LA FEMME-LOGE OGOU

Le Barbier-Mueller de Genève ouvre, à partir du 15novembre prochain, une exposition sur le Bénin : Asen, mémoires de fer forgé. Art vodoun du Dahomey.

 

 

 

En introduction au catalogue de cette exposition, mon texte, une envolée poétique, tente d’explorer l’univers des assins–ou asen– ces petites tiges en fer incarnant l’esprit des morts ou les mânes des ancêtres. Il est intitulé La femme-loge Ogou. Extraits:

On dit qu’il a des ailes de papillon
Que, quand son corps s’est égaré dans la mort,
Ce sont ces ailes, les deux ovales qui hérissaient son dos
Qui l’ont porté dans le souffle du vent
Dans les nues du silence
Jusqu’aux dentellures des nuages

Il a erré à travers ciel,
Il a migré de place en place
Puis il est redescendu sur terre
À la recherche d’un ventre de femme arrosé du jailli de l’homme.

Fils de Ogou
Amant du fer
Ô toi consacré des temples où le couteau et la hache font autorité
Tu as refait la même trajectoire comme toujours
Tu as forcé, puis imposé ta présence
Chaque vie éteinte et ensuite une autre commencée

Mais ce soir, moi femme-loge je refuse le saccerdoce
Ce soir, je refuse que mon ventre te serve à fructifier
J’ai senti, au premier souffle, à la première alerte
Que mon corps n’a pas la force d’abriter cette vie
Que mon corps n’a pas d’espace pour mûrir le métal
Si ma chair a soif d’autres soins, si elle a faim d’autres attentes
Alors elle n’a nullement besoin de cet intrus hideux

Ogou ne reviendra pas
Ogou ne se régénérera pas en moi
Je répète, ce n’est pas par effraction de mon ventre
Qu’il bégayera le monde

Cette nuit-là, la femme-loge a quitté sa maison. Sur les chemins sinueux qui mènent aux quatre entrées de la ville, elle a traversé les ombres, absorbé le silence de la nuit, puis, alors que l’effort a commencé à épuiser ses muscles et à abîmer son souffle, elle s’est arrêtée .

Carrefour quatre vents.
Ici, trois chemins, venus du nord, du sud et de l’est se donnent l’accolade. En attendant que celui de l’ouest les complète pour en faire les classiques cardinaux, le vent, lui, issu du quatrième, est présent. Et tous, rugissent, miaulent, crachottent de la poussière; leurs souffles, emmêlés, rafalent l’air, tourbillonnent, balaient l’espace, montent au firmament, puis redescendent, en se brisant, sur la terre.

Carrefour quatre vents.
La femme-loge est la première à y être. Depuis que la nuit a amorcé son deuxième versant vers le chemin du jour en devenir, c’est elle, la seule à y avoir posé pied. Une calebasse étrange en main, elle se tient au milieu, à l’intersection des trois voies, puis enlève le couvercle du récipient. Là-dedans, une petite masse se met à mouvoir. Dirait une pâte compacte durcie par le vent, saupoudrée de farine de maïs et arrosée d’huile rouge. Autour, des quartiers de noix de cola, quelques cauris, une poignée de clous de girofle, des ingrédients traditionnels entrant dans la composition du bo d’exorcisme.

Le Barbier-Mueller de Genève ouvre, à partir du 15novembre prochain, une exposition sur le Bénin : Asen, mémoires de fer forgé. Art vodoun du Dahomey.

En introduction au catalogue de cette exposition, mon texte, une envolée poétique, tente d’explorer l’univers des assins–ou asen– ces petites tiges en fer incarnant l’esprit des morts ou les mânes des ancêtres. Il est intitulé La femme-loge Ogou. Extraits:

On dit qu’il a des ailes de papillon
Que, quand son corps s’est égaré dans la mort,
Ce sont ces ailes, les deux ovales qui hérissaient son dos
Qui l’ont porté dans le souffle du vent
Dans les nues du silence
Jusqu’aux dentellures des nuages

Il a erré à travers ciel,
Il a migré de place en place
Puis il est redescendu sur terre
À la recherche d’un ventre de femme arrosé du jailli de l’homme.

Fils de Ogou
Amant du fer
Ô toi consacré des temples où le couteau et la hache font autorité
Tu as refait la même trajectoire comme toujours
Tu as forcé, puis imposé ta présence
Chaque vie éteinte et ensuite une autre commencée

Mais ce soir, moi femme-loge je refuse le saccerdoce
Ce soir, je refuse que mon ventre te serve à fructifier
J’ai senti, au premier souffle, à la première alerte
Que mon corps n’a pas la force d’abriter cette vie
Que mon corps n’a pas d’espace pour mûrir le métal
Si ma chair a soif d’autres soins, si elle a faim d’autres attentes
Alors elle n’a nullement besoin de cet intrus hideux

Ogou ne reviendra pas
Ogou ne se régénérera pas en moi
Je répète, ce n’est pas par effraction de mon ventre
Qu’il bégayera le monde

Cette nuit-là, la femme-loge a quitté sa maison. Sur les chemins sinueux qui mènent aux quatre entrées de la ville, elle a traversé les ombres, absorbé le silence de la nuit, puis, alors que l’effort a commencé à épuiser ses muscles et à abîmer son souffle, elle s’est arrêtée .

Carrefour quatre vents.
Ici, trois chemins, venus du nord, du sud et de l’est se donnent l’accolade. En attendant que celui de l’ouest les complète pour en faire les classiques cardinaux, le vent, lui, issu du quatrième, est présent. Et tous, rugissent, miaulent, crachottent de la poussière; leurs souffles, emmêlés, rafalent l’air, tourbillonnent, balaient l’espace, montent au firmament, puis redescendent, en se brisant, sur la terre.

 

Florent Couao-Zotti, écrivain.

Carrefour quatre vents.

La femme-loge est la première à y être. Depuis que la nuit a amorcé son deuxième versant vers le chemin du jour en devenir, c’est elle, la seule à y avoir posé pied. Une calebasse étrange en main, elle se tient au milieu, à l’intersection des trois voies, puis enlève le couvercle du récipient. Là-dedans, une petite masse se met à mouvoir. Dirait une pâte compacte durcie par le vent, saupoudrée de farine de maïs et arrosée d’huile rouge. Autour, des quartiers de noix de cola, quelques cauris, une poignée de clous de girofle, des ingrédients traditionnels entrant dans la composition du bo d’exorcisme.

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

A lire aussi:

 

Chronique : le roi fainéant

 

Ce que Nelson Mandela lègue aux efforts de paix en Afrique au XXIème siècle

Commentaires