Questions d’identité

 

L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de «Catapila, chef du village» et « Si le Noir n’est pas capable de tenir debout, laissez-le tomber ».

L’histoire est ancienne et je l’ai déjà racontée dans une chronique publiée dans Ivoir’Soir, notre défunt quotidien du soir où je fis mes classes il y a une trentaine d’années. Lorsque j’étais étudiant à Nice, en France, je me retrouvai un jour au restaurant universitaire avec deux amis ivoiriens, Eugène et Martin, sur la même table qu’une jeune étudiante française. Lorsque nous nous présentâmes, elle crut d’abord que mon prénom Venance qu’elle ne connaissait pas était bien de chez nous. Je me dépêchai de lui expliquer que c’était bien un prénom français.
– Je ne comprends pas, nous dit-elle. Vous dites que vous venez de Côte d’Ivoire et vous avez tous des prénoms français.
Nous lui expliquâmes que notre pays avait été colonisé par la France.
– Vous êtes indépendants maintenant non ? Nous demanda-t-elle. Alors pourquoi avez-vous encore des prénoms français ?
Nous étions perplexes. L’un de nous hasarda que nous étions chrétiens. Elle ne comprit pas davantage pourquoi le fait d’être chrétiens nous obligeait à avoir des prénoms français. Nous de notre côté ne comprenions pas ce qu’elle ne comprenait pas. Nous étions des Ivoiriens, du pays qui déjà à cette époque se voulait le plus proche de la France, nous étions chrétiens, il était donc naturel pour nous de porter des prénoms français ou chrétiens, ce qui pour nous revenait à la même chose. Je me souviens bien qu’à cette époque, l’un de nous, aujourd’hui brillant avocat, se vexait lorsqu’on l’appelait par son prénom ivoirien. Jusqu’à ce jour, l’ivoirien « normal » si je peux dire, a un prénom soit chrétien, soit musulman. Seuls quelques ploucs nés au village n’ont que des prénoms de leurs ethnies. La mode aujourd’hui est de donner aux enfants plusieurs prénoms français ou chrétiens auxquels on ajoute parfois un prénom africain.
A Nice, je faisais mon troisième cycle à l’Institut du Droit de la Paix et du Développement (IDPD) où nous étions majoritairement des étrangers venant du monde entier. Et j’eus à cette époque des amis chinois, thaïlandais, argentins, syriens, américains, polonais, allemands, indiens, mais aussi africains et français. Et je remarquai que nous, Africains, étions les seuls non Français à avoir des prénoms français. Tous les autres portaient des prénoms de chez eux.

 

Lorsque je pense à tout cela, je me pose de nombreuses questions sur l’identité de l’Africain. En a –t-il encore ? Qu’est-ce qui fonde l’identité ? La couleur, le nom, la religion ? Sans vouloir entrer dans un débat compliqué, je dirais que ce qui fonde l’identité est la culture, et le nom et la religion font partie des éléments constitutifs d’une culture. Que reste-t-il aujourd’hui de la culture, ou si l’on veut, de l’identité africaine ? En 1962, le poète martiniquais Aimé Césaire avait dit ceci : « Il ne suffit pas de dire qu’il est souhaitable que la civilisation africaine survive. La question, la vraie question, est de savoir si elle peut survivre, si elle a des chances de survivre. La civilisation africaine est une civilisation menacée. Que dis-je ? C’est une civilisation déjà largement entamée. Par suite de quoi a-t-elle été entamée, abîmée, la civilisation africaine ? Par la mise en contact avec l’Europe. Non pas du fait de la mise en contact. Mais du fait de la manière dont cette mise en contact a eu lieu. » Et sa conclusion fut que « l’Afrique ne vivra pas si elle ne s’adapte pas au monde moderne, et si elle s’adapte au monde moderne, ce sera la fin de la civilisation africaine ». Que faut-il donc faire ? Et Aimé Césaire d’en appeler à l’avènement d’une civilisation néoafricaine « dont beaucoup d’éléments seront européens ou américains ». Mais, précisa-t-il, « le seul problème est celui de savoir si l’Afrique sera écrasée par ses emprunts, ou si elle dominera ses emprunts ».

 

Aimé Césaire posait deux conditions pour l’avènement de cette civilisation néoafricaine. Dans un premier temps, il faut supprimer le colonialisme, disait-il. Mais cela ne suffisait pas. « Il existe une deuxième condition, positive celle-là, c’est la foi en soi. » Je crois que le problème de l’Afrique est qu’elle a totalement perdu foi en elle-même. Elle ne croit pas en elle, ne croit pas en sa civilisation. Elle ne pense même pas en avoir eu une, et nombreux sont les Africains qui félicitent l’Europe de leur avoir apporté la sienne, c’est-à-dire « la vraie civilisation », de les avoir sortis des ténèbres. Ces ténèbres sont tout ce qu’ils étaient avant la rencontre avec l’Europe et aussi l’Islam qui, s’il ne les a pas colonisés politiquement, l’a néanmoins admirablement réussi sur le plan spirituel. L’Afrique a effacé de sa mémoire tout son passé d’avant la colonisation, en ne gardant que quelques vieilles épopées. Son histoire, elle la fait pratiquement démarrer à sa rencontre avec l’Europe ou l’Islam. En fait, elle se considère comme une banlieue de la civilisation européenne et c’est peut-être la raison pour laquelle elle estime que son développement est avant tout le devoir de l’Europe.
 

Venance Konan

 

 

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