Retrouver la mémoire

 

L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de «Catapila, chef du village» et « Si le Noir n’est pas capable de tenir debout, laissez-le tomber ».

Dans mon dernier livre « Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout » (éditions Michel Lafon), j’avais écrit ces lignes, bien avant que le président français Emmanuel Macron ne dise qu’il était prêt à rendre aux Africains certains des objets d’art qui leur avaient été volés.
« Pour l’anthropologue camerounais Kum’a N’dumbe III, « le drame des Noirs, des Africains, de l’Afrique et de la diaspora réside essentiellement dans l’état de leur mémoire profonde : elle a été effacée, annihilée, au fil des siècles. Dans leur écrasante majorité, ils ne savent plus ce qui leur est arrivé, d’où ils sont venus. Ils ont perdu les repères essentiels » (in « L’Afrique s’annonce au rendez-vous la tête haute, édition Africavenir)…
Combien de musées comptons-nous en Afrique noire ? Et lorsqu’il en existe, combien d’Africains les visitent ? Le fait est que les musées qui concernent notre histoire ou nos cultures, que l’on appelle souvent « musée des Civilisations » ne contiennent pour l’essentiel que des statuettes, des sculptures et des masques. Il s’agit là d’objets qui ne font que nous rappeler cette « civilisation africaine » dont on nous a dit qu’elle ne vaut strictement rien, voire qu’elle est démoniaque. Or nous voulons nous débarrasser au plus vite de cette « civilisation de sauvages », pour être réellement « civilisés », c’est-à-dire dans la maîtrise jusqu’au bout des ongles de tous les codes de la civilisation européenne, la « vraie civilisation. »
La plupart de ces « musées des Civilisations » avaient été créés par les Européens au temps de la colonisation, ce qui fait qu’au fond, dans notre esprit, ces musées étaient plus leur affaire que la nôtre. Devenus indépendants, nous n’avons pas osé les fermer puisqu’ils attirent quelques touristes européens et présentent l’intérêt de nous rapporter quelques devises. Honnêtement, nous les gardons tout juste pour faire plaisir aux Européens qui sont les seuls à trouver de l’intérêt à nos masques et nos sculptures. Bien sûr, lorsque nous apprenons un jour qu’une statuette ou un masque dont nous ne voyons absolument pas en quoi ils pourraient avoir de la valeur, puisque nous les avons offerts ou bradés à un Blanc qui passait par là, a été vendu à des millions d’euros ou de dollars, là, on nous entend… Nous entonnons notre couplet sur notre patrimoine culturel volé, surtout si un journal européen a abordé le sujet sous cet angle. Et enfin nous exigeons le retour de tous nos objets d’art se trouvant en Europe, sans même nous demander où nous les mettrions si jamais on nous les rendait. Mais nous savons bien que personne ne nous les rendra, parce que nous-mêmes ne savons pas ce que nous en ferions, et tout le monde sait que nous poussons ces cris pour la forme. Une fois que les clameurs se sont tues en Europe, elles s’estompent automatiquement chez nous et nous passons à des choses plus sérieuses, telles qu’attendre l’aide de l’Europe pour tout et pour rien, entre autres. Aujourd’hui, il faut aller dans des musées européens pour découvrir certains objets culturels africains. Et ma foi, c’est tant mieux parce que s’ils étaient restés en Afrique, il y a fort à parier qu’ils auraient été détruits. En Côte d’Ivoire, en dehors du musée des Civilisations, il y a un musée du Costume à Grand-Bassam et je crois que c’est tout. Il n’y a rien sur notre histoire coloniale ni sur notre histoire d’après la colonisation. Et pourtant il s’en est passé des choses dans notre pays depuis notre indépendance ! Un peu avant 2000, le maire de la commune de Cocody entreprit de construire un musée d’Art moderne, mais le coup d’État qui intervint le 24 décembre 1999 mit un coup d’arrêt à ce projet. Le bâtiment qui devait abriter ce musée fut cédé à une ambassade et l’on n’en parla plus.
Dans ces mêmes années et dans cette même commune de Cocody, le ministre de la Culture d’alors, le poète et dramaturge Bernard Zadi Zaourou, fit installer une sculpture à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Cette sculpture représentait une colombe qui prenait son envol après avoir brisé une chaîne qui la retenait. Après le coup d’État, un autre maire fut élu à la tête de la commune de Cocody. Il fit détruire cette sculpture et installa à sa place une grande statue censée représenter saint Jean, l’apôtre de Jésus… »
Depuis quelque temps j’ai le sentiment qu’il commence à naître chez de nombreux Africains une prise de conscience de leur valeur intrinsèque, de la valeur de leurs cultures et du fait qu’ils ne devraient plus avoir de complexe d’infériorité vis-à-vis de qui que ce soit. Ils découvrent leur histoire qui n’a rien à envier à celle des autres peuples, même s’ils ont été vaincus. Je crois que de nombreux Africains ont apprécié que le président Macron ait décidé de rendre certains objets d’art aux Africains. La question des endroits pour accueillir ces objets d’art avait été posée. Le Sénégal vient d’y répondre en inaugurant en grandes pompes il y a deux jours un nouveau musée des civilisations africaines. Félicitons ce pays et veillons à ce que son exemple soit suivi par le plus grand nombre de pays. Parce que pour nous, il est évident que l’Afrique ne se retrouvera que lorsqu’elle aura retrouvé sa mémoire et se sera acceptée.
 

 Venance Konan

 

 

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