceux et celles qui sont sur le terrain sont d’accord que cela aura un effet bénéfique dans le pays, d’autant plus que 23 millions d’euros supplémentaires sont donnés au football. Espérons qu’ils iront aux clubs amateurs, pour pousser les jeunes vers le sport et l’esprit collectif. Tout cela, c’est le positif que l’état accompagne, pour montrer qu’il fait corps aussi avec la nation.

La deuxième étoile française a été difficile à mettre en orbite. C’est une équipe dont les joueurs sont issus de nombreux pays, bien visibles aux yeux de tous, qui ramène, comme en 1998, la coupe du monde en France, indiquant qu’une nation unie dans sa diversité est capable de se porter aux nues. Est-ce que la parenthèse de l’exploit sportif s’inscrira-t-il au cœur de la politique, de l’économique et du social ? Difficile passerelle… Dans l’arène politique, ce sont d’autres lois qui prévalent. Et on sait que le pouvoir n’est pas un ballon rond qui circule d’un pied à l’autre, toutes catégories sociales confondues… Non, le football ne change pas la réalité d’un pays. On peut, en effet, y lire un « surinvestissement symbolique ». Une coupe du monde est belle, elle fait rêver, mais de la coupe aux lèvres du puissant, il y a l’amère réalité du monde des intérêts. J’entends tout cela. Et je ne voudrais pas contester ce fait. Il ne faut pas céder à l’euphorie facile. Mais il y a cependant « un frémissement » palpable…

Je m’explique : à l’épreuve de ma marche à travers Lyon hier, je me suis dit, que dans le contexte actuel, dans une société souvent grippée, l’équipe de France de football fait passer un message politique. D’abord, dans la polis, la cité, où les citoyens et citoyennes ont leur façon de transporter son message, souvent sur leurs propres corps bariolés de trois traits colorés. Le citoyen dit son bonheur. Son désir de communion. Cela n’est pas à amoindrir comme fait sociétal, qui exprime aussi un fait socio-politique. Les présidents français, comme Chirac, Hollande ou Macron, l’ont compris. Macron ne cachait pas sa joie à Moscou hier. Il était quasiment le premier supporter des Bleus. Il avait déjeuné avec eux au château de Montjoye avant leur départ pour la Russie. Il reçoit les joueurs et Deschamps à l’Elysée tout à l’heure. Et ce n’est pas la présidente de la Croatie, en maillot tricolore de son pays, qui le contredirait… Le Mondial en a fait une icône internationale. On retient qu’elle a payé son billet et voyagé comme la citoyenne lambda pour soutenir son équipe, contrastant avec les présidents régaliens qui sont souvent perçus comme des habitants lointains de l’Olympe…

 

 

Surinvestissement symbolique et inscription mémorielle

 

1998-2918 : il y a une continuité entre ces deux parenthèses enchantées… Albrecht Sonntag, soutient avec raison : « Le surinvestissement symbolique, cette charge de représentation de la nation par une équipe de football, est consubstantiel au football. Dans le cas des Bleus, c’est surtout la victoire au Mondial 1998 qui a provoqué une explosion d’interprétations et de surinterprétations de ce qu’ils représentent. Cette équipe est devenue une illustration, accessible au monde entier, de ce qu’être français veut dire» (1).

Pour moi, il n’y a pas qu’hyperbole dans la victoire de 2018. Durant un laps de temps, nous avons eu une mise en présence des diversités qui réussissent, chose assez rare en France ces derniers temps. Lilian Thuram l’a bien compris quand il dit ceci : « L’équipe de France a toujours été le reflet de l’histoire de l’immigration française : Kopa, Platini, Zidane. Sauf qu’avant 1998, la société le voyait-elle, en discutait-elle ?  (2)

Je pense qu’il y a en effet, un déplacement de sens dans le champ sportif, qui devient médiateur des questions de société et donc de politique. Il y a un entrecroisement, en l’occurrence, entre le champ politique et le football. Rappelons que novembre 2015, alors qu’un attentat se préparait au Stade de France, contre François Hollande, celui-ci avait déclaré : « « Les terroristes voulaient sans doute que le match soit interrompu et que la panique s’installe, explique François Hollande. Mais ils voulaient surtout s’attaquer à la France à travers son équipe » (3). On voit comment l’équipe fonctionne comme métonymie, une partie exprimant le tout. Aussi, dire que le sport et le politique demeurent dans des vases non-communicants relève d’une erreur de lecture des signes de la société.

