Si le noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber.

 

L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de «Catapila, chef du village» et « Si le Noir n’est pas capable de tenir debout, laissez-le tomber ».

Il était tout simplement inconcevable pour les Européens qui ont découvert la civilisation des anciens Égyptiens, d’accepter qu’elle ait été l’œuvre de Noirs. Au moment où Champollion déchiffrait les hiéroglyphes, ce qui permit de mieux connaître le monde de ces Égyptiens, les Noirs étant les esclaves des Européens et des Arabes depuis déjà plusieurs siècles, se trouvaient de ce fait au bas de l’échelle sociale et étaient l’objet du plus profond mépris. À cet égard, il est assez intéressant de lire les premiers mots du livre Gaspard, Melchior & Balthazar de Michel Tournier : « Je suis noir, mais je suis roi. » Il s’agit de l’histoire des trois « rois mages » qui furent les premiers à adorer l’Enfant Jésus et dont la légende voudrait que l’un d’eux ait été un Noir. Que nous dit cette phrase ? Principalement ceci : je suis noir, c’est-à-dire la lie de la société, mais ne vous en déplaise, je suis quand même roi. Son titre de roi l’excuse d’être noir, en quelque sorte. Et dans l’histoire de Michel Tournier, ce roi noir rencontre une jeune esclave blanche et en tombe amoureux. Et la première fois qu’il couche avec elle, elle ne peut s’empêcher de vomir. De dégoût. Plus tard, il découvre qu’elle le trompe avec un autre esclave, blanc comme elle, qu’elle avait présenté comme son frère. Et c’est pour noyer son chagrin qu’il suit la comète qui le conduira jusqu’au berceau de l’Enfant Jésus. Il pouvait bien être roi, mais puisqu’il était noir, il pouvait être mené par le bout du nez par son esclave, si elle était blanche. En clair, une esclave blanche est supérieure à un Noir, même roi.

 

Oui, dans l’esprit des Européens d’alors et même de certains d’aujourd’hui, il était tout bonnement impensable que les Africains noirs qu’ils connaissaient, ces Noirs réputés mentalement arriérés, ces Noirs que l’on hésitait encore à classer dans la catégorie des humains, aient pu développer une civilisation telle que celle de l’Égypte ancienne. C’était tout simplement inimaginable.

De même est-il intéressant de lire les premières lignes du Cantique des Cantiques dans l’Ancien Testament. En effet, on peut lire ceci, dans le verset 5 du Cantique des Cantiques dans la Bible, selon la traduction de Louis Segond : « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon. Ne prenez pas garde à mon teint noir : c’est le soleil qui m’a brûlée. » Sa beauté rattrape en quelque sorte sa noirceur. Dans la même Bible, version Alliance biblique universelle édition 1994, on lit plutôt : « J’ai beau avoir le teint bronzé, je suis jolie comme les tentes des Bédouins, comme les tapisseries de luxe. Filles de la capitale, ne me regardez pas comme ça, sous le prétexte que je suis hâlée, brunie par le soleil. » Dans la Bible version traduction œcuménique de la Bible (TOB), c’est : « Je suis noire, moi, mais jolie, filles de Jérusalem, comme les tentes en poils sombres, comme les rideaux somptueux. Ne faites pas attention si je suis noiraude, si le soleil m’a basanée. » Et en note de bas de page, il est précisé que noire veut dire hâlée par le soleil.

Dans la Bible de Jérusalem, on a : « Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Qédar, comme les pavillons de Salma. Ne prenez pas garde à mon teint basané : c’est le soleil qui m’a brûlée. » Et la note de bas de page donne ces précisions : « Le teint basané devait être celui de l’épouse égyptienne du Salomon historique ; ici, c’est celui d’une fille hâlée par les travaux des champs et qui se compare aux tentes bédouines tissées avec du poil de chèvre. Les anciens poètes arabes opposent le teint clair des filles de bonne naissance (ici les filles de Jérusalem) à celui des esclaves et des servantes occupées aux travaux extérieurs. » Alors, est-elle noire ou simplement bronzée, hâlée, ou basanée ? Dire que le teint noir ou basané fait penser à l’épouse égyptienne du Salomon historique ne revient-il pas quelque part à reconnaître qu’au temps de ce roi, l’Égypte était peuplée de personnes à la peau noire ou tout du moins très foncée ? Apparemment, au fil des différentes traductions et réécritures de la Bible, des personnes ont eu du mal à avaler que le texte sacré qui a fondé la civilisation judéo-chrétienne admette qu’une femme soit noire et belle. D’ailleurs, de nombreux théologiens se sont demandé ce que le Cantique des Cantiques, texte par endroits très érotique, pouvait bien faire au milieu de ces textes sacrés. Il est ainsi écrit au sixième poème dans la Bible de Jérusalem : « J’ai ôté ma tunique, comment la remettrai-je ? J’ai lavé mes pieds, comment les salirai-je ? Mon bien-aimé a passé la main par la fente et pour lui mes entrailles ont frémi. »

