Et Erick Christian AHOUNOU crée l’Ève noire

 

Vous est-il arrivé de rompre le temps pour risquer un regard attendri sur les lignes nues de votre épouse, de votre fiancée ou de votre compagne ? Avez-vous remarqué les sinuosités de son corps, les saints endroits où vos mains ont l’habitude de la jardiner ? Vous arrive-t-il souvent d’égrener les perles qui auréolent ses cambrures en chantant « o djè gbala gogo », hymne à la gloire des femmes nues d’Angélique Kidjo ? Les contrastes qui mettent en lumière sa peau ambrée, les ombres qui creusent ou amplifient les différents angles de son corps vous paraissent-ils saisissants ? Et si elle sort de la douche, remarquez-vous les cristaux d’eau qui lui dentellent la peau ?

C’est pourtant ce à quoi nous invite Erick Christian Ahounou chaque fois qu’il prend une image, chaque fois qu’il fixe son objectif sur la femme noire. Une femme noire dans sa splendeur presque banale, dans la poésie de la rondeur qui la caractérise, une Eve black offerte au regard de l’esthétique.

 

Nos amies qui ont fait les beaux-arts en Europe le savent. Autant la femme blanche a la plastique classique de la femme « normale », autant la forme callipygique de la négresse est qualifiée d’ « anormale ». On dit d’ailleurs qu’elles souffrent de la scoliose, cette maladie qui déforme la colonne vertébrale, creuse la raie lombaire et provoque des douleurs atroces. Les tenants de cette idiotie intellectuelle ignorent qu’elles sont ainsi faites, ces créatures black, qu’elles ne souffrent d’aucune affection et que leurs formes ont toujours trouvé, tout au long de l’histoire, des défenseurs exaltés, artistes du verbe ou de l’image, qui ont su même imposer, à l’opposé de l’école italienne, l’esthétique de la « Venus Hottentote » .

 

Florent Eustache Hessou, poète maudit de tous ces congénères, a dit un jour cette parole forte, très forte « la femme est une poésie ». Une poésie qu’Erick Christian Ahounou s’efforce d’écrire par ces clichés depuis vingt ans, depuis que jeune autodidacte, il s’est aperçu que le nu présenté par les touristes blancs en Afrique a toujours manqué de sincérité, souvent dévalorisant ou à tout le moins, condescendant. Armé de son objectif amateur, il s’est mis à cadrer les jolies dames qui venaient, dans son studio, s’offrir quelques poses. Au début réticentes, ces femmes s’étaient mises à se prêter au jeu mais à une condition, une seule : qu’on ne les reconnaisse pas, que leurs visages soient floutés, invisibles sur les clichés. Car nos sociétés sont toujours hantées par les pesanteurs, ces qu’en dira-t-on qui provoquent inutilement les plaies, déchirent les familles et condamnent les femmes qui osent. « Ton corps ne t’appartient pas, dit un jeune homme à son épouse. Tu ne peux pas en faire ce que tu veux ». De fait, qu’on soit de l’ancienne ou de la nouvelle génération, cette dictature, à l’égard de la femme, reste immuable, condamnant celles qui montrent un peu de caractère, à l’autodafé social.

Mais Erick, lui, a contourné cette difficulté en cachant le visage de ces modèles, en leur offrant l’anonymat qui les mette à l’abri d’éventuelles avanies. Aujourd’hui, l’artiste compte des centaines de modèles, jeunes, moins jeunes, rondes, longilignes, chacune avec son histoire, sa façon d’être, se racontant et racontant à tous la beauté de son corps.

 

Les clichés d’Ahounou ne déshabillent pas les femmes. Au contraire, ils les rhabillent. Avec son élégance, le photographe imprime à son modèle la gestuelle qu’il faut, le discours qu’il faut, l’ombre ou la lumière dont son corps a besoin. Les jeux, monochrome, ou multicolore, sont utilisés indéfiniment, offrant au spectateur des lectures plurielles de son cliché. Sensuel, parfois érotique et quelque fois neutre, il sublime la nubile coquine, la coquette capricieuse, l’amante discrète, l’amoureuse attentionnée ou la maîtresse acharnée. Et qu’importe si les accessoires utilisés sont des chapeaux, des colliers, des perles, des bracelets ou même des pagnes courts. Ce qui est extraordinaire, c’est de voir comment, à chaque fois, ces objets ont été associés, comment on les a assortis ou comment on les fait dialoguer entre eux.

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

 

En Afrique, la beauté ne se dit pas. Elle se montre, se démontre. C’est ce que fait l’esthète de ces dames qui, depuis vingt ans, habille la femme noire de son regard masculin. Et s’il ne s’en lasse pas et ne lasse pas, c’est qu’il a su, à chaque fois, nous communiquer cette extraordinaire émotion que seul peut procurer un artiste, un grand. Merci pour ce bonheur, Erick…

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

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