Si le sport ne prend pas l’exécutif à la gorge, l’obligeant à changer de cours, il crée des impacts sociétaux que l’on ne peut ignorer. Je donnerai quelques exemples célèbres à ce sujet : le poing levé des athlètes noirs lors des jeux olympiques de Berlin, le « tiers monde et les opprimés  derrière chaque coup de poing » de Muhammad Ali, Yanick Noah faisant l’éloge du métissage en gagnant le Roland Garros, l’inclusion des joueurs turcs dans l’équipe allemande, suscitant un débat national, la France organisant les jeux de la francophonie pour répondre à l’initiative de Nasser, qui avait créé la Confédération Africaine de Football, pour faciliter l’émergence d’une identité africaine… Le sport a une aura internationale qui ouvre un espace de dialogue et d’affrontements non-négligeable. On peut citer la diplomatie du ping-pong de Nixon en 1971, qui avait eu ce propos : « …en jouant au ping-pong, nos deux pays ont effacé les incompréhensions du passé ». Rappelons qu’en 1975, le président du Comité international olympique, Juan Antonio Samaranch, avait affirmé ceci : « Nul doute que les compétitions sportives, et en particulier les Jeux Olympiques, reflètent la réalité du monde et constituent un microcosme des relations internationales. ». Ce qui est valable à l’international est valable au niveau national. On ne peut sérieusement penser le contraire, et on ne peut mettre sous parenthèses scellées un fait qui a fait corps avec tout un pays, bousculant les barrières de toutes sortes. Ce serait faire preuve de vision sélective de la réalité. Le sport est un miroir des sociétés et la paix du monde et ses tensions s’y reflètent. Tout cela nous ramène au passé : les jeux de l’Antiquité étaient bâtis sur une trêve olympique dans le monde grec… Toute la paix s’y jouait. Bien sûr, on peut aussi considérer que le sport une « continuation de la guerre par d’autres moyens ». Par exemple, quand la Russie envahit l’Afghanistan en 1979,  Reagan conseille à 64 fédérations nationales de ne pas participer aux Jeux Olympiques de 1980 à Moscou, articulant sport et guerre froide. En 1969, un match de football pour les barrages du Mondial de Mexico (1970) se déroule entre le Honduras et le Salvador. Suite à des tensions économiques, le match exacerbe les passions nationalistes et déclenche  la triste Guerre de Cent Heures, faisant 2,000 morts. Le football a été le catalyseur de ce conflit.

 

 

Si le sport, comme le phénix, fait renaître l’esprit moribond du nationalisme, il participe aussi à la résurgence du débat raciste dans les sociétés. Puisque le football est la vitrine de la mondialisation, il grossit les débats de fond qui traversent les sociétés. Le racisme, l’islamophobie, la xénophobie, le rejet/soutien aux réfugiés, l’identité et les peurs de l’autre y figurent en bonne place. En cela, le Mondial, s’il offre un statut de médiateur des différences et des diversités cristallise aussi les peurs, les incompréhensions et rejets récurrents. J’ai lu, ça et là, sur les réseaux sociaux, des « analyses » qui démontrent que la coupe du monde libère le pire comme le meilleur. Je cite cette « polémique » qui s’articule autour de la victoire d’une équipe hétérogène (la France et ses joueurs d’origines étrangères) sur une équipe (racialement) homogène et blanche, la Croatie… Vision étriquée et binaire qui essaime la mondialisation haineuse. Comme si on ne pouvait pas apprécier les qualités footballistiques des Croates blancs sans tout ramener à une question de couleurs de peau. C’est tomber dans le même travers que ceux qui fustigent les français d’afficher une équipe bigarrée. La polémique a fusé, rappelons-le, après les propos d’un ancien joueur croate : «  En voilà un qui a perdu une occasion de se taire. L’ancien joueur croate Igor Stimac (…) a publié plusieurs messages racistes sur les réseaux sociaux visant les membres de l’équipe de France. À la veille de France-Croatie, l’ancien défenseur a notamment pointé du doigt les origines des joueurs et leur légitimité à représenter la France, relève Le Parisien. Il a notamment fait la liste des Bleus et de leurs pays d’origine en posant la question suivante: « Quelqu’un sait contre qui exactement on joue la finale? » (4).