Dans la version TOB de la Bible, il est écrit en introduction du Cantique des Cantiques : « Ce petit livre constitue une des questions les plus controversées de la littérature biblique. Que vient faire dans l’Ancien Testament ce poème d’amour ? Il est d’allure assez érotique ; il s’attache seulement à la beauté physique, sans jamais parler de Dieu ni de procréation. »
Tous les éléments qui démontraient le caractère nègre de l’Égypte furent donc tout simplement rejetés. Ainsi, Champollion-Frégeac écrivit-il ceci : « L’opinion selon laquelle l’ancienne population de l’Égypte appartenait à la race nègre africaine est une erreur qui a longtemps été adoptée comme une vérité. Les voyageurs au Levant depuis la Renaissance des Lettres, peu capables d’apprécier avec exactitude les notions que les monuments de l’Égypte fournissaient sur cette question importante, ont contribué à propager cette fausse idée, et les géographes n’ont guère manqué de la reproduire, même de notre temps. Une grave autorité s’était aussi déclarée pour cette opinion, et avait, pour ainsi dire, rendu cette erreur populaire.

Tel fut l’effet de ce que le célèbre Volney publia sur les diverses races d’hommes qu’il avait observées en Égypte. Il dit dans son “Voyage”, qui est dans toutes les bibliothèques, que les Coptes sont les descendants des anciens Égyptiens, que les Coptes ont le visage bouffi, l’œil gonflé, le nez écrasé et la lèvre grosse, comme les mulâtres, qu’ils ressemblent au Sphinx des Pyramides, lequel a une tête de nègre très caractérisée, et il en conclut que les anciens Égyptiens étaient de vrais Nègres de l’espèce de tous les naturels d’Afrique. À l’appui de son opinion, Volney invoque celle d’Hérodote qui, à propos des habitants de la Colchide, rappelle que les Égyptiens avaient la peau noire et les cheveux crépus. Mais ces deux qualités physiques ne suffisent pas pour caractériser la race nègre et la conclusion de Volney relative à l’origine de l’ancienne population égyptienne est évidemment forcée et inadmissible. » Ainsi donc, quelles que soient les preuves apportées, affirmer que les anciens Égyptiens appartiennent à la race nègre ne peut qu’être une erreur, même si elle vient d’une célèbre autorité. Être de couleur noire et avoir les cheveux crépus ne suffit pas non plus pour être de race noire, surtout lorsque l’on est Égyptien ancien. Dire cela est tout simplement forcé et inadmissible. Tous ceux qui démontrèrent la négritude des anciens Égyptiens furent donc férocement combattus, et l’on tenta de détruire, sinon de cacher les preuves trop évidentes. Et c’est ainsi que le nez du Sphinx de Gizeh, qui selon Volney avait « une tête de nègre très caractérisée » disparut sans que personne ne puisse expliquer comment.

Une théorie voudrait qu’il ait été détruit par un boulet de canon mal tiré par des soldats de Napoléon lors de la campagne d’Égypte. Une autre voudrait qu’il ait été détruit par les Mamelouks qui avaient occupé l’Égypte pendant plusieurs siècles avant Napoléon et qui auraient utilisé le Sphinx comme cible pour leurs exercices de tir au canon. Une troisième théorie élaborée en 1980 par un historien allemand du nom d’Ulrich Haarmann veut qu’il ait été détruit en 1378 par un certain Mohamed Sa’im al-Dahr, un soufi qui considérait le Sphinx comme une idole païenne. En quelque sorte, un djihadiste avant l’heure, ce Sa’im al-Dahr, que n’aurait pas renié l’État islamique qui sévit en ce moment dans le coin ! Enfin, une dernière théorie avancée par un archéologue du nom de Mark Lehner veut qu’il ait été détruit par un outil tranchant entre le IIIe et le Xe siècle . Lorsque l’on veut noyer un poisson, il faut surtout mettre beaucoup d’eau.

 

 

Mais comme il n’y a jamais de crime parfait, on ne réussit pas à faire disparaître toutes les traces de négritude dans les documents laissés par les anciens Égyptiens. Ainsi se représentent-ils toujours en image en couleur noire ou « rouge sombre » ou « rouge brun » comme l’écrivent certains chercheurs. De plus, une très grande partie des sculptures découvertes présentent des personnages, qu’il s’agisse de souverains ou de simples paysans, avec des traits négroïdes indiscutables. Pourquoi diantre se représenteraient-ils toujours en Noirs et avec des traits négroïdes s’ils n’étaient pas nègres, mais blancs ? La réponse est que l’histoire a été écrite par ceux qui dominaient le monde, et jusqu’à Cheikh Anta Diop, aucun Noir africain ne s’était intéressé à la question. Comme le dit un adage, « si les histoires de chasse avaient été écrites par les lions et non par les hommes, elles seraient très différentes de celles que nous connaissons ».
In « Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout… »

 

Venance Konan (éditions Michel Lafon)

 

 

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