On se retrouve ici dans une opposition ubuesque, binaire, car on ne doit pas trouver l’éloge de la diversité ou de l’homogénéité ethnique ou épidermique avec n’importe quel type d’argument, qui plus est, exclut l’autre… Dans tous les cas, il ne faut pas réduire l’autre au même ou effacer les différences au nom d’une vision prédatrice. On ne peut avoir une définition monolithique des diversités ou de la couleur d’une peau. Ce serait, en la matière, alimenter le même vieux fantasme du racisme avec, apparemment, deux visions aux antipodes…

 

 

Je citerai pour conclure, cet excellent article de La Croix, qui parle de la Coupe du Monde comme d’une « grande messe réparatrice ». Cela fait sens pour moi, car c’est ce que j’ai vécu en 1998 et ce dimanche 15 juillet. En effet, le Mondial : «…c’est aussi un jeu théâtralisé porteur d’un récit collectif. L’événement avec un grand E cristallise l’idéal d’un pays ». On ne peut priver le peuple d’avoir un idéal, même si celui-ci peut faire dissension. Mais, à l’évidence de la rue, le Mondial a fonctionné sous le signe de la médiation, du rassemblement : « Il est indexé sur l’imaginaire du peuple, considère Stéphane Rozès. Il est la métaphore de la République qui réussit dans un monde parfait. Celle qui reconnaît les talents, les compétences. Les individus rayonnent à titre individuel mais jouent collectif. »  (5). C’est une façon de rappeler la mobilité sociale dans une société qui parle de « divorcer » de la politique. Et quelque chose semble avoir mué dans ces identifications collectives de réussite sociale ou du « vivre-ensemble » : «  La symbolique n’est plus celle de la diversité mais d’une jeunesse issue des quartiers populaires qui peut gagner, abonde Michel Wieviorka. C’est l’ascenseur social, mais individuel». (6   ).

Le collectif propulserait la réussite individuelle, puisque l’ascenseur social est en panne… Justement, beaucoup se sont interrogés sur les actes de violence et de pillage de ces casseurs patentés qui, tout en « s’identifiant » à cette réussite nationale collective, ont brûlé des voitures ou brisé les vitrines des magasins, en se déconnectant de l’élan collectif. J’ai été témoin de l’incendie des poubelles ou de la destruction du mobilier urbain. Et cela m’a beaucoup interpellé. Il faut que quelque chose soit audible au niveau du pouvoir, car la rue révèle des réels problèmes de société qui s’expriment lors de ces grandes messes « populaires » où d’aucuns voient sauter des barres de censure. C’est un enjeu majeur pour les temps à venir…

Au jour du retour de la Coupe en France, les parenthèses enchantées semblent se confondre avec des paramètres désenchanteurs ou désenchantés, alliant espoir et échecs individuels et collectifs. La France doit (re)construire le bonheur de remonter sur le toit du monde comme un seul corps… Même si cela demeure un idéal contrasté. Quant à moi, j’ai partagé ce beau moment d’un peuple qui a su mettre de côté ses déchirures, pour vivre ensemble un moment mémorable.

 

© Khal Torabully

 

 

 

 

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